CHAPITRE II
^mer une nouvelle proie. Les chants des martyrs allèrent en s'affaiblissant, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus qu'un seul, qui, après avoir vu tomber tous ses frères, et avoir béni leurs derniers instants, pe'rit comme eux sans murmure et sans effroi. La nuit était venue. Les massacreurs allèrent recevoir leur salaire et continuer leur tâche dans les autres prisons.
Celle de la Force renfermait nombre de personnages distingués, d'hommes et de femmes attachés à la cour, et dès lors dévolus à l'extermination. Là, comme ailleurs, on voyait l'insouciance féroce des bourreaux, buvant, mangeant, fumant au milieu des ruisseaux de sang ; les danses obscènes autour des cadavres empilés, les jeux avec les têtes coupées, le chant de la carmagnole, les femmes insultant les victimes et excitant aux meurtres.
La plus illustre de ces victimes fut la princesse de Lamballe, célèbre à la cour par sa beauté et par les qualités de son âme, qui l'avaient rendue chère à la reine. Elle était attachée à Marie- Antoinette par les liens d'une amitié que ses m.alheurs n'avaient fait que resserrer, et avait refusé de la quitter, même lorsque cet attachement ne lui promettait plus que des chaînes et des revers. Sa famille, pour la sauver, avait fait passer des sommes immenses dans les mains de ses bourreaux et en avait gagné plusieurs. On l'amena devant le tribunal, mourante par suite des émotions que lui avaient fait subir deux jours d'égorgements accomplis sous ses yeux sur les personnes qui lui étaient les plus chères. « Jurez,' lui dit le président qui voulait la saaver, jurez haine au roi et à la reine ». — « Je ne puis faire un pareil serment, répondit-elle, car cette haine n'est pas dans mon cœur ». Cependant, le président ordonne qu'on la mette en liberté ; on lui fait traverser les ruisseaux de sang, enjamber les cadavres ; elle va être hors de
la portée des assassins. Mais ceux-ci, furieux de se voir enlever cette proie, la poursuivent et Tarrêtent. Un garçon perruquier, nommé Chariot, lui porte un coup sur la tête. La vue du sang qui coule anime les cannibales ; ils se précipitent sur elle, la prennent par les cheveux, lui coupent la tête, dépouillent et mutilent son corps, dont les lambeaux furent promenés dans tout Paris. Sa tête, portée dans un cabaret voisin et déposée entre les bouteilles et les verres, fut longtemps l'objet des grossières insultes des assistants. Puis une horrible pensée leur traversa l'esprit : ce fut de porter cette tête à la prison de la reine, afin de mettre sous ses yeux les restes profanés de son amie. Le cortège s'achemina vers le Temple, au bruit des chants et des clameurs révolutionnaires, et la tête fut présentée au bout d'une pique à la fenêtre des infortunés prisonniers. Ceux-ci s'informent de la cause du tumulte. — « C'est la tète de la princesse de Lamballe qu'on veut vous faire voir », répond un des gardiens. La reine, à ces mots, tomba évanouie et reconnut ce qu'elle devait attendre des hommes qui avaient entre leurs mains sa liberté et sa
vie
Les amis de la monarchie, les royalistes suspects ne furent pas les seules victimes de ces jours néfastes. Bien des vengeances privées, des haines, des cupidités, trouvèrent l'occasion de s'assouvir dans la confusion et le désordre du meurtre. Les femmes surtout portaient dans ces animosités particulières un raffinement de cruauté qu'on a peine à croire. On en cite une d'une admirable beauté, connue sous le nom de la Belle Bouquetière, a qui la jalousie de la féroce Théroigne fit subir les tortures les plus inouïes. On cloua ses pieds au sol, on brûla son corps avec des torches de paille, on lui coupa les seins avec des fers rouges. Transpercée par des piques brûlantes, ses cris