CHAPITRE ni
mains avaient porté le corps et le sang de Jésus- Christ. Après mille outrages non moins barbares, ces cannibales, lassés par la patience de ce généreux martyr, lui coupent les oreilles et enfin abattent sa tête à coups de sabre ; et ils la prennent, ainsi que ses doigts et sa langue, et les portent comme un signe de triomphe en poussant des cris horribles. Ils parcourent ainsi toute la ville où ils répandent la terreur, entrant dans les cafés, déposant sur les tables ces tristes restes, les trempant dans le vin dont ils s'enivrent, et viennent enfin les étaler, d'une manière horriblement triomphale sur la place de Bellecour, où ils finissent par les suspendre à des rubans tricolores qu'ils déploient d'un arbre à l'autre en manière de guirlande. On ignore ce que devinrent ces restes précieux, mais le corps du généreux martyr fut enterré au cimetière de la paroisse d'Ainay.
« Nulle victime de cette époque n'a été immolée avec un aussi féroce raffinement de barbarie et d'impiété. On retrouve à la fois dans sa personne deux illustres martyrs de l'antiquité ecclésiastique, ce saint Arcadius, dont les deux mains furent coupées l'une après l'autre ; et ce vénérable Pusicès de Perse, à qui l'on arracha la langue pour qu'il cessât de glorifier le Seigneur. »
Les prêtres, épargnés sur le chemin de Texil, ne parvenaient pas sains et saufs à destination. « Chaque jour, dit M. Costa de Beauregard, la persécution religieuse redoublait sur la frontière. Des femmes avaient été fouettées à Seyssel sur la place publique pour avoir fait leurs pâques. Chaque jour des bandes de pauvres prêtres chassés de France passaient à travers les postes piémontais. Quelques-uns arrivaient tout criblés de coups et ensanglantés par les pierres qu'on leur avait jetées; tous étaient volés et ignominieusement bafoués » (i).
(i) Le marquis Costa de Beauregard, Un homme d'autrefois, p. iiS, 2» édition, 1878.