CHAPITRE PREMIER
Aussitôt il entraîne après lui les deux acolytes qu'on lui a donnés, et re'solu à faire un esclandre là où il trouvera Dumouriez, il se met à sa recherche. Le ge'néral, avide d'ovations et de plaisirs, était assez difficile à rencontrer. Chaque soir il courait les clubs, les sections, les spectacles et les bals. Les trois députés se rendent d'abord à son hôtel. Ils n'y obtiennent que des indications assez vagues sur le lieu où ils peuvent espérer le joindre. Mais la haine est le plus sûr des instincts. Tout Paris s'entretenait d'une fête splendide qui, ce soir-là, devait être donnée au glorieux défenseur de l'Argonne par la belle Julie Talma et son mari. On y avait invité, pour faire honneur au héros du jour, l'élite de la Gironde, des artistes, des hommes de lettres. Le personnel féminin se composait des actrices les plus en renom. « C'était rue Chantereine « qu'un enfant de Thalie fêtait un enfant de Mars (i). » Marat y court, suivi de ses deux compagnons, et, sans se faire annoncer, pénètre dans le premier salon.
Celui qu'ils rencontrent tout d'abord, c'est Santerre, fievenu l'inséparable de Dumouriez, et qui semblait remplir là le rôle d'introducteur. Marat ne perd pas son temps à reprocher au général brasseur de compromettre îa personnalité jacobine dans une pareille société ; il le prend par le bras, fend la presse et pousse droit à Dumou- -iez.
Qu'on juge du trouble et de l'émotion de la foule oyeuse et parée qui remplit les salons de Talma. lorsqu'elle voit apparaître Marat revêtu de sa carmagnole de ous les jours, le front enveloppé d'un vieux madras ■ou.^e, crotté jusqu'à l'échiné, mais la tête haute, le verbe îlevé, criant, gesticulant et demandant le général pour
(i) Expressions de Marat.
affaire qui ne souffre aucun de'lai ! Les invités s'écartent avec dégoût. Dumouriez se retourne et se trouve fa^e à face avec le hideux trouble-fête. « Général, je viens au t nom de la Société des amis de l'Egalité et de la Liberté « vous demander compte des mesures prises contre deux a bataillons de volontaires parisiens. Il n'est pas possible « que douze cents hommes se soient livrés à des excès « sans motif. Il doit y avoir dans tout ceci un dessous de € cartes. On dit que les personnes massacrées étaient des « émigrés. »
« — Eh bien ! monsieur, quand ce seraient des émi- « grés? »
« — Les émigrés sont des rebelles à la patrie, et vos a procédés envers les bataillons sont d'une violence im- « pardonnable. »
« — Mais, monsieur, qui êtes-vous donc, pour m'inter- < roger ainsi .^ » réplique Dumouriez qui fait semblant de ne pas reconnaître celui qui l'interpelle.
« — Vous voulez savoir mon nom f Eh bien, je suis « M a rat. »
« — Ah ! c'est vous qu'on appelle Marat, répond le « général en le toisant avec mépris ; je n'ai rien à vous « dire; adressez-vous au ministre de la guerre, auquel j'ai « remis toutes les pièces. »
Dumouriez tourne le dos à VAmi du Peuple, et le laisse se débattre au milieu d'officiers qui lui reprochent l'étrangeté de sa démarche, sa tenue cynique, ses diatribes quotidiennes. Marat veut de nouveau élever la voix-, mais Talma s'élance sur lui, le saisit par le bras et, d'une voix terrible, lui crie : « De quel droit, citoyen Marat, viens-tu insulter nos femmes et nos sœurs ? » Le geste et le coup d'œil du tragédien font reculer l'ambassadeur de la démagogie ; jugeant que sa sûreté personnelle pourrait courir