CHAPITRE PREMIER
Par un fanatisme extravagant, dit M. Terrier de Loray, un député nommé Grangeneuve, pour donner quelque vraisemblance aux rumeurs qui étaient répandues dans le peuple, résolut de se tuer de sa propre main aux abords du palais, afin qu'on accusât de ce meurtre le parti de la Cour. Il fit connaître ce dessein à Chabot, autre député, qui partageait ses opinions démagogiques, lui en expliqua les avantages et les résultats, qui devaient être, selon lui, d'exciter un soulèvement dans les masses populaires, facilement émues par ce crime supposé, et de les pousser à une vengeance dont le roi deviendrait inévitablement la victime. Chabot, saisi d'enthousiasme en écoutant son collègue, offrit de partager son sort, disant que deux meurtres feraient plus d'effet qu'un seul, et ils convinrent de se rencontrer la nuit suivante aux portes du palais, pour se donner réciproquement la mort, et au besoin, se faire aider dans l'accomplissement de cette étrange entreprise (i). Grangeneuve, constant dans sa résolution, fut exact au rendez- vous et attendit son collègue pendant une partie de la nuit; mais celui-ci, soit que la réflexion fût venue, soit que le courage lui eût manqué, ne se présenta point, et Grangeneuve, renonçant à s'immoler seul, dut attendre des circonstances l'occasion de soulever de nouveau les passions de la multitude.
Ces passions, au surplus, ajoute le même auteur, n'étaient que trop profondément émues, et n'avaient besoin, pour e'clater, ni des artifices sanglants des démagogues ni des prétendues conspirations de la Cour. Loin de songer à attaquer jes ennemis, la famille royale, débordée par le torrent ré-
(i) M™« Roland dit que Grangeneuve et Chabot devaient se faire tuer ai des gens apostés; voyez ses Mémoires, article Grangeneuve. EllÇ .'.e cet incident avec détails, et le place au mois de iuillet.
volutionnaire, vivait au jour le jour, dans des transes continuelles, obligée de supporter le spectacle d'attentats impunément commis contre ses serviteurs, et n'échappant que par des précautions aussi strictes qu'affligeantes à ceux qui se dirigeaient sans cesse contre elle-même. Ne pouvant choisir les personnes de sa domesticité, les mets servis sur la table royale lui étaient eux-mêmes suspects, et, après y avoir touché en apparence seulement, elle se faisait, en secret, préparer des aliments par des mains sûres et fidèles. Une nuit, un domestique qui veillait dans un corridor voisin de l'appartement de la reine, lutta avec un assassin qui cherchait à se glisser jusqu'à elle. Les membres de la famille royale ne pouvaient ouvrir les fenêtres du palais donnant sur les places publiques, sans recueillir de lâches et grossières insultes, ou sans être témoins de quelque violence exercée contre les hommes soupçonnés de lui être dévoués. Sur un geste, sur une parole imprudente, les malheureux étaient saisis et précipités dans le bassin des Tuileries, où on les mettait à mort avec mille raffinements de cruauté. De semblables scènes se renouvelaient sans cesse chez un peuple civilisé, sans attirer la vengeance des lois ni la réaction de l'opinion, tant les idées révolutionnaires étaient parvenues à corrompre le sentiment et à dégrader les instincts d'une population naguère inteUigente et calme. La reine accablée par tant d'agitations et de nuits passées sans sommeil, portait sur ses traits l'empreinte de tant de fatigues, et ses cheveux blanchis avant l'âge accusaient la continuité de ses angoisses et la rigueur de sa fortune. Souvent, dans sa douleur, elle refusait d'accepter les remèdes qui lui étaient offerts pour lui rendre un peu de calme et de repos. « Laissez-là, disait-elle, ces médicaments inutiles pour les maux de l'âme ; ils ne peuvent rien : depuis nos malheurs, je ne sens plus mon