CHAPITRE IV
Malgré ces protestations, la fête eut lieu le 16 avril 1792, et fut appelée la fête de la Liberté. Elle inspira au poète de V Aveugle les courageux ïambes que nous allons reproduire, et qui parurent le jour même de la fête dans le Journal de Paris.
André Chénier,ciit éloqujmment M. Mortimer-Ternaux, frappa les violateurs de la loi dans les ïambes où l'ironie la plus sanglante se mêle à la poésie la plus sublime. La fête soi-disant patriotique ne dura que quelques heures ; les ïambes sont restés immortels et vengeront amplement, dans les siècles futurs, la morale, la raison et la justice si indignement outragées ce jour-là par CoUot-d'Herbois et ses acolytes. Aux yeux des littérateurs et des poètes, ils rappellent les chefs-d'oeuvre qu'Archiloque et Juvénal ont laissés à l'antiquité ; aux yeux de l'historien, ils sont un admirable résumé de la situation que subissaient, en 1792, les vrais amis de la liberté. C'est le dernier cri de douleur d'une âme libre qui voit s'évanouir ses illusions, à la lueur de l'incendie allumé par l'égale fureur des deux partis extrêmes qu'elle s'est épuisée à combattre.
Hélas ! pourquoi faut-il se rappeler que ces vers magnifiques coûtèrent la vie à leur auteur, et que les modernes tyrans se vengèrent, comme les tyrans de l'antiquité, en envoyant à la mort le poète qui les avait bafoués (i) !
Salut, divin triomphe ! entre dans nos murailles;
Rends-nous ces guerriers illustrés Par le sang de Désille (2) et par les funérailles W De tant de Français massacrés.
;i) Hist. de la Terreur, 2' édition, t. I, p 94.
[2) La mort de cet héroïque ofBcier a été racontée ci-dessus, à la fin du ch. 111,4» Epoque.
28o SIXIÈME ÉPOQUE.
Jamais rien de si grand n'embellit ton entre'e ;
Ni quand l'ombre de Mirabeau S'achemina jadis sous la voûte sacrée
Où la gloire donne un tombeau ; .
Ni quand Voltaire mort et sa cendre bannie
Rentrèrent aux murs de Paris, Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie
Prosternés devant ses écrits.
Un seul jour peut atteindre à tant de renommée,
Et ce beau jour luira bientôt :
C'est quand tu conduiras Jourdan (i) à notre armée.
Et Lafayette à l'échafaud. Quelle rage à Coblentz ! quel deuil pour tous ces princes
Qui, partout diffamant nos lois.
Excitent contre nous et contre nos provinces
Et les esclaves et les rois 1 Ils voulaient nous voir tous à la folie en proie.
Que leur front doit être abattu !
Tandis que parmi nous quel orgueil, quelle joie
Pour les amis de la vertu!
Pour nous tous, ô mortels, qui rougissez encore
Et qui savez baisser les yeux !
De voir des échevins que la Râpée honore (2),
Asseoir sur un char radieux Ces héros que jadis sur les bancs des galères
Assit un arrêt outrageant, Et qui n'ont égorgé que très peu de nos frères Et volé que très peu d'argent !
(0 Jourdan coupe-tête, le chef des assassins de la glacière d'Avignon voir le ch. I de cette Epoque.
(2) Le cabaret de la Râpée, où, quelques jours avant, Pétion avait dîr avec les meneurs Jacobins.