CHAPITRE III
La reine à Saint-Cloud, ses jours menacés de nouveau ; elle craint moins le poison que la calomnie ; manifestation sympathique sous sa fenêtre. —Bonne récolle en Bresse, mesures contre l'exportation des grains. — Le marquis de Clermont-Mont-Saint-Jean, député de la noblesse bugiste, rend compte de sa conduite à ses commettants. — Affaire de Nancy, 3 1 août Jjgo ; révolte des soldats suisses du régiment de Châteauvieux. — Lettre b patriotique du véritable pèreD.uchêne à tous les
soldats de l'armée, extraits de ce document rarissime.
La crainte du retour à Fancien régime ou plutôt à un gouvernement régulier porta les factieux à de nouvelles tentatives contre la famille royale et surtout contre la reine. Un scélérat, nommé Rotondo, parvint à s'introduire jusque dans les Jardins réservés de Saint-Cloud: la pluie empêcha heureusement la reine de sortir ce jour-là. On découvrit aussi un projet d'empoisonnement.
Elle m'en parla, dit madame Campan, sans la moindre émotion, ainsi qu'à son premier médecin, M. Vicq-d'Azyr. Mais nous cherchâmes, lui et moi, quelles précautions il ÊiUait prendre : il se reposait beaucoup sur l'extrême sobriété de la reine ; cependant il me conseilla d'avoir toujours à ma portée une bouteille d'huile d'amendes douces, qi^e je ferais renouveler de temps en temps; cette huile et le lait étant, comme on sait, le contre-poison le pk's sûr B, Tome II. a
pour les déchirements qu'excitent les corrosifs. La reine avait une habitude qui inquiétait particulièrement M. Vicqd'Azyr : du sucre en poudre se trouvait toujours sur la commode de la chambre de Sa Majesté ; et souvent, sans même appeler personne, elle en mettait des cuillerées dans un verre d'eau, lorsqu'elle voulait boire. Il fut convenu que je ferais râper une grande quantité de sucre chez moi ; que j'en aurais toujours des cornets dans mon sac et que, trois ou quatre fois dans le jour, lorsque je me trouverais seule dans la chambre de Sa Majesté, je le substituerais à celui du sucrier. Nous savions que la reine eût empêché toute précaution de ce genre, mais nous ignorions son motif. Un jour, elle me surprit seule, faisant l'échange dont je viens de parler, et me dit qu'elle jugeait bien que c'était une opération concertée entre moi et M. Vicq-d'Azyr,mais que je prenais une peine bien inutile. « Souvenez-vous, ajouta-t-elle, qu'on n'emploiera pas un « grain de poison contre moi. Les Brinvilliers ne sont pas « de ce siècle-ci : on a la calomnie qui vaut beaucoup « mieux pour tuer les gens ; et c'est par elle qu'on me fera « périr.
Des marques de sympathie se mêlaient du moins à ces criminelles tentatives. Un jour , à Saint-Cloud, plus de cinquante personnes se rassemblèrent dans une cour du château ; c'étaient des femmes jeunes et vieilles en costume villageois, de vieux chevaliers de Saint-Louis, de jeunes chevaliers de Malte et quelques ecclésiastiques. La reine ouvrit sa fenêtre et parut au balcon.
Voilà tous ces braves gens, rapporte madame Campan,