CHAPITRE m
qui lui disent à voix basse : « Ayez du courage, madame, <( les bons Français souffrent pour vous et avec vous ; ils a prient pour vous, le ciel les exaucera ; nous vous aici mons, nous vous respectons, nous re'vérons notre ver- II tueux roi. » La reine fondait en larmes, et avait porté son mouchoir sur ses yeux, a Pauvre reine 1 elle pleure ! » disaient les femmes et les jeunes filles ; mais la crainte de compromettre Sa Majesté et même les personnes qui lui montraient tant d'amour m'inspira de prendre la main de Sa Majesté avec le signe de vouloir la faire rentrer dans sa chambre, et, en levant les yeux, je fis entendre à cette estimable société que la prudence dictait ma démarche. On le jugea ainsi, car j'entendis : Elle a raison cette dame', et puis des : Adieu, madame ; et tout cela avec des accents d'un sentiment si vrai et si douloureux, qu'en me les rappelant, au bout de vingt ans, j'en suis encore attendrie (i).
La récolte était abondante. La Bresse pouvait subvenir amplement à la nourriture du pays. On craignait néanmoins que l'exportation du blé à l'étranger ne ramenât la disette. Par mesure de prévoyance et pour rassurer le public, le Directoire du département de TAin, sur la proposition de Thomas Riboud, procureur-général-s3'ndic, publia, sous forme de proclamation, les instructions et recommandations les plus expresses pour la surveillance de la frontière.
Cette proclamation datée du 29 août 1790, fut
(i) Madame Campan, Mémoires, cli. XVII.
signée par MM. Tardy, Meunier, Ravier, Merle, Rouyer^ Bochard et Riboud (i).
Le marquis de Clermont- Mont -Saint -Jean, obligq par ses affaires et sa santé de prendre un congé , crut devoir à ses commettants une explication sur ses principes et sa conduite. Le 3o août 1790, il leur écrivit la lettre suivante, qu'il fit aussi distribuer aux membres de l'Assemblée nationale.
Messieurs,
Avant que de m'absenter et de profiter du congé que ma santé et mes affaires me forcent de prendre, permettezmoi de vous rendre un compte fidèle des principes qui ont été la base de ma conduite depuis le moment où j'ai été chargé de vos pouvoirs. Jamais je ne me suis écarté, jamais je ne m'écarterai librement de ces principes, renfermés dans l'extrait ci-joint des cahiers qui m'ont été remis par vous ; j'ai fait serment de m'y conformer ; ils ont motivé et justifié mes opinions, qui ont été constamment opposées à tout ce qui s'est fait de contraire à l'esprit de ces cahiers.
J'ai ardemment désiré que l'on rendit un témoignage éclatant à notre religion, en la déclarant seule nationale ; je me suis opposé à toutes les atteintes que je crois avoir été portées à la monarchie ; j'ai vu avec une douleur profonde les désastres qui ont désolé et désolent encore la France, la misère qui s'y accroît chaque jour, les erreurs que l'on y a semées pour égarer les peuples.
[\) Proclamation du Directoire du département de l'Ain, concernant les grains. Bourg, 1790, 8 p. in-4». — Ph. L. D.
J'ai regardé comme le plus grand des malheurs la nullité du pouvoir exécutif, pour pre'venir ou arrêter tant de maux, ainsi que l'inutilité des tendres sollicitudes du meilleur des Rois pour tous ses sujets, surtout pour les malheureux et les opprimés; et de celles d'une Reine, dont les vertus, le courage et le caractère ne trouvent aucun parallèle dans l'histoire ; j'ai frémi de douleur et d'indignation, lorsque j'ai vu que les dangers et les outrages, auxquels ont été exposés le Roi, son auguste compagne et toute sa famille, sont restés impunis.
Je n'ai protesté que contre le décret du 19 juin (abolition des titres nobiliaires) ; mais je ne l'ai fait que pour ne point me diviser des autres Députés de la Noblesse; car je crois cet acte, qu'on n'a pas voulu recevoir, inutile et de bien moindre valeur que la parole que je vous donne, et que je renouvellerai en face de l'univers, de ne m'être jamais librement écarté des limites des pouvoirs que vous m'avez confiés, ni de celles du serment que je vous ai prêté.
Mon plus ardent désir est de voir ma patrie libre et heureuse, ses peuples soulagés, les calomnies et les systèmes faire place à la vérité et aux vrais principes. Alors, tout homme d'honneur pourra, sans avoir de combats à livrer et de dangers à courir, remplir les engagemens qu'il aura contractés pour servir sa patrie, et les citoyens qui l'ont honoré de leur confiance,
Clermont-Mont-Saint-Jean,
Député du Bugey (i).
( I) Exposé des principes et de la conduite de Monsieur de Clermont^ Ml nt-Saint-Jean, député du Bugey, adressé à ses commettans et distribue aux membres de V Assemblée nationale. Paris, 1790, 10 p. in-8. — Ph. L. D.
Comme l'indique le premier alinéa, le noble député bugiste fit imprimer à la suite de sa lettre une partie des cahiers de son ordre. Nous avons résumé les soixante-huit articles de ces cahiers dans notre deuxième volume des Curiosités historiques de VAin^ p. 766. Nous nous contenterons de rappeler, comme nous Tavons fait dans le premier volume de cette histoire à propos de la chanson du vicaire de Fitignieu, que le programme politique de la Noblesse bugiste avait admis dans la plus large mesure les aspirations libérales du Tiers-État.
L'esprit nouveau avait pénétré dans l'armée aux dépens de la discipline. Des comités de sousofficiers et soldats discutaient leurs droits et contestaient ceux de leurs chefs. L'insurrection éclata dans plusieurs régiments, à Paris, à Metz, à Grenoble, à Marseille, et le 3i août 1790, une lutte sanglante eut Heu à Nancy entre les Suisses révoltés du régiment de Châteauvieux et les troupes fidèles du marquis de Bouille.
Quarante de ces révoltés furent condamnés à trente ans de galères. Comme nous les retrouverons amnistiés en 1792 et traités en héros, en martyrs, il est intéressant de connaître leurs hauts faits; M. Mortimer-Ternaux va nous les apprendre :