CHAPITRE VI. 3ll
Arrivés dans cette ville, plusieurs .citoyens aperçurent un nommé Claude Huchard, ci-devant garde-chasse de M. Loubaz et actuellement son commissionnaire, qui portoit un habit bleu chamaré d'argent et une cocarde noire à son chapeau, en disant qu'il étoit chargé de recruter pour madame de Loubaz.
Comme cette cocarde noire a passé et passe encore dans plusieurs endroits pour le signe de la contre-révolution, les citoyens furent indignés de l'audace du prétendu embaucheur de madame Loubaz et de ses propos ; ils s'en plaignirent et exigèrent de lui qu'il quittât sa cocarde contre-révolutionnaire ; mais il y eut de la résistance de sa part : ce qui donna lieu à des rixes et des disputes dont, les suites ne furent pas heureusement fâcheuses.
Les citoyens, échauffés par cette aventure et contens des mesures prises pour imposer bientôt un silence éternel aux ennemis de la patrie, ne s'en livrèrent que plus joyeusement aux plaisirs de la fête, et burent plus souvent à la liberté du peuple français et à la gloire de ses représentans.
A la suite d'une espèce de repas civique, et après avoir enrôlé plusieurs de leurs jeunes gens, les habitans d'Hautecour et de Romanèche s'acheminèrent pour retourner chez eux, et chantant en route l'air favori de la révolution, ils aperçurent de loin le château de Bohaz, qui leur remémora le recruteur du matin, les propos qu'ils avoient entendus contre la famille Loubaz, dont les deux fils étoient absens sans qu'on sçût précisément où ils étoient (i), et dont une autre partie s'étoit certainement rendue dans un royaume étranger depuis plusieurs riois. Enfin ils se rappelèrent les dangers imminens que
(i) Insinuation malveillante : le cadet, Jean-Claude, était sous les drapeaux.
3l2 SIXIÈME ÉPOQUE.
couroit la patrie et les guerres intestine et extérieure dont elle étoit menacée. Ces réflexions, jointes aux circonstances et aux vexations qu'avoient éprouvées autrefois, de la part de leur seigneur, les habitans d'Hautecour et de Romanèche, firent naître chez eux des soupçons violens contre la famille Loubaz ; et comme ils avoient été avertis que le château contenoit des armes et des canons, il fut proposé, dans le moment même où l'on passoit devant, d'aller chercher ces armes...
Arrivés dans la petite cour du château, le gendre de M. Loubaz leur demanda s'ils vouloient aussi boire et manger; à quoi Juliéron répondit qu'ils ne demandoient ni pain ni vin, mais qu'ils vouloient les armes et les canons, parce qu'ils étoient tous des émigrans et des aristocrates. Après quelques momens passés en injures et disputes respectives, sans aucun mauvais traitement, Juliéron, se trouvant très près de la porte de la cuisine, qui n'étoit pas fermée, passa à côté de M. Arnoud, gendre de M. Loubaz, sans le frapper, et s'y introduisit : il aperçut à la cheminée deux mauvais fusils simples, dont il se saisit, et ressortit de suite, en disant qu'il falloit encore les canons. Ses camarades ne l'eurent pas plus tôt aperçu muni des deux fusils, qu'ils les lui prirent, et se disputèrent pour les avoir, parce qu'ils tenoient, disoient-ils, à honneur de désarmer leurs ennemis. Ainsi donc, Juliéron fut forcé de céder au nombre, et les fusils lui furent enlevés. A la suite de cette dispute, M. Arnoud et son épouse pressèrent de plus fort tous les habitans de se retirer et s'adressant particulièrement à l'exposant, leurs reproches ne servoicnt qu'à l'aigrir et l'échauffer davantage. Fatigué, excédé par les propos des demoiselles Loubaz, qui lui attribuoient quelques désordres commis au château le matin, quoiqu'il n'y avoit eu aucune part, Juliéron, au