CHAPITRE PREMIER
et empêche ceux qui suivent de pe'nétrer plus avant. Cet incident ne fait qu'enflammer la fureur du peuple, parmi lequel le bruit se répand qu'on a trouvé une bouche à feu prête à le mitrailler. Tout s'explique bientôt, grâce aux municipaux Boucher-René et Mouchet, qui adressent des reproches aux canonniers sur leur excès de zèle, font dégager la porte à coups de hache et descendre le canon au pied de l'escalier, (page 194).
Courage d'Acloque et calme du roi. — Aussitôt la porte ouverte, vingt ou trente individus entrent en courant. <f Citoyens, leur crie Acloque, reconnaissez votre roi, res- « pectez-le, la loi vous l'ordonne ; je périrai, nous périi rons tous, plutôt que de laisser porter la moindre atteinte t à son inviolabilité. »
A ces mots prononcés d'une voix ferme, l'invasion populaire s'arrête durant quelques secondes ; on profite de cet instant de répit pour conduire le roi dans l'embrasure d'une croisée, sur la banquette de laquelle il m.onte. La foule avance et bientôt remplit la grande salle de l'Œil-dede-Bœuf, qui lui a été presque tout entière abandonnée. c( Que voulez-vous, dit Louis XVI avec un calme admi- ( rable ? Je suis votre roi. Je ne me suis jamais écarté de •( la Constitution. »
Mais sa voix se perd au milieu des hurlements. De toutes parts éclatent des cris de : « A bas monsieur Veto ! au diable le Veto ! « proférés avec d'injurieuses menaces par des individus armés de fusils et de pistolets. A chaque instant, de l'immense cohue s'élèvent de brutales injonctions : a Le rappel des ministres patriotes, il faut qu'il le X signe ! nous ne sortirons point qu'il ne l'ait fait ! »
La grande salle présente le spectacle d'un océan de tètes, de bras, de piques, de sabres, qui semble agité par un flux et un reflux perpétuel, et au-dessus duquel surnagent les
horribles trophées déjà promenés à travers l'Assemblée nationale (page 196).
Le bonnet rouge sur la tête du roi. — Un homme portait un bonnet rouge au bout d'une perche ; il l'abaisse dans la direction du roi comme pour le lui présenter. Louis XVI fait un signe que Mouchet croit comprendre; celui-ci saisit le bonnet et le passe au malheureux monarque qui s'en coiffe aussitôt. A cet étrange spectacle, la foule éclate en applaudissements, elle crie : » Vive la Nation ! vive la Liberté ! » et même: «Vive le Roi! » Mais cette dernière acclamation ne sortit pas de toutes les bouches ;
on entendit même des paroles qui indiquaient assez jusqu'où la violence aurait pu être poussée : « Il a bien fait, c f..... ! de le mettre, car nous aurions vu ce qu'il en serait
« arrivé , et f..... ! s'il ne sanctionne pas les décrets sur
c les prêtres réfractaires et sur le camp de vingt mille tu hommes, nous reviendrons tous les jours, et c'est par là « que nous le lasserons et que nous saurons nous faire « craindre. » (page 200).
Le verre de vin offert au roi. — Malgré l'ouverture de la galerie, la chaleur était excessive. Un garde national, auquel une bouteille de vin et un verre avaient été passés de main en main par ses amis, s'aperçoit que le visage du roi est ruisselant de sueur.
« Sire, lui dit-il, vous devez avoir bien soif, car moi je
« meurs Si j'osais vous offrir Ne craignez rien, je
« suis un honnête homme et, pour que vous buviez sans f crainte, je boirai le premier si vous le permettez. » — « Oui, mon ami, je boirai dans votre verre, » répond Louis XVI, et, aux applaudissements de la foule, il s'écrie : « Peuple de Paris, je bois à ta santé et à celle de la nation 0 française ! » (page 202).