chapitre iv
« Messieurs,
0 Ma santé est depuis longtemps affoiblie par une suite 0 continuelle de travaux, de peines et d'inquiétudes ; je t difFérois cependant de jour à l'autre d'exécuter le plan « que j'avois formé, de profiter des restes de la belle sai- « son pour me rendre aux eaux... Mais au nouveau retour « des maux qui m'ont mis en danger cet hiver, et les in- " quiétudes mortelles d'une femme aussi vertueuse que « chère à mon cœur, me décident à ne point tarder de « suivre mon plan de retraite, en allant retrouver l'asyle « que j'ai quitté pour me rendre à vos ordres....
« Je laisse en garantie de mon administration ma mai- « son de Paris, ma maison de campagne et mes fonds au « Trésor royal; ils consistent depuis longtemps en deux « millions 400,000 livres, et je demande à retirer seule- « ment 400,000 livres, dont l'état de mes affaires, en « quittant Paris, me rend la disposition nécessaire; le « surplus, je le remets sans crainte sous la garde de la Na- « tion . . . Les inimitiés, les injustices dont j'ai fait l'épreuve « m'ont donné l'idée de la garantie que je viens d'offrir. »
Cette lettre, remise le 3 septembre au Président, dans l'instant où on levoit la séance, ne fut lue que le jour suivant. Elle fut entendue non seulement avec indifférence, mais avec les signes de joie les moins équivoques ; il ne s'y mêla pas un seul regret , pas une seule expression d'intérêt ou d'estime pour le ministre fugitif.
M. Necker (quoique muni d'un passe-port du roi et d'un autre du maire de Paris) fut arrêté par la municipalité d'.\rcis-sur-Aube, comme suspect de vouloir se soustraire à la responsabilité. Il supplia l'Assemblée d'ordonner qu'il lui fût permis de continuer sa route. Sa lettre fut lue dans la séance du 1 1 septembre, et il fut décrété qu'il seroit or-
donné à cette municipalité de mettre l'ex-ministre en liberté. L'Assemblée adopta en même temps le projet de lettre que son président devoit écrire à M. Necker, et cette lettre étoit de la sécheresse la plus froide et la plus mortifiante ; il ne la reçut que le i3, et se remit en marche le même jour. Il fut encore arrêté par le peuple à Vesoul, mais la municipalité vint à son secours, et sur la connoissance qu'il lui donna du décret de l'Assemblée, elle lui permit de partir (i).
Vers Lyon, dit le vicomte de Toulongeon, il fut encore inquiété sur le chemin par des hommes à cheval qui suivirent sa voiture, et semblaient le menacer. On voulait seulement que son départ lui ôtât tout espoir et tout désir de retour (2).
S'il gagna la Suisse par Lyon, il dut, en venant de Vesoul, traverser la Bresse, et les hommes à cheval qui l'inquiétèrent vers Lyon étaient sans doute des habitants de Montluel ou de Miribel.
La vie politique de M. Necker est un exemple frappant des vicissitudes de Topinion publique. Il passa les dernières années de sa vie à gémir sur ringratitude des hommes et à écrire Tapologie de ses actes dans son livre : De la Révolution françoise. Mais sa conduite indécise ne fut-elle pas la cause de la mobilité populaire à son égard? Nous ne dirons pas avec l'abbé de Montgaillard :
(i) Bertrand de Moleville, Histoire de la Révolution de France, t. III, p. 208.
(2) Histoire de France depuis la Révolution de rySr), t. I, p. iSy des Pièces justificatives.