‹ Histoire de la révolution dans l'AinChapitre 30 sur 217 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

dans toutes les villes, bourgs et villages par les commandant, colonel, major, capitaine, lieutenant, sergent, caporaux, maire, conseiller, procureur, notables, etc., etc. Heureusement qu'il restoit beaucoup de blanc à la feuille, qui se trouve remplie de noms tous plus burlesques les uns que les autres.

Tu ne te fais pas une idée de la gravité de la plupart de ces pédants personnages à me faire les questions les plus bizarres. Je me trouvois à un village de la Bresse, oîi le valet d'écurie visa mon passe-port en sa qualité de conseiller de la municipalité; il est vrai qu'il étoit neveu de l'aubergiste.

Tout en étrillant mon cheval, il me demanda, comme je venois de Paris, si l'Assemblée nationale n'avoit pas bientôt fini son ouvrage ; que depuis deux ans l'on promettoit au peuple de le soulager; et que rien ne venoit; qu'au contraire l'on faisoit toujours payer les impositions.

Il étoit en train de me débiter ces doléances lorsqu'un impudent roulier arriva, un fouet à la main, une chemise sale et crottée sur les épaules, un petit chapeau sur l'oreille, sous lequel étoit un bonnet gras, jadis blanc, une courte pipe à la gueule et conduisant quatre charrettes. Je le saluai, comme tu penses, civilement ; il ne me fit pas l'honneur de m'apercevoir, tant il étoit occupé de dételer ses chevaux. Représente-toi, mon cher, sous cet accoutrement un petit homme mal bâti, barbe claire et grise, les

yeux chassieux, la peau noire et tannée, enfin le b le

pljs vilain que tu aies jamais vu.

Je pris humblement la liberté de lui demander, s'il vouloit permettre qu'en payant, je misse mon porte-manteau sur l'une de ses charrettes. Il me répondit brusquement aY2c une voix rauque : Non ï eh ï f ...... si votre cheval est

fa'igué. alle:f àpied. Je voulus lui répliquer en l'appelant mon ami. — Qu' appele\-vous votre amif il vous appartient

bien! Qui êtes -vous? d'où vene^-vous? où alle^-vous ? Vous êtes un plaisant drôle ! Vous m'ave^ plus l'air d'un Hippocrate que d'autre chose. Je ne pus m'empêcher de sourire.

— Oui^ow\ riej, dit-il, et prene^ garde que je ne vous fasse rire tout de bon. — Monsieur, lui dis-jje.yem de votre méprise, parce que je puis vous jurer que je n'ai point l'honneur d'être disciple de ce grand homme. — Vous ressemble:^ pourtant bien à ces gens-là^ répliqua-t-il ; croye:^moi, vous fere^ mieux de filer votre chemin.

C'est aussi le parti que je pris, impatient d'être hors des sales pattes de cet ours mal léché.

Je fis sortir mon porteur de l'écurie, et, en le montant, je demandai à M. le conseiller qui tenoit mon étrier, quel étoit ce mal peigné ? — Diable.^ me dit-il, faites attention^ c'est un électeur. Mais il ne faut pas s'y prendre., il est de son naturel un peu brutal. — Il y paroît, oui., un peu. Et je piquai mon Bucéphale, cheminant tout occupé de ce bas personnage et me disant : C'est donc ce grossier char^. retier qui a nommé les illustres membres de sa province aux Etats-Généraux 1 C'est enfin un pareil manant qui été député de son canton, qui fera les juges, les évêqui les curés, etc. !

Dis-moi, rnon cher chevalier, s'il se peut qu'il y ait d( êtres assez bornés pour confier des intérêts aussi précieuî et aussi délicats à un homme de cette espèce, sans mœui sans principes, sans éducation, tout au plus fait pour coi duire ses chevaux et leur parler brutalement. Je ne doul pas que tu n'aies, comme moi, une idée bien triste de! ineptes habitants qui ont eu la bassesse ou l'ignorance de se faire représenter par un semblable original. Voilà, mon cher, les malheureux fruits de cette sage Constitution.

Tout en réfléchissant et murmurant sur ses funestes suites, j'arrivai à Genève, cette fameuse République, le

Page 1