CHAPITRE V
berceau de deux hommes illustres, l'immortel Rousseau et l'impolitique Necker... Je l'ai parcourue assez rapidement et n'y ai rien trouvé de bien curieux qu'une machine hydraulique qui élève les eaux du Rhône, sur lequel elle est bâtie, à plus de cent soixante pieds de hauteur, ce qui fournit des fontaines jaillissantes à toute la ville... J'en suis parti pour me rendre auprès de nos malheureux amis, relégués et épars. Je n'ai eu avec eux que le temps de gémir sur le sort que nous préparent les abus inséparables de cette législation colossale. Je vais t'en rapporter un nouveau trait.
Hier, passant par un mauvais village appelé Versoix (i), par parenthèse fort sale, obstrué d'une foule de charrettes et de cinquante tas de fumiers qui interceptent le passage, cependant situé au bord d'un superbe lac et dans la plus riante position, mais où il paroît ne régner aucune espèce de police.
Je m'y arrêtai pour me rafraîchir. Il y avoit beaucoup de brouhaha ; il étoit question de fabriqu* r de nouveaux officiers municipaux. Les habitants étoient pour cet effet assemblés dans l'église. Je dînai paisiblement tandis que nos candidats se colletoient et se mutiloient.
Mon hôte, par moments, me tenoit compagnie, tout en me faisant l'énumération de la plus grande partie des membres qui composoient cette foire tumultueuse, à quoi elle ressembloit plus qu'à une élection d'officiers municipaux. Il m'apprit qu'il y avoit une cabale pour provoquer le maire à donner sa démission et pour mettre à sa place un gros paysan d'un petit endroit dans les montagnes d'un ca iton, je crois, de Fribourg en Suisse, où il étoit dans sa Jeunesse gardeur de cochons, ensuite brasseur de mortier,
(i) Ce village a fait partie du pays de Gex jusqu'en i8i5.
c'est-à-dire petit valet de maçon ; puis commis chez an frère qui de domestique étoit devenu marchand, qu'il a eu le secret de ruiner, et qui est mort insolvable ; puis à son tour négociant de fromage et d'épicerie ; que dans ce dernier état il venoit de faire la banqueroute la plus frauduleuse ; que deux de ses frères à Lyon en avoit fait autant, de même qu'un de ses beaux-frères ; que cette infamie se succédoit ouvertement dans sa famille qui s'en faisoit un jeu
Mille-dieu ; quel siècle, dis-moi, mon ami ! qu'allonsnous devenir ? Mon hôte étoit convaincu que si le maire donnoit dans le piège ce seroit ce personnage de mauvaise foi qui le remplaceroit. Juge, mon cher chevalier, si dansle principe je n'avois pas raison de te dire combien il est dangereux de confier à un peuple aveugle la nomination à tous les emplois ! Ne faut-il pas l'être, aveugle, pour placer inconsidérément un étranger, un aventurier, enfin un infâme banqueroutier à la tête d'une commune?
Je faisois ces observations à mon hôte lorsqu'il me quitta un instant pour aller à leur assemblée ; il revint quelque temps après me dire qu'on s'y battoit, qu'il avoit vu mettre le poing sous le nez du maire que l'on traitoit comme le dernier des manants, que c'étoit cependant un très aimable homme, fort instruit et fort méritant... — Il y a, lui dis- je, un décret qui exclut cette dangereuse race de BANQUEROUTIERS, même jusqu'à leurs enfants de pouvoir devenir citoyens actifs; un autre qui veut que l'on soit citoyen actif pour entrer dans la garde nationale. — Eh bien
oui, monsieur^ me répondit-il, mais ce b -là les enchante
tous ; il est d'une hardiesse et d'une effronterie dont vous ne
vous faites pas d'idée Il étoit déjà tard; je le priai de
faire brider mon cheval, et je partis Termine tes
affaires le plus tôt que tu pourras pour bien vite me