CHAPITRE PREMIER
la vie des citoyens s'il ne partait immédiatement. Il dut donc dès le matin, 23 juin, reprendre la route de Paris et subir les mêmes outrages que la veille.
Dans cette deuxième journée de supplice, un nouveau meurtre se commit sous les yeux de la famille royale. Un vénérable curé qui avait percé la foule pour saluer son prince, fut frappé à la gorge d'un coup de baïonnette et alla tomber dans le fossé de la route.
Un crime encore plus odieux faillit être consommé. Le comte de Valory va nous l'expliquer, après avoir parlé des trois députés envoyés à la rencontre du roi :
Entre Épernay et Dormans, le cortège fut joint par trois députés de l'Assemblée constituante. C'étaient les sieurs Pétion, Barnave et de Latour-Maubourg envoyés par elle pour mieux s'assurer la possession de Leurs Majestés, et prévenir tous secours^ en faveur de leur délivrance.
Si M. Barnave fut poli, et si même il devint sensible, si M. de Latour-Maubourg fut décent et modéré, en revanche le farouche Pétion, manifestant toute l'insolence d'un cynique jacdbin, insulta le roi, la reine et sa famille, et poussa l'audace jusqu'à exiger que madame Elisabeth quittât sa place dans le fond du carrosse pour la lui laisser occuper (i). Il s'assit donc à côté de son maître et s'en
(i) M. Edgard Quinet lai a fait un reproche plus grave à propos de >!">« Elisabeth : « Dans ces regards désolés, dans ces mains suppliantes, dans ces sanglots étouffés, Pétion ne voyait que les marques d'un amour
l52 CINQUIÈME ÉPOQUE.
attribua la licence jusqu'à Paris. M. Barnave, plus modeste, s'assit sur le devant. La reine conversa beaucoup avec lui. M. de Latour-Maubourg.qui, dans cette cruelle circonstance, aimait sans doute plutôt à se dérober qu'à paraître, monta dans le cabriolet qu'occupaient les deux femmes de service des enfants de France.
Ce fut entre Dormans et Château-Thierry que les trois gardes du corps, toujours personnellement en butte aux fureurs d'une multitude égarée, faillirent atteindre le terme de leurs douleurs. Au milieu des torrents d'injures qui étaient vomis contre eux, survint spontanément la résolution de les garotter aux roues de devant du carrosse, et de les mettre à mort. Pour ce supplice d'un genre nouveau, il se fait une grande rumeur ; on veut se hâter de procéder à l'exécution. Quelques honnêtes gens, mêlés dans l'escorte aux bandits révolutionnaires, s'indignent et s'opposent à ce qu'on accomplisse un si exécrable dessein ; mais ceux qui l'ont conçu font arrêter la voiture : ils allaient effectuer cette atrocité, si M. Barnave, se penchant en dehors de la portière pour reconnaître ce qui se passait, ne fût descendu promptement et n'eût employé toute l'autorité de son caractère et de son crédit pour forcer ces monstres à se désister de leur affreux projet (i).
Le soir de cette troisième journée douloureuse,
subit et impudique pour sa personne: en lui-même il mesurait, il calculait toutes les chances de plaisir qui s'offraient à lui dans la solitude, s'il répondait aux amours, aux caresses de cette pieuse princesse. Non-seulement voilà de quelles pensées Pétion était occupé, mais il a ose les écrire, et les écrire en longues pages. Qu'était-ce donc que Pétion? Du moins il n'a pas été jusqu'à souiller de ses paroles la Révolution qu'il représentait. M"" Elisabeth n'a jamais rien su de ces indignités ; ce supplice-là lui a été épargne. » La Révolution, livre VII, ch. v. (i) Préçh historique, déjà cité, p, 319.