CHAPITRE m. l
Depuis le retour de A'arennes, les factieux ne dissimulaient plus leur désir de supprimer la royauté. L'idée d'un gouvernement républicain était agitée dans les clubs, discutée dans les journaux, affichée sur les murs de Paris et jusque sur la porte de l'Assemblée nationale.
Le fameux démocrate Carra trouvait cependant que la France n était pas encore digne de vivre en république; mais, par une naïve contradiction, la monarchie qu'il proposait n'était pas autre chose que la République. Voici ses propres paroles, tirées des Annales patriotiques du 8 juillet 1791 :
Sans doute la France peut devenir et deviendra une république , ainsi que toutes les autres nations de la terre ; mais pour arriver à ce gouvernement céleste, il faut être préparé par une régénération générale et décidée de mœurs, de principes et d'idées ; il faut que la grande majorité des citoyens d'un empire, prêt à se résoudre en république, ait déjà non-seulement la connoissance intime de tous leurs devoirs réciproques, mais la pratique de ces devoirs et le sentiment profond de leur valeur morale et ce leur dignité politique... Sans doute la Nation a déjà fait de grands progrès en ce genre ; mais elle n'a pas encore atteint, suivant moi, cette homogénéité et cette farce générale de caractère qu'il faut à des républicains confédérés en quatre-vingt-trois départements. Je pense donc que nous devons encore laisser couler la Constitution pendant quelques années sous la forme monarchique, en donnant un conseil électif au fils de Louis XVI, conseil dont la présidence changeroit tous les trois mois et dont
chaque membre, élu par la Nation, seroit responsable de sa conduite publique. Si le jeune et nouveau chef du pouvoir-exécutif forme son âme aux vrais principes de la justice, de la raison et de la vertu, il proposera de lui-même, dans l'âge mûr, la République françoise ; si, au contraire, il est faux, méchant, ambitieux et amoureux du pouvoir arbitraire, comme M. son père et madame sa mère, la Nation saura bien prendre son parti elle-même (i).
On se prend à sourire quand l'aventurier Carra fait de la morale publique la condition essentielle de la République. Ce grand amateur de morale avait été condamné pour vol (2) et fut accusé de trahir la Révolution au profit du duc de Bruns-
(i) Articles, notes et extraits d'articles de J. -P. Carra, tirés des Annales patriotiques depuis juin l'jgi jusqu'au 3 1 juillet lygS, imprimés par ordre chronologique en réponse à ses accusateurs. Paris, lygS, 90 p. in-8, — C«'D.
(2) Carra, fils d'un commissaire à terrier de Pont-de-VeyIe, « avait été condamné pour vol à Mâcon dans sa jeunesse, dit Lalande dans son journal manuscrit ; on a fait imprimer le jugement en 1791 : M. Cerisier l'a vu. »
On a essayé de le justifier en disant qu'il fut député de Saône-et-Loire et que les Maçonnais n'auraient pas élu un malhonnête homme. L'argument n'est malheureusement pas confirmé par les faits. Les Lyonnais n" ont-ils pas récemment nommé un député auquel on ne voudrait pas confier son porte-monnaie ?
Au dernier moment, nous trouvons dans les œuvres de François de Fange, p. 2o3. une note précise sur le vol de Carra; la voici :
« On peut lire dans le numéro 33, 21 février 1792, du journal le Spectateur et modérateur, p. 334-336, un article de Chas, intitulé : « Carra « accusé, décrété de prise de corps et constitué prisonnier pour vol fait « avec effraction à la dame Reboul, veuve du sieur Tisserand, de la ville « de Mâcon. » L'ampliation de l'arrêt du tribunal de Mâcon avait été publiée par la Galette universelle de Cerisier. Carra voulut se défendre dans les Annales : mais, forcé d'avouer le jugement et la condamnation à deux ans de prison qu'il avait subie, toute sa justification consista à dire qu'il n'était pas coupable. »