‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · IT · texte numérisé non relu

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« comme l'eau. Dans ce dernier cos les révolu- « lions participent pour ainsi dire des deux na-- « turcs de mouvements que nous avons signalées, «i elles sont pacifiques comme les révolutions d'i- <c dées, elles peuvent être forcées de recourir <( aux armes comme les révolutions de territoire. <c leur attitude cxtéi'ieure doit correspondre à ces « deux nécessités de leur situation, elles sont «ç inoffensives mais elles sont debout. leur politiu que peut se caractériser en deux mots, une dite plomatie armée.

« Ces considérations, citoyens, ont déterminé « dès la première heure de la République les actes u et les paroles du gouvernement provisoire dans <t l'ensemble et dans les détails de la direction de <c nos afl'aires extérieures, il a voulu et il a dé- « claré qu'il voulait trois choses : la République H en France, le pi'ogrès naturel du principe libé- .1 rai et démocratique avoué, reconnu, défendu « dans son existence et dans son droit et à son « heure, enlin la paix , si la paix était possible , « honorable, et sûre à ces conditions.

« IVous allons vous montrer quels ont été detc puis le jour de la fondation de la République « jusqu'à aujourd'hui, les résultats pratiques de « celte attitude de dévouement désintéressé au «( principe démocratique en Europe combiné avec tt ce respect pour l'inviolabilité matérielle des <( territoires, des nationalités et des gouverne- « ments. C'est la première fois dans l'histoire ^ « qu'un principe désarmé et purement spiritua- j u liste se présente à l'Europe organisée , armée , ] « et alliée par un autre principe et que le monde ' « politique s'ébranle et se modifie de lui-ujème

«c devant la puissance non dune nation mais « dune idée, pour mesurer la puissance de cette « idée dans toute son étendue remontons à 4815.

« 1815 est une date qui coûte à rappeler à la « France, après Tassaut de la coalition contre la « République, après les prodiges de la Conven- « tion et l'explosion de la France armée pour re- « fouler la ligue des puissances ennemies de la « révolution, après l'expiation des conquêtes de « l'empire, dont la France ne veut revendiquer « que la gloire, la réaction des nationalités vio- II lées et des rois humiliés se fit contre nous, le « nom de la France n'avait plus de limites, les « limites territoriales de la France géographique «I furent encore rétrécies par les traités de 1814 te et de 1815. elles parurent disprojjortionnécs « au nom, à la sécurité, à la puissance morale « d'une nation qui avait tant grandi en influence, « en renommée, en liberté. La base du peuple « français semblait d'autant plus restreinte que «t le peuple lui-même était devenu plus grand.

<c Le traité de 1814, qui liquida notre gloire «c et nos malheurs, nous avait enlevé en colonies « Tabago, Sainte-Lucie, l'île de France et ses dé- « pendanccs, les Séchelles. l'Inde française , ré- « duite à des proportions purement nominales , « Saint-Domingue enfin, dont nous étions expro- « priés de fait et qu'il fallait revendre ou recon- « quérir.

« En territoire annexe au sol national, le traité

V de 1814 adjoignait comme compensation à la

"« France, au nord, quelques enclaves de fron-

« tières consistant en une dizaine de cantons an-

■ « nexés aux départements de la Moselle et des

«1 Ardcnnes : à l'est , une banlioue de quelques « districls autour de ïandau; au midi, la partie « principale de la Savoie, consistant dans les arron- « disscments de Chambéry et d'Annecy ; enlin le « comté de Montbéliard, Mulhouse et les enclaves « allemandes enfermés dans la ligne de nos fron- «t tièrcs.

« Les traités de 181 o, représailles de cent « jours de gloire et de revers, nous dépouillèrent 11 presque aussitôt de ces faibles indemnités des <c guerres de la coalition. Ils restituaient la Sa- « voie française tout entière à la Sardaignc; ils <t firent ainsi de Lyon, capitale commerciale de la «1 France, une place de guerre exposée et fortî- « fiée. Les Pays-Eas reprirent de notre ancien i( sol Philippeville, Marienbourg, le duché de it Bouillon, où nous avions autrefois le droit d'oc- «I cupation et de garnison ; la Prusse SaiTcbourg, « dont le cœur seul reste français ; la Bavière « quelques districts ; la Suisse , cette langue du « pays de Gex qui nous donnait un port sur le «1 lac de Genève à Versoix ; la démolition des fortt tifîcations d'Iluningue, l'entière interdiction de it fortifier notre frontière à moins de trois lieues Il de Bàle ; enfin on nous fit renoncer en faveur «t du roi de Sardaigne au droit de protection et « de garnison que nous possédions avant la révo- « lution sur la principauté de Monaco; une occu- «1 pation humiliante de nos places fortes et uneJ Il indemnité de près d'un milliard , amende d< « nos triomphes, décimèrent en outre la puis- «t sance extérieui'e et la puissance reproductiy* u de la nation. La restauration accepta le trône i . « ces conditions. Ce fut sa faute et sa perte. Il

« paix et la Charte même, cette première pierre « de la liberté, n'y furent pas une compensation « sulîisante. une dynastie ne peut grandir impu- « nénient de rallaiblissemcnt du pays. Cepen- «( dant, à ne considérer que les intérêts inlé- « rieurs de la nation, la Sainte-Alliance était un « système anti-populaire, mais n'était pas esscn- «t tiellcment un système anti-français.

«t La dynastie de la branche aînée des Bouru bons en se liant comme dynastie à ce système, « pouvait y trouver un point dappui pour sa lé- «t gitime influence ou pour des compléments de « territoire autour d'elle. Si l'Italie, sur laquelle «c l'Aulriclie s'obstinait à dominer seule, défen- « dait au cabinet français toute alliance solide et ic sympathique avec l'Autriche, l'alliance russe « s'ouvrait à la France. Celte alliance, favorable « à l'agrandissement oriental de la Russie dont la « pente est vers l'orient, pouvait donner à l'équiit libre continental dont l'axe eut été l'AlIeraa- « gne, deux poids égaux et prépondérants à u Saint-Pélersbourg et à Paris. La restauration « eut quelquefois l'ébauche confuse de ces pen- «i sées, elle osa avouer des amis et des ennemis, tt elle se sentit soutenue contre les jalousies de it la Grande-Bretagne par l'esprit continental. « Avec cet appui secret , elle contesta persévé- « rammentla suprématie de l'Autriche en Italie, «i elle fit la guerre impopulaire, mais non anti- <c française de l'Espagne, elle conquit Alger. Sa « diplomatie fut moins anti-nationale que sa po- « litique.

<t La révolution de juillet, révolution avortée « avant terme, constituait une monarchie révolu-

a tionnaire, une royauté républicaine. La France .1 n'eut pas le courage tout entier de ses idées, le u caractère à la fois incomplet et contradictoire « de cette révolution donnait au gouvernement « sorti des trois jours les inconvénients de la « royauté dynastique , sans aucun désavantages « de" la royauté légitime. C'était la sainte alliance u encore, moins le dogme, et moins le roi. mo- « narchic entachée d'un principe électif et répui( blicain aux yeux des rois, république suspecte .< (le monarchie et de trahison du principe démo- « cratique aux yeux des peuples.

« La politique extérieure et intérieure de ce » gouvernement mixte , devait être dedans et de- « hors une perpétuelle lutte entre les deux prin- .1 cipcs contraires qu'il représentait. L'intérêt .( dynastique lui commandait de rentrer à tout .! prix dans la famille des dynasties classées, il .1 fallait acheter cette tolérance des trônes , par « des complaisances incessantes, il fallait conqué- « rir au dedans le droit d'être faible au dehors, « de là le système du gouvernement de juillet, » une France abaissée au rang de puissance seii condairc en Europe, une oligarchie achetée à <. force de faveurs et de séductions au dedans. « L"un entraine l'autre, de plus l'esprit de fa- «i mille, vertu domestique, peut devenir un vice « politique dans le chef d'une nation, le népo- .< lisme tue le ])atriotisme.

.t La monarchie de juillet pesait sur notre poli- <i tique étrangère du poids des trônes et des pa- « rentes qu'elle préparait à ses princes, une seule « de ses pensées était vraie, parce qu'elle corres- .( pondait à un grand besoin de l'humanité : la

« paix! c'est de celte pensée juste qu'elle a vécu « dix-sept nns. mais la pnix qui convient à la <! France n'est pas cette paix subalterne qui achète « les jours et les années en se faisant petite, en « ajournant ses influences, en voilant ses prin- « cipes, en rétrécissant le nom, en raccourcissant «( le bras de la France ; ccile-Ih humilie un peuple «i en Taffaiblissant.

« Pour que la paix soit digne d'elle, la Répu- « blique doit grandir parla paix. Or pour gran- « dir en Europe, il manquait à la monarchie de (1 juillet le drapeau dune idée, son drapeau mo- «( narchique? il était taché d'usurpation, son dra- «t peau démocratique? elle le cachait et le déteiu gnait tous les jours.

<t Sa politique extérieure était forcée d'être m- « colore comme son principe, ce fut une politique « de négation. Elle évitait les périls, elle ne pou- « vait nffcctcr la grandeur.

« Voici ce règne au dehors : le royaume des <i Pays-Bas se brisa de lui-même en deux , au « contrecoup des journées de juillet, une moitié <( forma cette puissance neutre et intermédiaire <t devenue utilement pour la France le roj^aume « de Belgique, aucune autre modification dans «< les circonscriptions territoriales de l'Europe au «1 bénéfice de la France n'eut lieu pendant ces «I dix-huit ans.

<! La Russie lui témoigna une répulsion cnn- « stantc et personnelle qui ne s'adressait p,»s à la •■ France elle-même , mais qui rejaillissait de la t( dynastie sur la nation. En vain les plus pres- <i sants intérêts de la Russie l'entraînaicnt-ils <!< vers une alliance française, l'antipathie des

«i rois s'interposait entre les sympathies des peu- «1 pies. Cette cour employa à s'assimiler violem- « ment la Pologne, et à chercher patiemment par «i le Caucase la route des Indes, les dix-huit ans «1 de la monarchie de juillet.

« L'Autriche lui fit tour à tour des caresses et «t des injures. La France ainsi caressée et repousn sec par la main hahile mais vieillie du prince «i de Metternich, sacrifia l'Italie entière et lindéu pcndance des Etats confédérés de l'Allemagne, <t aux sourires de la cour de Vienne. En 1831 <t rinsurrection reprimée de concert en Italie, en ti i84G Cracovie effacée de la carte, mesurèrent «t l'échelle toujours descendante de ces obséquio- « silés du cabinet des Tuileries à la politique de « l'Autriche.

« La Prusse, dont la sécurité et la grandeur sont «( dans l'alliance de la France, fit une alliance dés- « espérée et contre nature avec la Russie, elle se « fit ainsi l'avant-gardo de la puissance russe con- «I tre l'Allemagne, dont elle est le poste avancé. « elle y perdit cette popularité germanique que « le grand Frédéric lui avait laissée.

<c Les Etats de la confédération du Rhin ainsi « négligés par la Prusse, intimidés par l'Autriche, u travaillés par la Russie, flottèrent de l'alliance i( prussienne à l'alliance autrichienne , selon Il IMieure et la circonstance, repoussés de l'al- (c liance française par les souvenirs de 1815 et « jiar la connivence du cabinet des Tuileries qui « les abandonnait à Tomnipotence autrichienne. .( Mais pendant ces oscillations des Etats secon- « daircs de la confédération germanique, un tiers- <t état, ce germe de la démocratie, se formait en

«: Allemagne, il n'attendait pour éclore qu'une (t occasion d'éniancij)ation des Etats secondaires <c et qu'un retour de la pensée française aux vrais «c principes d'alliance et d'amitié avec les Etats «t allemands du Rhin.

« Les Pays-Bas irrités du démembrement de la « Belgique "conservaient par ressentiment des préu vendions contre la France, ils s'unissaient sur « le continent à la Russie, sur l'océan h TAngle- « terre. A ces deux titres la France était exclue «t de leur système d'alliance.

u Quels étaient nos rapports avec l'Angleterre? « Sa politique toute maritime, avant la révolu- « tion française, était à la fois maritime et conli- « nentale depuis la guerre de 1808 en Espagne « et de 1815 partout. Sans répugnance pour la «c dynastie de Juillet, l'Angleterre avait prêté à « cette royauté un concours utile aux conférences «( de Londres en d850 et 1851. par cette espèce «I de médiation continentale qu'elle avait exercée « entre la France, rAllemagnc et la Russie, l'Anu gleterre avait maintenu l'équilibre du conti- « nent. cet équilibre, c'était la paix. M. de Tal- • leyrand avait converti cette paix en une ébauche <c d'alliance du principe libéral constitutionnel : « c'est ce qu'on a appelé la quadruple alliance en- « tre la France, l'Angleterre, l'Espagne, le Porit tugal. Si ce germe n'eût point été étouffé dès « l'origine , s'il se fut développé énergiqucment it en s'étendant à litalie , à la Suisse, aux puis- « sances rhénanes germaniques, îl pouvait se «t changer en un système de progrès libéral des it peuples du midi et de l'est, et créer une famille u de nations et de gouvernements démocratiques

« invulnërablcs ànx puissances absolues, mais " pour cela il fallait à la France un gouvernement « qui osât avouer son principe. La cour des Tui- <t leries ne travaillait qu'à effacer ou qu'à faire <! oublier le sien, des ambitions purement dynas- <i tiques couvées et révélées souvent par le gou- «i vernement français relativement à l'Espagne, '1 ne devaient pas tarder à ruiner au détriment «I de la France et des peuples libres cette alliance <i anglaise briguée par tant de complaisances, tra- <! bie par tant d'égoïsme.

<t La question d'Orient sur laquelle la politique " entière du monde pivota de 1 838 à \ 841 , fut la <t première occasion de refroidissement et bientôt «I de conflit diplomatique et d'aigreur entre les <i deux gouvernements, vous connaissez cette né- «i gociation qui ébranla la paix , qui arma l'Eu- « rope, et qui finit par la honte et par la séques- <i Iration de la France.

<i L'empire ottoman se décomposait, le pacha « d'Egy])te, profitant de sa faiblesse, envahissait <! la moitié de l'empire, substituant la tyrannie «1 arabe à la tyrannie turque. Le vide creusé en Il Orient par la disparition de la Turquie, allait .1 être inévitablement comblé ou par Tislamisme « sous un autre nom, celui d'Ibrahim , ou par « l'omnipotence russe, ou par romnipolence an- «t glaise. La France avait trois manières d'envitc sager la question d'Orient et de la résoudre : « ou soutenir franchement l'empire ottoman con- «1 tre le pncha révolté et contre tout le monde; <c ou s'allier avec la Russie en la livrant à sa pente « vers Conslantinople, et obtenir à ce \m\ une <i alliance russe et des com|>ensations territoriales

« sur le Rhm ; ou s'allier avec l'Angleterre en lui « cédant le pas en Egypte, sa route ol)ligée vers <i les Indes, et resserrer à ee prix l'alliance anic glaise, en recevant en échange des avantages « continentaux et de grands protectorats français « en Syrie.

<t Le cabinet des Tuileries ne sut pas être franc, «t et n'osa pas être ambitieux. Il abandonna la « Turquie à son agresseur, puis il abandonna cet « agresseur Uii-mème à la Russie, à l'Angleterre, « à TAutricbe. il s'aliéna à la fois tout le monde, « empire ottoman , Jlussie , Angleterre, Prusse, « Autriche. II reforma par sa propre folie la coa- «( lilion morale du monde contre nous, tout finit « par la mise hors l'Europe du cabinet français, « et par la note du 8 octobre, aveu de faiblesse « après des actes de défi, acceptation d'isolement M au milieu de l'Europe reliée en un seul faisceau .! de ressentiments contre nous.

.: Le traité de réconciliation du 59 juillet 4 841, «I pallia en vain celte situation, le mariage d'un « prince de la dynastie française avec une héri- K tière éventuelle de la couronne d'Espagne, était M dès lors la pensée unique de la politique dynas- « tique à laquelle la France était subordonnée. « L'accomplissement de ce vœu devait déchiter « bientôt ces derniers liens d'amitié entre l'An- « gleterrc et la France. Trop peu ambitieux pour « la nation, le cabinet des Tuileries affectait deux <c trônes à la fois pour une famille, la politique « posthume de la maison de Bourbon se substi- « tuait témérairement à la politique de liberté et « de paix sur le continent. La France ne recueil- « lait de ce mariage que l'inimitié permanente du

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« cabinet britannique , la jalousie des cours , les «t ombrages de l'Espagne, et la certitude d'une « seconde guerre de succession. A ce premier ver- « tige de la royauté, les liommes d'Etat purent «1 conjecturer d'autres procliains vertiges, et pré- « voir sa cliute.

« De nouveau symptômes ne tardèrent pas à « confirmer celui-ci 5 suspecte à l'Espagne, odieuse <i à la Russie, dcsbonorée enTur([uie, indifférente « à la Prusse, menaçante pour l'Angleterre, la po- 11 litique dynastique du cabinet français se tourna «1 contre nature vers rAutricbe. ce contre-sens ne «t lui coûtait pas seulement sa grandeur et sa sé- « curitc, il lui coûtait l'bonncur. j)Our obtenir de « l'Autricbe le pardon de la maison de Bourbon , « en Espagne, il fallait abaisser parfont devant « l'Autricbe le drapeau de la révolution, et lui «c sacrifier à la fois l'Italie, la Suisse, le Rhin, l'in- «t dépendance et le droit des peuples, il fallait «i former avec rAutricbe la ligue de l'absolutisme « en étouffant à son profit et à notre bonté les i( germes d'indépendance, de libéralisme et de i( force nationale qui se manifestaient du détroit it de la Sicile jusqu'au cœur des Alpes. Le cabinet « français osa pratiquer cette politique servile et (i la défendre devant une cbambre française, «t L'âme révolutionnaire de la France se souleva « d'indignation dans son sein, le ministère dynas- »c tique acbeta le vote d'une majorité pour vendre « impunément le principe national et le principe «I démocratique dans les négociations relatives à «. la Suisse et à l'Italie, il entraîna quelques jours «1 après dans l'abîme la royauté qui l'avait en- M traîné lui-même dans sa personnalité.

I! Ainsi après dix-huit ans de règne et d'une « diplomatie qu'on croyait habile parce quelle « était intéressée, la dynastie rcmcllnit la Finance « à la République, plus cernée, plus garrottée de it traités et de limites, plus incapable de mouve- « ment, plus dénuée d'influences et de négocia- « tions extérieures, plus entourre de pièges et « d'impossibilités qu'elle ne le lut à aucune épo- .( que de la monarchie, emprisonnée dans la lettre « si souvent violée contre elle des traités de 1813, « exclue de tout l'Orient, complice de l'Autriche u en Italie et en Suisse, complaisante de l'Angle- « terre à Lisbonne , compromise sans avantage à Il TUadrid, obséquieuse à Vienne, timide à Berlin, Il ha'ie à Saint-Pétersbourg, discréditée pour son « peu de foi à Londres, désertée des peuples pour « son abandon du principe démocratique en face «c d'une coalition morale reliée partout contre la « France, et qui ne lui laissait que le èhoix entre it une guerre extrême d'un contre tous, ou l'ac- (i ceplation du rôle subalterne de puissance se- « condaire en surveillance dans le monde euro- « péen; condamnée à languir et à s'humilier un <c siècle sous le poids d'une dynastie h. faire parti donner aux rois , et d'un principe révolution- « naire à faire amnistier ou à faire trahir aux « peuples.

« La République en trouvant la France dans ces « conditions d'isolement et de subalternité avait «' deux partis à prendre : faire explosion contre « tous les trônes et contre tous les territoires du «t continent, déchirer la carte de l'Europe, décla- « rer la guerre, et lancer le principe démocra- « tique armé partout, sans savoir s'il tomberait

« sur un sol préparé pour y germer, ou sur un « sol impropre pour y être étouffé dons le sang. « Ou bien, déclarer la paix républicaine et la « fraternité française à tous les peuples, afficher « le respect des gouvernements, des lois, des ca- «1 ractèrcs, des mœurs, des volontés, des terri- " toires, des nations; élever bien haut mais <i d'une main amie son principe d'indépendance « et de démocratie sur le monde, et dire aux « peuples sans contraindre et sans presser les « événements :

« Nous n'armons pas l'idée nouvelle du fer ou «1 du feu comme les barbares, nous ne l'armons t( que de sa propre lueur, nous n'imposons à per- « sonne des formes ou des imitations prématu- «' récs ou incompatibles peut-être avec la nature; <i mais si la liberté de telic ou telle partie de « l'Europe s'allume à la nôtre, si des naiionalilés « asservies, si des droits refoulés, si des indépen- •1 dances légitimes et opprimées surgissent, se «( constituent d'elles-mêmes, entrent dans la fa- « mille démocratique des ])euplcs et font appel «( en nous à la défense des droits, à la conformité « des institutions, la France est là. La France ré- <t publicaine n'est pas seulement la patrie, elle «I est le soldat du principe démocratique dans l'a- « venir.

« C'est cette dernière politique, citoyens, que « le gouvernement provisoire a cru devoir adop- « ter unanimement en attendant que la nation «i résumée en vous s'emparât de ses propres des- « tinées.

« Quels ont été en soixante-douze jours les ré- «t sultats de cette politique de diplomatie armée

» sur le continenl? vous les connaissez; et l'Eu- « rope les regarde avec un étonnement qui tient «t moins de la crainte que de Tadmiration.

«I L'Italie, déjà remuée dans son patriotisme par « l'âme italienne et démocratique de Pie IX , s'é- « branle successivement mais tout entière au conte tre-coup du triomphe du peuple à Paris, rassu- « rce sur toute ambition française hautement et « franchement désavouée par nous , elle embrasse « avec passion nos principes, et s'abandonne avec « confiance à l'avenir d'indépendance et de li- « berté où le principe français sera sou allié. . « La Sicile s'insurge contre la domination de « Naplcs, elle réclame d'abord sa Constitution, «t irritée du refus, elle reconquiert béroïque- « ment son sol et ses citadelles ; les concessions « tardives ne l'apaisent plus, elle se sépare com- .( plétement et convoque elle-même son parle- « ment, elle se proclame seule maîtresse de ses <i destinées, elle se venge de son long assujeltis- « ment à la maison de Bourbon en déclarant que « les princes de la maison de Naples seront à ja- « mais exclus des éventualités du trône constitu- «i tionnel en Sicile.

«' A Naples même , la Constitution promulguée « par le roi la veille de la République française « paraît illusoire le lendemain ; la monarchie as- «( siégéc par les démonstrations du peuple , des- « cend de concessions en concessions jusqu'au te niveau d'une royauté démocratique de 1791.

« Pie iX, acceptant le rôle de patriote italien « ne retient que la domination du pontife et fait « de Rome le centre fédératif d'une véritable Ré- « publique dont il se montre déjà moins le chef

Il couronné que le premier citoyen. Il se sert de ><■ la /orcc du mouvement qui l'emporte au lieu de « le combattre , ce mouvement s'accélère.

«' La Toscane suit cet exemple. Palerme, Plai- •1 sance, Modène, tentent vainement de s'aj)puyer « sur l'Autriche pour lutter avec l'esprit de vie « de l'Italie, leurs princes cèdent, la nationalité « triomphe ; la dynastie de Lucques est emportée, « Venise proclame sa propre République, indé- <i cisc encore si elle s'isolera dans ses laiçuncs ou it si elle se ralliera au faisceau républicain ou » constilutionncl de l'Italie septentrionale.

« Le roi de Sardaigne longtemps rcspérance Il de l'unité nationale en Italie , en même temps Il que son gouvernement était la terreur de l'es- II prit libellai à Turin, fait cesser au contact de la « Révolution française cette contradiction fatale i( à sa grandeur, il donne en gage une Constitu- II tion populaire au libéralisme italien.

Il La Lombardic comprend à ce signe que Il l'heure de l'indépendance a sonné. Milan dé- II sarmé triomphe dans une lutte inégale de l'ar- II mée d'occupation qui l'enchaîne. La Lombardie Il tout entière se lève contre la maison d'Autriche. Il Elle ne proclame encore que son alTranchisse- II ment, pour ne pas mêler une question d'insti- 11 tution à une question de guerre. Le cri de l'I- II talie force le roi de Sardaigne à se dégager Il comme le pape et comme la Toscane des vieux Il traités anlinationaux avec l'Autriche. 11 mar- I' che en Lombardie; les contingents affluent de Il toutes parts sur ce champ de bataille. La cam- II pagne de l'indépendance italique se poursuit ti lentement par l'Italie seule, mais devant la

Il Suisse et (levant la France armées , prêtes à <i agir si rinlcrèt de leur principe ou la sûrelc de i( leurs frontières leur semblaient compromis.

<i Passez les Alpes; les résultats de la politique >t du principe français désarmé ne s'y dévclop- « pcnt pas avec moins de logique dans les événe- « ments et de rapidité dans les conséquences, ils « éclatent au foyer même du principe contraire.

« Des le 14 mars la Révolution éclate à Vienne. « les ti'oupes sont vaincues, le palais des empe- «( rcurs est ouvert par le peuple pour en expulser « le vieux système , dans la personne de son ti homme d'Etat le plus inflexible, le prince de « Metternich. L'assemblée des notables de la mo- 11 narchie est convoquée , toutes les libertés , ar- « mes de la démocratie , sont accordées ; la Ilonu gric se nationalise et s'isole par une séparation « presque complète de l'empire , elle abolit les « droits féodaux , elle vend les biens ecclésiasti- K ques, elle se nomme un ministère à elle, elle h se donne pour signe de sa complète séparation <t un ministère même des affaires étrangères.

« La Bohême s'assure de son côté une Consti- «1 tution fédérale à part,

« Par ces trois alTranchissemcnts divers de la

Il Hongrie, de la Bohême et de l'Italie, l'Autriche

« révolutionnée au dedans, restreinte au dehors,

« ne règne plus que sur douze millions d'hommes

' « compactes.

<i Trois jours après les événements de Vienne, « le 18 mars, le peuple combat et triomphe dans « les rues de Berlin, le roi de Prusse, dont l'es- « prit éclairé et le cœur populaire semblaient «1 d'intelligence avec ceux-là même qui combat-

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« taicnt ses soldats , se ïiâlc de tout concéder. Une « loi complètement démocratique d'élection est «t promulguée avant même que l'Assemblée con- «t stituante soit réunie. La Pologne prussienne «! réclame sa nationalité distincte à Posen. Le roi «i y consent et commence à ébaucher ainsi la pre- « inière base d'une nationalité polonaise , que «t d'autres événements auront à grandir et affer- « mir d'un autre côte.

«c Dans le royaume de Wurtemberg le roi abo- « lit le 5 mars la censure, concède la liberté de « la presse et rarmcmcnt du peuple.

<! Le 4 mars, le grand-duc de Bade, trop voi- « sin de la France pour ne pas laisser prendre « leur niveau aux idées qui traversent le Rhin , « accorde la liberté des journaux , l'armement «1 du peuple, l'abolition des féodalités et enfin la « promesse de concourir à l'établissement d'un «t parlement unitaire allemand , ce congrès de la « démocratie germanique d'où peut sortir l'ordre « nouveau.

« Le 5 mors, le roi de Bavière abdique et « remet le trône après des combats de rues à un <t prince qui unit sa cause à la cause populaire à «1 Munich.

« Du 6 au H mars, même abdication du sou- <i verain de Ilesse-Darmstadt, armement du peu- <i pie, droit d'association, presse, jury, Code fran- « çais à 3Layence, tout est accordé.

«t L'électeur de Hesse-Cassel, dont la résistance, •1 à l'introduction du principe démocratique était; « célèbre en Allemagne, accorde à son peuple euj « armes les mêmes gages, il y ajoute la conces-| u sion du principe d'un parlement allemand. i

« L'insurrection arrache au duc de Nassau la « suppression des dîmes, l'organisation politi- « que, l'armement du peuple, le parlement alle- « mand.

« Le 1 0 mars , Leipzig s'insurge et obtient du « roi de Saxe, prince déjà constitutionnel, l'ac- « cession au principe du parlement allemand.

«t Le même jour une démonstration populaire « impérieuse oblige le prince d'Oldembourg à « convoquer une représentation.

« Le peuple de Mecklembourg s'arme quelques « jours après et nonnne une assemblée prépara- « toire pour élire le parlement germanique.

" Hambourg réforme plus démocratiquement « sa foostitution déjà républicaine.

«t Brème réforme son sénat et accède au parle- « ment allemand.

«c Lubcck après des troubles violents conquiert « le même principe.

tt Enlin le 18 mars le roi des Pays-Bas abolit « les institutions restrictives de la liberté dans le « grand duché de Jkixembourg, où le drapeau tri- •I colore flotte de lui-même comme une démon- « stration spontanée du principe français.

<i Toutes ces décompositions de l'ancien sys- « tême, tous ces éléments d'unité fédérale se ré- « sument momentanément à Francfort.

<( Jusqu'ici la diète de Francfort avait été l'inu strument obéissant de l'omnipotence des deux « grandes puissances germaniques, Vienne et « Berlin, sur leurs faibles alliés de la confédéra- « lion, l'idée d'un parlement constituant en perte manence au cœur de l'Allemagne surgit au « contact de nos idées. Ce parlement des na-

<i lions représentant désormais des peuples au <i Jicu de représenter des cours, devient le fon- «( dément d'une nouvelle fédération germanique <i qui émancipe les faibles, qui forme le noyau « d'une démocratie diverse mais unitaire. La li- <i berté de plus en plus démocratique de l'Alle- « magne prendra nécessairement son appui sur « une puissance démocratique aussi sans autre <i ambition que l'alliance des principes et la sû- «i reté des territoires, c'est nommer la France.

<i Je ne poursuivrai pas dans les autres Etats « de l'Europe la marcbe plus ou moins rapide du <t principe national et du principe libéral accélérés « par la révolution de Février, les idées envahis- « sent leur lit partout, et ces idées portent votre <i nom. partout vous n'aurez à choisir qu'entre « une paix assurée et honorable ou une guerre «( partielle avec des nations pour alliées.

« Ainsi par le seul fait d'un double principe, « le principe démocratique et le principe sympau Ihique, la France extérieure appuyée d'une « main sur le droit des peuples, de l'autre sur le « faisceau inagressif mais imposant de quatre ar- « mées d'observation, assiste à l'ébranlement du « continent sans ambition comme sans faiblesse, « prête à négocier ou à combattre, à se contenir ou « à grandir, selon son droit, selon son honneur, «I selon la sécurité de ses frontières.

<i Ses frontières? je me sers d'un mol qui a « perdu une partie de sa signification sous la Ré- « publique, c'est le priiicii)e qui devient la vériit table frontière de la France, ce n'est pas son sol >c qui s'élargit, c'est son inlluence, c'est sa sphère «I de rayonnement et d'attraction sur le continent,

« c'est le nombre de ses alliés naturels, c'est le «( patronage désinlércssé et intellectuel qu'elle « exercera sur ces peuj)les, c'est le système fran- « çais eniin substitué en trois jours et en trois <c mois au système de la sainte alliance.

'c La République a compris du premier mot la «t politique nouvelle que la philosophie, l'huma- « nité, la raison du siècle devaient inaugurer enfin «t par les mains de notre patrie entre les nations. « Je ne voudrais pas d'autre preuve que la démoli cratie a été lïnspiration divine et qu'elle triom- «1 phera en Europe aussi rapidement et aussi glo- « rieusemcntqu'elle a triomphé à Paris. La France Il aura changé de gloire, voilà tout.

u Si quelques esprits encore arriérés dans Tin- «' telligence de la véritable force et de la véritable « grandeur, ou impatients de presser la fortune « de la France, reprochaient à la République de « n'avoir pas violenté les peuples pour leur offrir « à la pointe des baïonnettes une liberté qui au- « rait ressemblé à la conquête, nous leur dirons : tt Regardez ce qu'une royauté de dix-huit ans M avait l'ait de la France, regardez ce que la Réit publique a fait en moins de trois mois ! coinit parez la France du 23 juillet à la France du « 6 mai ! et prenez patience même pour la gloire, « et donnez du temps au principe qui travaille, « qui combat, qui transforme et qui assimile le «i monde pour vous !

«i La France extérieure était emprisonnée dans « des limites qu'elle ne pouvait briser que par une « giieire générale. L'Europe, peuples et gouver- « nements étaient un système d'une seule pièce « contre nous; nous avions cinq grandes puis-

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•I sanccs compactes et coalisées par un intérêt « antircvolutionnaire commun contre la France. « L'Espagne était placée comme un enjeu de « guerre entre ces puissances et nous. La Suisse « était trahie. L'Italie vendue, rAllcniagnc mena- «i cce et hostile. La France était obligée de voiler « sa nature populaire et de se faire petite, de « peur d'agiter un peuple ou d'inquiéter un roi. « elle s'affaissait sous une paix dynastique et dis- « paraissait du rang des premières individualités <i nationales, rang que la géographie, la nature «I et surtout son génie lui commandent de garder. . >t Ce poids soulevé, voyez quelle autre destinée « lui fait la paix républicaine. Les grandes puis- « sanccs regardent avec inquiétude d'abord, et « bientôt avec sécurité, le moindre de ses mouvc- «( ments. aucune d'elles ne proteste contre la rctc vision éventuelle et légitime des traités de 181 3 «t qu'un mot de nous a aussi bien effacés que les « pas de cent mille hommes. L'Angleterre n'a <c plus à nous soupçonner d'ambition en Espagne. <i La Russie a le temps de réfléchir sur la seule « revendication désintéressée qui s"élève entre ce <t grand empire et nous : la reconstruction con- « stilutionnelle d'une Pologne indépendante. «t Nous ne pouvons avoir de choc au jNord quea «t y défendant en auxiliaires dévoués, le droit et Il le salut des peuples slaves et germaniques. <c L'empire d'Autriche ne traite plus que de la « rançon de l'Italie. La Prusse renonce à grandir u autrement que par la liberté. L'Allemagne « échappe tout entière au tiraillement de ces K puissances et constitue son alliance naturelle « avec nous. C'est la coalition prochaine des pci

«! pies adossés par nécessité à la France, au lieu « d être lournce contre nous comme elle l'était « par la politique des cours. La Suisse se fortifie « en se concenirant. L'Italie entière est debout et «'. presque libre, un cri de détresse y appellerait « la France, non pour conquérir mais pour pro- «. téger. la seule conquête que nous voulions au «1 delà du Rhin et des i^lpes, c'est l'amitié des « populations affranchies.

« En un mot, nous étions trente-six millions «i d'hommcsisolés sur le continent; aucunepensée « eui'opéennc ne nous était permise, aucune action « collective ne nous était possible, notre système « était la compression, l'horizon était court, l'air « manquait comme la dignité à notre politique. « Notre système d'aujourd'hui c'est le système « d'une vérité démocratique qui s'élargira aux 't proportions dune foi sociale universelle. Notre « liorizon c'est l'avenir des peuples civilisés, notre «i air vital c'est le souille de la liberté dans les « poitrmes libres de tout l'univers. Trois mois <t ne se sont pas écoulés, et si la démocratie doit •' avoir la guerre de trente ans comme le protes- " tantisme, au lieu de marcher à la tète de trente- « six millions d'hommes , la France en comptant « dans son système d'alliés, la Suisse, l'Italie, et « les peuples émancipés de l'Allemagne, marchera «I à la tète de quati'e-vingt-huit millions de con- <c fédérés et d'amis. Quelle victoire aurait valu à <i la République une pareille confédération con- « quise sans avoir coûté une vie d'homme et ci- «t mentée par la conviction de notre désintércssc- <c ment. La France à la chute de la royauté s'est « relevée de son abaissement comme un vaisseau

« chargé d'un poids étranger se relève aussitôt «t qu'on l'en a soulagé.

it Tel est, citoyens, le tableau exact de notre « situation extérieure actuelle. Le bonheur ou la te gloire de cette situation sont tout entiers à la <i République. Nous en acceptons seulement la « responsabilité , et nous nous féliciterons tou- <( jours d'avoir paru devant la représentation du it pays en lui remettant la paix, en lui assurant <c la grandeur, les mains pleines d'alliances et u pures de sang humain. »

De longues salves d'applaudissements suivirent ce discours. On demanda l'impression et l'envol à tous les départements et aux puissances étrangères.

L'Assemblée vota que le gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie.

Tandis que Paris s'enivrait de la sécurité et de la joie que lui inspiraient le retour de la souveraineté nationale et l'harmonie entre les représentants et les dictateurs, une grande question s'agitait dans l'esprit public et surtout dans l'âme de Lamartine.

Il y avait un intervalle à passer entre l'avénemcnt de l'Assemblée nationale et le vote de la Constitution. Qui décréterait la forme du pouvoir exécutif nouveau? Quelle serait la nature de ce pouvoir intérimaire? Les dictateurs continueraient-ils à l'exercer en présence et sous la sanction de l'Assemblée? L'Assemblée l'excrcerait-elle directement et par l'organe de comités sans cesse renouvelés du gouvernement? enfin l'Assemblée

le déléguerait-elle? et en ce cas le délégueraitelle à un seul ou à plusieurs? telles étaient les trois hypothèses qui se partageaient les esprits.

Le premier parti? c'était encore la dictature. Le second? cétait Tanarchie et la confusion du pouvoir, le troisième seul était praticable. On était d'accord presque à l'unanimité sur la nécessité de faire déléguer les pouvoirs par l'Assemblée. Mais là on se divisait, les uns, et c'étaient les hommes récemment arrivés à Paris, les moins instruits de Tétat des choses, les plus impatients d'un retour aux formes antiques, voulaient que l'Assemblée nommât un seul dictateur temporaire, premier ministre en même temps, qui nommerait les autres ministres et qui gouvernerait pour elle.

Le plus petit nombre voulait que l'Assemblée nommât elle-même au scrutin un conseil ou une commission executive du gouvernement, pouvoir intermédiaire et fixe entre l'Assemblé et l'administration, cette commission nommerait et révoquerait les ministres. Elle serait, en attendant la Constitution , non plus la dictature mais la présidence collective de la République.

Cette question intéressait surtout Lamartine, et c'était à lui seul qu"il appartenait en réalité de la résoudre. La France, Paris, l'Assemblée, l'Europe, avaient les yeux en ce moment sur lui. on attendait sa résolution. Les uns pour l'applaudir et l'encourager à la dictature. Les autres pour l'accuser et le maudire s'il n'acceptait pas le rôle que l'immense majorité lui décernait.

Il ne pouvait se dissimuler que sa popularité à Paris accrue jusqu'à la passion au lieu d'avoir été

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vséc par trois mois de gouvernement heureux pendant tant de temprtes, que les dix élections qui venaient de lui imprimer une sorte de titre représentatif universel, que les sept ou huit millions de voix qu'on lui offrait au hcsoin sur toute la surface de la République, et enfin la faveur de six ou sept cents représentants sur neufs cents, le désignaient et Timposaicnt pour ainsi dire au choix de l'Assemblée comme Ihomme de la circonstance et comme le chef unique et prédestiné du pouvoir.

Il comprenait mieux qu'un autre, après lépreuve d'un gouvernement divisé et orageux, les avantages de l'unité du pouvoir intérimaire dans une seule main. 11 se sentait la force et se croyait la prudence nécessaire pour manier doucement et fermement ce pouvoir à la satisfaction de l'Assemblée, il tenait seul les fils de lEui'ope. Il se flattait de donner à la République un ascendant immense sans allumer la guerre, et par un seul geste énergique préparé et accompli à propos au delà des Alpes. La popularité de tous les bons sentiments publics qui s'attachait à lui, l'attendrissait plus qu'elle ne l'enorgueillissait. Il rougissait d'avoir l'apparence de lingratitude envers sa patrie en se refusant froidement à son appel. La gloire d'asseoir l'Assemblée nationale après l'avoir évoquée, et d'être le premier pouvoir légal après avoir été le premier pouvoir révolutionnaire de son pays, le tentait, le renom de fondateur et de protecteur de la Constitution naissante lui apparaissait séduisant et lumineux dans le lointain de l'histoire.

Il n'avait donc en ce qui le concernait que de

rcntraînement vers ce rôle. Mais l'ambition et la gloire n'étouffaient pas chez lui le bon sens et llionnèteté. Il pensait avant tout à la République et à son pays. Or voici ce quil se disait à luimême, et ce qu'il répondait à ses conseillers, pendant les trois ou quatre nuits d'insomnie où il délibéra avec lui-même en présence de sa conscience et de l'avenir :

« Le sentiment républicain est faible en France. « ce sentiment est mal représenté à Paris et dans « les départements par des bommcs qui repous- « sent de la République et qui en font horreur ti ou peur aux populations. La République est « une surprise dont nous avons fait un miracle, «t par la sagesse du peuple de Paris et par le ca- «t ractcre de mansuétude, d'unanimité, et de con- « corde que nous lui avons imprimé. Mais les » impressions sont mobiles et courtes dans les « peuples , surtout en France. A peine la niajo- « rite de la population qui s'est jetée par l'en- « thousiasme de la peur dans le sein de la Répu- « blique modérée , aura-t-elle repris ses esprits , « qu'elle accusera ce qui l'a sauvé et qu'elle se <i retournera contre les républicains. S'il n'y a « point de républicains d'ancienne date alors « dans le gouvernement, ou si ces républicains •t déjà en [ictit nombre sont divisés devant leurs « ennemis communs, que deviendra la Républi- « que? et si la République, seul asile actuel de la « société, succombe devant quelques retours pré- <i caires et factices des monarchies usées, que de- « viendra la France? Il ne faut donc à aucun « prix diviser les républicains à lorigine même « de l'institution républicaine. Il faut continuer

t( à les contenir, à les modérer, à les rallier le « plus longtemps possible, jusqu'à ce que la Réti publique ait pris assez de racines dans les faits « et dans les idées pour employer indifféremment t! des républicains de toutes les dates avec les « républicains de la première heure.

«c Or, si je prends seul le pouvoir des mains «t d'une assemblée non républicaine ou peu répu- «( blicaine, que va-t-il se passer? une de ces deux « choses : ou j'expulserai mes principaux collèu gués du pouvoir, et alors ce pouvoir épuré sera « suspect et odieux à tous les républicains d'hier. u Ou bien j'appellerai ces collègues au pouvoir, <! et alors je serai suspect et odieux à l'Assemblée ic nationale. Car je ne puis pas me dissimuler que «t l'Assserabléc ne me nomme qu'à la condition tt tacite de les exclure. Ainsi d'un côté je ruine la u République en la scindant trop tôt ; ou je dé- «( clare la guerre à la représentation nationale en «I lui imposant des hommes dont elle a défiance « et peur. C'est là une alternative qu'un homme « politique ne peut accepter, à moins de vouloir « perdre la République ou opprimer la représen- « tation nationale de son pays.

u D'ailleurs cette alternative même n'est pas « admissible, car quels sont ceux de mes collè- « gués du gouvernement provisoire , mes égaux « d'hier , qui consentiront à être mes subordon- « nés demain, et à engager leur nom, leurhon- « ncur, leur responsabilité dans mes actes? au- «i cun. Je serai déserté par eux immédiatement , «t et forcé de prendre mes ministres soit parmi « des hommes inconnus soit parmi des adversai- « res avérés de la République.

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Il Mais je suppose, ajoutait Lamartine, quej'ac- « cepte celte alternative fatale, et que je prenne « le pouvoir unitaire quon me décerne par les « mains de rAssemblée, que va-t-il se passer dc- « main? le voici :

«I Tous mes rivaux dans la minorité du gouver- <c nenient provisoire , tous mes amis même dans Il la majorité , tous les républicains , socialistes , Il terroristes ou modérés, tous les représentants « au nombre de trois ou quatre cents qui ont été « élus sous les auspices de ces opinions plus dé- «I mocratiqucs, vont se constituer en opposition « puissante dans l'Assemblée, dans la presse, it dans le Luxembourg, dans les clubs, dans l'opi- " nion, dans les ateliers nationaux. L'Assemblée (I divisée devient à l'instant une Assemblée ora- « geusc. Les discours et les votes n'y ébranlent « pas seulement l'enceinte , ils ébranlent la capiu taie et le pays. Les partis atterrés et muets dcti vaut la représentation unanime ou presque «c unanime aujourdbui, deviennent audacieux et « insurrectionnels devant une représentation séu parée en deux camps. Avant huit jours d'un tel <i spectacle donné à Paris, les opinions seront ar- «1 raées dans Paris même. La représentation sera <î menacée.

<( Où est ma force avant un certain temps pour tt la couvrir? dans l'armée? je n'ai que six mille « hommes dans Paris, et avant que j'y puisse ras- '1 sembler trente ou quarante mille soldats le si- « gnal que l'Assemblée donnera pour les appeler « sera le signal de l'insurrection contre elle et de « sa dispersion.

« Dans la garde nationale? mais plus delà moi-

« tié de la nouvelle milice est dans les mains des «c rcpu!)licains socialistes ou conventionnels? celte « moitié de la garde nationale s'armera pour eux «' contre l'Assemblée et contre l'ancienne milice <c qui voudra protéger la représentation, c'est la « guerre civile autour du berceau de la constitu- « lion.

« Je sais bien, poursuivait Lamartine, que je « pourrai sauver l'Assemblée en la conduisant <t hors de Paris , la replier sur l'armée du Nord, « l'envelopper en quinze jours d'autres corps vête nus du Rhin, de gardes nationaux des départe- «t ments, submerger Paris d'un million d"horames « et y rétablir le règne de la représentation un « moment violée, mais à quel prix? au prix de « flots de sang que j'aurai à répandre pour recon- «t quérir la capitale, et au prix des proscriptions « que j'aurai à exercer contre les républicains, ce «c prix peut être indifférent à un ambitieux, il ne «( l'est pas à un honnête homme. Le sang n'est in- « nocent que quand il est nécessaire à la loi qui « se défend. Ici ce serait du sang gratuit, c'est-à- « dire criant à jamais devant Dieu et devant les « hommes contre mon ambition.

« Mais ce n'est pas tout, après être rentrée à « Paris dans le sang des républicains, l'Assem- « blée aura la colère et la réaction naturelle « contre le mouvement qui l'aura expulsée. Cette « réaction consei*vcra-t-elle la République pour « frapper des républicains? évidemment non. «I Elle nrengloutira moi-même si je me refuse à « servir ses vengeances, ou elle me décernera «c la dictature pour la délivrer de la République. « Dans le premier cas je suis un Cromicell. dans

«I le second je suis un Monde, un tyran ou un «i traître. Voilà Toption que je me prépare en « montant témérairement au pouvoir et en ex- <c puisant mes collègues et les républicains de la •t République à la voix d'une passagère popula- «( rite ! Pour l'Assemblée un péril , pour le pays «c une guerre civile, pour moi un nom flétri, « pour l'avenir la République proclamée et per- «( due en trois mois par le même bomme ! Voilà «: mes augures ! Il faudrait être criminel, inepte «c ou fou pour les accepter. Le devoir d'un vrai « républicain et d'un vrai patriote est de tout sait crifier pour que la République ne se divise pas « à son origine, et pour que l'Assemblée natio- •t nale obtenue avec tant d'efforts, à peine intro- <! duite par nous dans un milieu qui la repousse, « soit accepléc , assise, sauvée, et s'empare in- « sensiblement de l'autorité et de la force qui lui « appartiennent, celte force lui manque totale- « ment encore, il iàut la lui donner par toutes «< les mains et par les mains mêmes de ceux qui «1 auraient voulu Técarter sans moi. Ces hommes « disposent de cent vingt mille hommes des ate- <c liers nationaux , armée aujourd'hui docile et <( patiente, demain insurgée à leur voix, ils dis- « posent des délégués du Luxembourg et des « cinquante mille ouvriers fanatisés par leur pré- « dication. ils disposent de la partie prolétaire de « la garde nationale nouvelle qui compte au «t moins soixante mille baïonnettes, ils disposent <' des clubs ameutés en une nuit par eux. ils disi( posent en outre par la préfecture de police et «t par IHôtel de Ville du corps des Montagnards, « des Lyonnais , "de la garde républicaine, des

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« gardiens de Pm^i/i, des guides et de tous ces •' rassemblements révolutionnaires armés qui ne <c reçoivent le mot d'ordre que des républicains « les plus ombrageux. Le lendemain du jour où I! j'aurai exclu ces républicains jaloux, de leur Il part légitime dans le gouvernement, lAssem- « blée nationale sera assiégée, vaincue, violée, it contrainte de devenir l'instrument avili des « vainqueurs ou d'ensanglanter l'eneeinte où je » ne l'aurai appelée que pour la livrer à ses bour- « reaux ! i>

Cette évidence frappait tellement l'esprit de Lamartine, qu'il ne comprenait pas qu'elle ne frappât pas également tous les hommes d'Etat qui lui donnaient des conseils plus ambitieux. Mais ces hommes imprégnés de l'esprit des départements ne connaissaient pas l'état vrai de Paris et les forces respectives de l'Assemblée et des factions.

Il Les départements accourront, » disaient-ils. Lamartine ne l'ignorait pas. Mais entre l'arrivée des départements à Paris et le salut de l'Assemblée nationale, il y avait huit jours, et ces huit jours étaient le piège de l'Assemblée et la perte de k République.

Enfin , il y avait un parti fortement conseillé à Lamartine par des hommes plus préoccupés de lui et de sa populaiité que de la patrie.

Il Retirez-vous, lui disait-on. déclarez que it vous avez besoin de repos, que vous ne vou- II lez pas faire partie du gouvernement, que votre II œuvre est accomplie, et que c'est à la France Il maintenant debout et réunie à faire la sienne. « — Ce parti serait le plus doux et le plus sage

« pour moi, répondait Lamartine. Je m'enve- « îopperais d'une popularité facile qui en se dé- « sinlércssant des diîïicuités, des fautes et des .c catastrophes inévitables pendant ces premiers « mois, me réserverait des regrets et de puis- «c sants retours de forîune. Je le sais, je connais ti le branle du temps. Mais si je m'efface, l'As- « semblée qui a surtout confiance en moi , épu- «( rera à l'instant tous mes collègues de février. « Elle donnera le pouvoir à un homme nouveau « ou ancien suspect aux républicains, cette réac- « lion soudaine exaspérera à l'instant la Répuu bliquc. Paris s'insurgera au nom des républi- « cains proscrits du gouvernement. Les mêmes M malheurs se réaliseront, ils ne porteront pas M mon nom , voilà tout. Mais dans ma conscience, « ma lâcheté et mon égoïsme en seront également M la cause. Je me serai sauvé et grandi en per- «t dant l'Assemblée, la République et mon pays, u C'est le coutraire qu'il faut faire. Il faut me « perdre et sauver l'Assemblée nationale. »

Et il prit sa résolution sans se faire aucune illusion sur les conséquences de son sacrifice.

Il savait , comme s'il l'avait lu d'avance, qu'on, traduirait son courage en lâcheté, son abnégation en soif du pouvoir, s n esprit de concorde en complicité, sa prudence en aveuglement. Il n'ignorait pas qu'un gouvernement collectif pressé entre les impatiences naturelles de l'AssemLlée et les résistances séditieuses du peuple, n'était qu'un expédient temporaire, bientôt usé et répudié par tous les partis. Biais cet expédient était le seul qui pût amortir les chocs entre la représentation et le peuple de Paris et donner du temps à la reconsti- IV. 9

tiitiôn des forces et des moyens de salut. Le prix qu'il donna pour acheter ce temps ce fut lui-même, ïl ne s'en repentit Jamais, malgré le jugement universellement contraire qu'on porta de sa conduite. En se rendant à l'Assemblée pour accomplir sa résolution, il rencontra un groupe de représentants républicains sur la place de la Concorde, ils le conjurèrent de céder à leurs instances et de se laisser investir du pouvoir unique. « Non, leur « dit-il , j'ai bien réfléchi. Il y a un abîme que <: vous ne voyez pas entre l'Assemblée nationale « et le jour où la République sera armée, il faut « un Décius pour le combler. Je m'engloutis , u mais je vous sauve. » Et il entra dans Je palais de l'Assemblée nationale.

L'Assemblée, longtemps rebelle, finit par adopter à sa voix, de lassitude plutôt que de conviction, ce parti, mauvais mais nécessaire, d'une commission executive composée de cinq membres nommés au scrutin, pour exercer le pouvoir intérimaire jusqu'à la constitution définitive du pouvoir constitutionnel.

Ce scrutin témoigna immédiatement à Lamarùne qu'il avait perdu la confiance d'une grande partie de l'Assemblée nationale par le sacrifice même qu'il faisait de sa popularité et de son ambition. Son nom, sorti dix fois de l'urne des départements avec plus de deux millions de suffrages, ne sortit que le quatrième de l'urne de l'Assemblée constituante. On le punissait de son dévouement, on se vengeait de ce qu'il ne voulait pas servir l'impatience et l'aveuglement de sa patrie. Il

courba la tctc et accepta le signe de son impopularité commençante.

L'Assemblée avait nommé MM. Arago, Garnier-Pagès, Marie, Lamartine, Ledru Rollin, membres de la commission executive.

Les membres du gouvernement se réunirent cbcz leur président, M. Ar:igo. ils nommèrent les ministres, les choix furent inspirés par le même esprit de transition, de pru'Icnce et de fusion qui avait animé la résolution de Lamartine. M. Crémieux eut la justice. M. Bastide les affaires étrangères. M. Jules Favrc, talent supérieur de parole, intelligence pénétrante et multiple, fut adjoint à ce ministre connne sous-secrétaire dEtat pour soutenir les discussions si dilïiciles et si fréquentes sur les intérêts extérieurs du pays. M. Charras, en attendant l'arrivée du général Tavaignac, administra la guerre. M. l'aniiral Casy la marine. M. Recurt l'intérieur, avec M. Carteret, esprit d'élite, pour sous-sccrétaire d'Elat. M. ïrélat les travaux publics, ministère dont les ateliers nationaux faisaient en ce moment un ministère politique. M. Flocon ragriculturc et le commerce. M. Betlimont 'es cultes. M. Carnot l'instruction publique, où il était secondé par un esprit philosophique aventureux mais de haute portée, M. Reynaud. M. Duclcrc les finances.

M. Pagncrre, qui s'était signalé depuis le 24 février par d'infatigables services rendus au gouvernement dans le rôle modeste mais principal de secrétaire généi-al du gouvernement, conserva cet emploi avec voix délibérative. M. Marrast garda la mairie de Paris, jusqu'à ce que le gouvernement eût modifié cette institution révolutionnaire

M. Caussidîcre conserva la préfecture de police. Il y avait à la fois tcmérité et prudence dans ce dernier choix; nul ne pouvait plus nuire ou mieux servir TAssemblée nationale (pic Caussidicre. Lamartine le croyait capable des deux rôles, mais il pensait qu'il préférerait loyalement le second. Il y a une telle diflercncc enlrc servir des factions et servir la représentation de son pays, qu'une telle grandeur devait, selon I,amartine, tenter un caractère comme celui de Caussidière. L'exclure c'était le rejeter dans la conspiration , son élément natal. L'admettre c'était le conquérir à l'ordre par une honorable ambition satisiaite. Caussidière fut maintenu.

A peine le gouvernement ainsi constitué avaitil eu le temps de saisir les rênes de l'administr,!tion brisées et confuses, que les prévisions de Lamartine se réalisèrent et prouvèrent trop à l'Assemblée combien sa sécurité était trompeuse et combien le sol révolutionnaire de Paris pouvait aisément engloutir une souveraineté qui lui répugnait.

Le gouvernement provisoire avait décrété une fête militaire et nationale pour le jour où la représentation serait installée dans Paris, il voulr.it que Paris debout et armé accueillît la France dans ses représentants par un salut solennel : il voulait que la représentation souveraine passât la revue des innombrables baïonnettes civiques qui devaient se courijcr devant elle et la protéger ensuite conti'e les factions : il voulait qu'une acclamation mémorable s'élevât d'un million de voix pour reconnaître la souveraineté de la France dans ses re-

piTscntnnls. des dispositions mal calculées parles cxécntciu's dos préparalils de cette cérémonie au C!ianip-dc-?iiars ravaicnt lait proroger au 14 mai. le sol du Cliamp de la fédération mal nivelé aurait fait courir des dangers à la jnassc immense de population que cette fête devait rassembler.

Le 12 mai, le ministre de rintérienr,M. Recurt, annonça de nouveau que la fête serait ajournée par nécessité au 21 mai. les dépiitations de gardes nationaux des départements déjà arrivés à Paris, s'irritèrent, murmurèrent, portèrent leurs plaintes dans les lieux publics, agitèrent légèrement la surface de Paris. Les chefs du parti de l'agitation épièrent de Tœil ces symptômes, y virent quelques éléments auxiliaires de perturbation. Les meneurs des clubs, les démagogues partisans de la guerre, jusque-là déMjs dans leurs plans d'incendie général de l'Europe , cherchaient un mot dordre pour soulever le peuple, ils le trouvèrent dans le nom de la Pologne.

Le peuple, depuis quinze ans, était accoutumé à répondre à ce nom. Ce mot signifiait pour le peuple oppression d'une race humaine et vengeance de la tyrannie, des hommes importants de l'Assemblée nationale, tels que MM. Vavin, Volowski, de Montalembcrt, étaient les patrons de cette cause, ces patronages au dedans encourageaient les réclamations du doliors. Celte cause, en ce qu'elle avait de juste et de généreux, comptait sur des mtelligences généreuses dans lAsserabléc. Les factieux s'emparèrent de ces dispositions du peuple pour lui conseiller une manifestation en faveur de la Pologne, ils donnèrent rendezvous pour le 1 3 mai à tous les clubs et à tous les

fimis de la Pologne sur la plfice de la lîastille. de là, après avoir signé une pétition à rAssemblée pour demander la déclaration de guerre à la Russie, c'est-à-dire la conflagration du continent et la coalition de toutes les puissances contre la République, ils se ractti'aicnl en marche par les boulevards, rallieraient en passant les niasses encore tumultueuses de Paris, et viendraient apportera la barre de l'Assemblée la pétition du peuple.

Les Polonais eux-mêmes, quoique ayant obtenu déjà d'immenses répalriations par l'influence de la République dans le ducbé de Posen et dans la Gallicie, n'étaient pas étrangers à ce mouvement. Lamartine était informé par des lettres de ses agents confidentiels en Pologne, que des émissaires des clubs polonais d.e Cracovic parlaient avec la mission de susciter une pression sur l'Assemblée nationale à Paris pour la contraindre à déclarer la guerre en leur faveur. Après avoir formé ce rasseujblement tumultueux, les nieneurs de clubs et les démagogues se proposaient de demander à défiler dans l'Assemblée à limitât on des défilés insurrectionnels dans la Convention les jours de crime.

Le gouvernement était résolu à s'y opposer. Une pétition apportée par cent mille bommes est une oppression et non un vote, les partis politiques, les républicains exaltés ou modérés, voyaient avec la même horreur ce projet d'émeute déguisée. Ce complot n'avait aucune intelligence dans la garde nationale ni dans la garde mobile. C'était une tontative des partis désespérés, une saturnale de la plus basse démagogie. Elle affligeait plus qu'elle n'alarmait le gouvernement.

Informé la veille mais sans précision par le ministre de l'intérieur, M. Recurt, le gouvernement manda le préfet de police. Caussidière fit répondre qu'il était malade et qu'il ne connaissait rien qui fût de nature à donner des craintes sérieuses pour le lendemain. Son absence, son silence, et son inaction, avant et pendant le mouvement du iù mai, éveillèrent des soupçons de connivence ou de tolérance que rien n'a justihé ni vérifié depuis. Caussidière était en effet retenu par les suites d'un accident de cheval. Il était de plus en lutte d'attribution et de rivalité avec la mairie de Paris et avec le ministre de l'intérieur. Louis Blanc, Albert et tout le parti socialiste cxc'us du gouvernement par Lamartine et par ses collègues, devaient chercher à aigrir Caussidière contre une assemblée qui se séparait d'eux. Les montagnards au nombre de deux ou trois mille hommes qui occupaient la Préfecture de Police, et qui s'y étaient fortifiés , tenaient par leurs opinions et par leurs relations aux clubs les plus agitateurs. C'était la démagogie armée , frémissante de se subordonner à la représentation régulière du pays.

Le milieu dans lequel vivait ainsi Caussidière était un milieu d'opposition ai è'rie par les socialistes détrônés, de faction occulte aniliée aux démagogues. Caussidière fut-il lui-même instigateur et complice? je ne le crois pas. Fut-il aussi vigilant et aussi actif qu'il l'eût été dans une autre disposition d'esprit? je n'oserai pas l'affirmer non plus. Il ne crut sans doute qu'à une légère émotion qui inquiéterait l'Assemblée, et qui ferait sentir son importance aux nouveaux venus des départements. Il fut étonné le lendemain de la

gravité du rcsu!t;it. 11 se dcsinlôrcssa trop, il rcnforma ses forces à la Préfecture de Police pour attendre : non complice, non coupable, mais non suffisamment indigné peut-être d'une humiliation de la représentation nationale.

Le gouvernement employa une partie de la nuit à donner les ordres les plus circonstanciés au général Courlais, commandant de la garde nationale, et aux généraux Tampour et Foucher, le pieraicr commandant la garde mobile, le second commandant des troupes de Paris.

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