LIVRE QUINZIÈME
A l'aube du jour, le 15 mai, les généraux et le ministre de l'intérieur furent appelés au Luxembourg , siège du gouvernement , pour rendre compte des dispositions qu'ils avaient prises et pour en concerter de nouvelles, rien ne fut négligé de ce qui pouvait écarter le rassemblement de l'A.*scmblée , et couvrir même par le feu l'inviolabilité de la représentation. Le général Courtais reçut le commandement général. Il fut convenu que douze mille hommes de la garde nationale seraient appelés autour du palais Bourbon, et que les batiulFons de garde mobile stationneraient comme réserve sous les arbres des Champs- Elvsres. Des gardes mobiles et de l'artillerie furent en outre postés dans les cours.
La séance de rAsscmblée s'ouvrit à midi. Lcdni Rolliii et Lamartine y assistaient , ainsi que les mini très. Mi\l. Arago , Marie, Garnier- Pages et Pagncrre étaient en permanence au Luxembourg pour aviser au>c éventualités du jour, dans le cas où leurs collègues viendraient à être cernés dans le palais Bourbon. Une agitation confuse régnait dans la salie , un immense bourdonnement s'élevait du dehors. On. lisait la pétition en faveur de la Pologne. Des orateurs ia soutenaient. Lamari ine monta les degrés de la tribune pour leur répondre. On vint lui annoncer qu'une colonne immense de peuple, précédée des clubs, et ramassant sur son passage l'écume flottante de la population d'une grande capitale, s'avançait sur l'Assemblée et menaçait de forcer le pont. Lamartine feignit, pour ne point alarmer l'Assemblée, de ne pas vouloir répondre avant que d'autres orateurs eussent parlé. Il se pencha à l'oreille du président, M. Bûchez, et l'avertit de prendre les mesures que son autorité lui donnait sur les troupes dans le ravon du palais de la représentation.
Le général Courtais, évidemment surpris de la masse et de la rapidité de la démonstration, manquant de bataillons sous la main, redoutant un choc qu'il croyait pouvoir encore éviter en ouvrant le passage du pont et en laissant défiler la colonne des pétitionnaires devant le péristyle et par le quai , flottait indécis et cherchait des conseils conformes à sa pensée. Pendant cette indécision de la défense, la colonne écartant un demibataillon de gardes nationaux sur la place de la Concorde, et faisant refluer le petit nombre de gardes mobiles insuffisant pour défendre le pont ,
déboucha comnic un torrent débordé sur le quai, en face du péristyle , et s'engouffra dans la rue de Bourgogne , aux cris de Vive la Pologne.
Les questeurs dénués de force par l'absence des gardes nationaux à l'intérieur, vinrent engager Lamartine et Lcdru Rollin à se présenter au peuple et à le haranguer du haut des marches du palais. Le général Courtais y était déjà, cherchant vainement de la voix et du geste à dominer le tumulte.
Des milliers d'hommes en costumes divers, la plupart en haillons, la figure fanatisée, le geste menaçant, la bouche pleine d'écume et de cris, pesaient de tout le poids d'une multitude contre les grilles, et s'efforçaient de les ébranler ou de les escalader pour violer l'enceinte. Ledru Rollin accueilli par quelques applaudissements ne put se faire entendre. A l'aspect de Lamartine, que la foule savait être le ministre des affaires étrangères eténergiquement opposé à la guerre, une clameur immense s'éleva. Quelques voix crièrent : Mort à Lamartine !
La foule protesta avec indignation contre ces cris, elle arracha de la grille les deux forcenés qui les avaient poussés, elle les foula aux pieds et cria : non ! vive Lamartine ! Au moment où Lamartine se faisait apporter une chaise pour parler au peuple, quinze ou vingt hommes hissés sur les piques de la grille les franchirent et tombèrent à ses pieds dans l'intervalle qui sépare les grilles des marches du péristyle. La porte de la grille fut ouverte ou forcée, et un premier (lot de foule se précipita par cette ouverture. <t C'en est fait, dit « Lamartine, non ! la raison n'y peut rien ; il n'y
«I a plus qu'à se défendre. Eh bien! aux armes « et défendons-nous !
En disant ces mots, il se replia suivi de quelques députes et de quelques soldats sur la porte de la seconde cour séparée par une autre grille du parvis du péristyle. Cette seconde cour élait occupée par un demi-bataillon de gardes mobiles. Les soldats paraissaient résolus à faire leur devoir, quand un ordre qu'on attribue au général Courtais leur fit remettre les baïonnettes dans le fourreau. Lamartine en voyant ce mouvement de désarmement des soldats au milieu du tumulte leva les bras au ciel et s'écria : tout est perdu.
Il rentra avec le groupe de questeurs et de députés dans l'enceinte et attendit consterné l'événement. Cependant il se flattait toujours que les gardes nationaux qui étaientdansles autres cours, ralliés par quelque commandement énergique, préviendraient du moins la violation de la salle même des séances, et que l'invasion dont il avait été témoin par le côté du quai, se bornerait à un défile tumultueux dans les corridors et dans les jardins du Palais. Après avoir averti le président de ce qui se passait, il ressortit seul et désespéré, pour faire face aux séditieux qui tenteraient de franchir le dernier seuil.
Après avoir fait quelques pas dans la salle des colovmes, il se trouva en face d'un groupe de chefs de I lubs qui s'avançaient sur cinq ou six de front en se donnant la bras. Un ïï; mbre du gouvernement provisoire Albert, ar- ^le Louis Blanc, était du nombre, c'était le seul qui fiit connu de vue par Lamartine.
Derrière ce priMiiier rang marchaient d'autres citoyens, le visage en feu, le geste égaré.
Lamarfinie, résolu à faire son devoir sans considérer son impuissance et son isolement, s'avança de quelques pas au devant de cette tète de colonne et étendant les deux bras en croix comme pour leur opposer une barrière :
Il Citoyens » leur dit-il «c vous ne passerez pas, « ou vous ne passerez que sur mon corps ! — Et « à quel titre nous empècheriez-vous de passer? « lui dirent les premiers qui l'abordèrent. — Au « titre, répondit Lamartine, de membre du gou- «t vernement chargé de défendre à tout prix l'in- « violabilité de l'Assemblée nationale. — Que « nous importe l'Assemblée nationale? répliquè- « rent-ils, nous sommes le peuple, nous voulons «1 présenter nous-mêmes nos pétitions et nos voie lontés à nos mandataires ; avez-vous donc ou- «I blié déjà que le peuple communiquait librement, « directement et toujours avec le gouvernement « de rilôtel de Ville?
«1 Citoyens :> reprit Lamartine (c nous étions Il alors en révolution, nous sommes aujourd'hui «( en gouvernement. L'Assemblée nationale est « autant au-dessus de nous que la nation est au- « dessus de vous ! Elle ne peut recevoir de petite tions des mains d'une fraction attroupée du « peuple sans perdre sa liberté et sa majesté. Je « vous répète que vous ne passerez que sur mon Il corps. !)
Alors des vociférations s'élevèrent du sein des hommes qui formaient le second rang du groupe, des apostrophes ironiques et dédaigneuses furent adressées à Lamartine. Mais aucun outrage, au-
cune violence n'attristèrent ce dialogue entre ses interlocuteurs et lui. Lallercalion dégénéra en discussion sur les droits respectifs du peuple et de rAsscmblée ; quchjues citoyens étrangers à la représentation au nombre desquels le jeune Lagrange de Màcon, Tllon^a^son, Ernest Grégoire, quelques représentants courageux et indignés, M. de Mornay, M. de Montrol et d'autres étaient accourus au bruit de la querelle et s'étaient rangés derrière Lamartine, ils adressèrent des représentations dans le même sens que lui aux groupes des envahisseurs, «"es groupes encore en petit nombre hésitèrent, flottèrent et Unirent par se replier sur la salle des pas perdus.
Lamartine rentra dans l'assemblée et s'assit à son banc pour s'associer aux résolutions et aux actesque la représentation nationale allait prendre dans cette extrémité, il croyait que les grilles avaient été refermées après le passage de ce premier flot d'insurgés, et que les pétitions apportées par des représentants allaient l'appeler à la tribune.
Mais à peine avait-il repris sa place, pénétré d'une horreur et d'une douleur qu'il avait peine à dissimuler sur ses traits, que les portes des tribunes publiques ouvertes ou brisées avec fracas dans tout le pourtour de la salle donnèrent passage à une invasion dhonimcs en vestes, en chemises bleues de travail, en haillons, qui s'élancèrent comme à l'assaut des galeries écartant brutalement du geste des mains , des pieds , les spectateurs paisibles et les femmes, enjambant les balcons, se suspendant par les bras aux corniches, pour se laisser glisser sur la tète des représcn-
tants, et remplissant en un moment la salle entière de foule, de cris, de drapeaux, de poussière et de confusion, véritable et atroce image d'une invasion de barbares dans une société civilisée. Lamartine reconnaissait ce même peuple souterrain, ces mêmes chefs, ces mêmes costumes, ces mêmes visages, ces mêmes vociférations dont il avait été submergé pendant soixante heures à rilôtel de Ville pendant les journées du drapeau rouge. L'Assemblée pouvait se croire reportée aux jours sinistres de septembre 1795.
Les représentants furent à l'unanimité sublimes de fermeté, d'attitude impassible et d'indignation. Pas un cri d'eiïroi ne s«)rtit dune bouche. Pas une pâleur ne couvrit un front. Pas un regard ne s'abaissa devant l'audace et le cynisme des figures et des actes qui souillaient la salle. Ces neuf cents citoyens intrépides avaient accepté sciemment dans leur département, le mandat des dangers suprêmes qu'ils allaient courir en venant apporter la loi républicaine à une démagogie qui tenterait de leur imposer la sédition et la terreur. Ils étaient résolus à mourir dignes de leurs départements.
Le peuple fut intimidé lui-même de leur attitude, il parut honteux de ses excès. Cependant quelques luttes hideuses déshonoraient l'enceinte entre ces hommes eniu'cs des prédications démagogiques qui les avaient lan(;és jusque-là. Des forcenés agitnnt un dra[)e.'iu armé d'une lance de fer voulaient aller le placier sur la tribune. D'autres les contenaient, ils 5-»' reversaient, ils se relevaient dans la poussière so is les yeux des représentants. D'autres s'efforçaient de gravir les degrés de la tribune, que des huissiers et des députés dévoués
couvraient de leurs corps , d'autres s'élançnient par les escaliers extérieurs au bureau et autour du fauteuil du président, pour lui imposer des ordres ou des motions. Des dialogues partiels, terribles, sinistres, s'établissaient entre la foule et quelques députés héroïques qui la bravaient en se levant do leurs bancs, en découvrant leurs poitrines, et en faisant des gestes de défi aux sédidieux. Des interpellations trai^iques s'échangeaient de toutes parts entre les chefs démagogues qui se pressaient au pietl de la tribune et les représentants de tous les côtés. Il n'y avait alors ni gauche, ni droite dans l'Assemblée, aucune intelligence secrète n'était établie encore entre les démagogues du dehors et les représentants. Il n'y avait (("autre parti que celui de l'indignation. LcdruRollin, Barbes, Louis Blanc, exprimant parleur contenance et par leurs gestes autant d'affliction et do dégoût contre cette saturnale du peuple, que les membres des autres partis de l'Assemblée. On voyait ces députés populaires de nom abordés par les envahisseurs et cherchant à les apaiser, à les dissuader de leurs mauvais desseins. On faisait appel à leur intervention, comme pour s'interposer entre !e peuple et l'As^-emblée. Ces représentants sollicités ainsi par leurs collègues jetaient quelques mots dans un esprit de répression; mais le tumulte couvrait toutes les voix et confondait tous les rôles. C'était une mêlée de gestes et de^^ cris, une bataille d'hommes désarmés, un tourbillon d'éléments confus qui emportait tout, même ceux qui l'avaient créé. Plus d'une heure s'écoula ainsi avant qu'un silence de lassitude pût permettre à la foule et à la représentation confondues,
l'apparence non d'une délibération mais d'un dialogue, ou d'une protestation quelconques. L'excès de lanarchie avait paralysé raction de l'anarchie elle-même.
Pendant que ces scènes se déroulaient dans la salle, d'autres scènes se passaient plus scandaleuses et plus sinistres encore autour du bureau et du fauteuil du président, des insurgés s'en étaient emparés en se hissant des mains et des pieds sur la tribune, les uns y agitaient des sabres nus, les autres des drapeaux de clubs; deux hommes en uniforme l'un doflicier de la garde nationale, l'autre de pompier, s'y faisaient remarquer par l'insolence et par le cynisme de leurs gestes et de leurs vociférations. Des bandes de démagogues à figures velues, avinées, se disputaient la tribune , essayaient d'y jeter quelques mots étouffés dans les applaudissements ou dans les clameurs, et s'y renversaient tour à tour. D'autres donnant un perpétuel assaut au bureau des secrétaires et au fauteuil proféraient d'horribles menaces contre le président, ils lui enjoignaient de donner la parole à leurs oi'ateurs, ils lui défendaient sous peine du massacre de l'Assemblée d'appeler la garde nationale au secours de la représentation.
Le président digne, calme et intrépide pour luimême était placé dans une anxiété et dans une contrainte d'esprit qui explique son inaction apparente. S'il n'appelait pas la force publique, il manquait à sa responsabilité devant l'Assemblée, s'il l'appelait, il compromettait peut-èti'c la vie de neuf cents représentants à la merci d'une horde
innomb.'Able. D'ailleurs la force publique existait-elle quelque part? on disait que la colonne de peuple entrée dans l'enceinte n'était que la tète d'une colonne de cent mille hommes s'ctendant du pont de la Concorde jusqu'à la Bastille. Le général Tampour commandant la garde mobile était retenu dans une tribune publique, spectateur immobile de ces violences, sép.iré de ses troupes auxquelles il ne pouvait plus donner d'ordre. Le commandant général Courtais errait dans l'enceinte, entouré des flots du peuple qui lui interdisait d'appeler ses bataillons. Le chef de l'administration de la guerre Charras était immobile et consterné. Le gouvernement était ou emprisonné avec Lamartine et Ledru Rollin ; ou éloigné du lieu de la scène au Luxembourg, avec Arago, Garnier-Pagès, Marie, il ne restait à chacun des bons citoyens que leur action individuelle, chacun l'employait selon son inspiration et ses conjectures sur la nature et la masse du mouvement extérieur dont personne ne connaissait exactement la portée. Le président signait tour à tour des ordres portant de ne pas faire battre le rappel et l'ordre secret de marcher sur l'Assemblée, il remettait les premiers aux séditieux pour les apaiser, les seconds à des citoyens alïidés pour qu'ils les transmissent aux colonels des légions. Ces colonels recevant ainsi des ordres contraires ne prenaient conseil que du hasard. Lamartine envoya coup sur coup par des amis qu'il avait dans la foule , l'ordre de faire battre le rappel et de rassembler les légions. M. de Chamborand, homme d'initiative et d'audace, ami de Lamartine , parvint à travers mille dangers à faire IV. 10
exécuter par une légion , sous sa rcsponâr;gàI'té et en se livrant lui-même en otage, l'ordre de battre le rappel. iVais ces ordres nétaient que des avis portés ])ar des représentants ou par des complices apparents de l'invasion (pii pouvaient être détournés ou désobéis. L'Assemblée captive était livrée au hasard de l'événement. Un coup de feu, un coup de poignard pouvant changer la saturnale populaire en massacre de la représentation. Ilf.
Cependant la masse du peuple, plus entraînée que coupable, semblait avoir une honte instinctive de ses excès et rougir de son propre désordre. Lamartine s'étant porté sur la terrasse du petit jardin qui domine le quai et la rue de Bourgogne, pour juger du nombre et des disposUions du peuple au dehors, fut accueilli par des applaudissements et des ci'is de Vive Lamartine ! Rentré dans les salles qui précèdent l'enceinte et submergé dans les groupes qui s'y déroulaient comme des vagues, il ne fut l'objet d'aucun outrage. — Parlez-nous! conseillez-nous! assistez-nous! lui criaient ces hommes incertains de leur propre esprit. Ne craignez rien, nous vous couvrirons de nos bras pour écarter les poignards de votre poitrine !
Il leur répondait avec calme et avec sévérité, il leur montrait du geste les scandales de l'enceinte violée, il leur annonçait l'indignation et la vengeance certaine des déparlements outragés dans leur représentation , et la guerre civile inévitable s'ils ne se réprimaient pas d'eux-mêmes en se retirant et en signant un acte de repentir et de réparaiionà l'Assemblée. Ces paroles trouvaient
partout dos échos. Le peuple ne semblait ilom;inder qu'à se retirer et à reparer sa faute, uu petit nombre seulement de ilémagogues et d'agents foreenés des elubs , perpétuaient les tumultes , portaient en triomphe, de salle en salle, Louis Blanc, aeeompagné de Borbès et d'Albert.
Louis Blanc, quoi qu'on en ait dit depuis, paraissait plus humilié que satisfait de ces triomphes subis plutôt qu'obtenus sur la décence publique. Lamartine, qui fut toujours coudoyé dans ce tourbillon de l'émeute par les ovations de son ancien coU-^gue et de son adversaire, entendit du sein de la foule plusieurs des allocutions de Louis Blanc. Ces paroles respiraient la joie de voir le nombre et l'enthousiasme des socialistes imposer le respect à leurs ennemis et se caractériser en puissance d'opinion irrésistible , mais tout en les félicitant , il les conjurait de se retirer, de se modérer et de rendre la liberté à la représentation générale du peuple. Le général Courtais, passant de groupe en groupe , ne cessait d'adresser les mêmes adjurations.
Mais pendant que Lamartine haranguait de salle en salle la foule de plus en plus flexible à sa voix, les chefs des clubs se disputant la tribune, y montaient, y lisaient des pétitions et des discours; Blanqui, applaudi par ses sectaires, y appelait par une fatale rivalité de popularité Barbes son ennemi et jusque-là plus adversaire que complice des séditieux. Enlin, un conspirateur plus entreprenant nommé Huber, visage avéré dans toutes les agitations extrêmes du peuple depuis février, proclamait la dissolution de la rcprésen-
tation nationale et le gouvernement révolutionnaire.
Applaudie par les hordes qui se pressaient autour de la tribune, celte motion fut proclamée de bouche en bouche comme unpiébiscitc. Les membres de rAssemblée se dispersèrent pour aller chercher justice et vengeance dans le sein de la garde nationale et du véritable Paris. Les factieux précédés de Barbes et leurs complices marchèrent en colonne sur l'Hôtel de Ville, s'en emparèrent sans résistance, et s'y entourèrent de huit mille hommes armés, les uns complices, les autres spectateurs entraînés des triomphes des factions.
A ce moment, Ledru Rollin retenu par les sédititHix dans une loge de concierge du palais, et sollicité par eux de les suivre à l'Hôtel de Ville, et d'y accepter la place qu'on lui avait décernée dans ce gouvernement, leur résistait obstinément, et déclarait qu'il ne se laisserait à aucun prix imposer un pouvoir surpris par une sédition contre la représentation nationale.
Au même moment Lamartine, pressé par une foule tumultueuse dans la salle des conférences , haranguait le peuple qui commençait à se retirer à ses sommations. Le mouvement de retraite qui se fit après la proclamation de la dissolution de l'Assemblée interrompit ses paroles. Un groupe de sept ou huit bons citoyens mêlés au peuple pour l'inspirer et le contenir entourèrent Lamartine et le conduisirent à travers le jardin dans le palais en construction de la présidence. On le fit monter dans le bureau de l'administration du bâtiment. On ferma les portes , on plaça quelques
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braves ouvriers en sentinelle au bas de l'escalier pour détourner les pas de la multitude, si elle venait à s'y présenter. On résolut d'attendre dans l'cneeinle même de l'Assemblée notionalc, le mouvement qui allait ou eonsommer ou réprimer l'attentat du jour.
«I Si dans trois heures, dit Larmarline à ses «c amis inconnus, nous n'entendons pas battre le « rappel de l'autre côté du fleuve, j'irai coucher « à Vincennes, ou je serai fusillé!
— « Cela ne durera pas tant, s'écrièrent ces «1 jeunes gens indignés, il n'est pas possible que la « France subisse trois heures une pareille parodie «t de gouvernement. •■>
Lamartine épuisé de voix et ruisselant de sueur, s'assit devant une palite table où les ouvriers avaient oublié une bouteille de vin : on but à la prochaine délivrance de la République.
Le général Courtais, instruit de l'asile où s'était retiré Lamartine, vint frapper à la porte du cabinet. On le fit entrer, rien dans ses traits ni dans son langage ne trahissait la joie ouverte ou même la satisfaction secrète d"un complice, tout révélait au contraire en lui , le désordre et la consternation dun homme flottant entre deux dangers, celui de manquer à son devoir envers la représentation, celui de faire couler le premier sang après une révolution jusque-là sans tache. Courtais demanda conseil à Lamartine devant ces huit témoins. Lamartine lui conseilla de s "évader par les jardins et de se mettre à la tète de la première légion qu'il pourrait réunir et de marcher sur îe palais pour y rétablir l'Assemblée. Il remercia
Lamartine, but un \circ de \in cîeLoul, cl sV- Innça pour faire son devoir.
Un instant après il rentra, son uniforme de général l'avait Aiit entourer par le peuple qui inondait les jardins , les cours et fermait toutes les issues. Lamartine lui conseilla de tenter un dernier effort; le général redescendit, fendit les attroupements, et voulut sortir par la rue de Bourgogne. Mais pendant qu'il cherchait un moyen d'aller rejoindre et diriger ses légions, les légions soulevées d'elles-mêmes parla rumeur publique et par les émissaires de Lamartine et de ses collègues du Luxembourg , se rassemblaient, marchaient, et allaient arrêter bientôt leur propre général.
Un bourdonnement immense de peuple montait d'en bas dans l'asile où L^irnartine comptait les minutes avec ses amis, un silence morne et complet régnait sur le reste de Paris, l'oreille collée aux fenêtres, on ne savait ce qui allait sortir de ce silence. Les conspirateurs avaient, disaiton, dix mille complices armés et du canon à l'Hôtel de Ville. Le ministère de l'intérieur était pris, celui de la guerre abandonné. La garde nationale était sans commandant général. On llottait entre les éventualités les plus étranges. Tout était possible en un pareil moment.
Soudain un pas de charge lointain, imperceptible, battu de différents côtés sur les deux rives de la Seine vient frapper l'oreille. A ce bruit, un bataillon de garde mobile emprisonné dans les jardins de la présidence qui dominent le quai,
court aux armes cl se rc.'ui'iiK' eu oalaillc sous les murs du palais. Lamartine sort avec ses amis de sa retraite, descend l'escalier, traverse le bâtiment en construction , passe par une fenêtre sur une planche jetée en pont du palais dans le jardin, se précipite dans les rangs de la garde mobile qui laccueille par des cris de .• f'tve Lamnrmartine! vive la r<']iri'HeniaUon nationale! et rentre avec eux et les gardes nationaux par la grande porte du quai dans le palais. Les séditeux qui remplissaient Tenceinte des salles, les cours et les jardins, se dispersent par toutes les issues dervant les baïonnettes. Les représentants ramenés par les détachements des légions reprennent leurs places. Larmartine, à demi étoufl'é par Tencombrement des salles et des corridors, est porté jusque sur les premières marches de la tribune. Il y monte aux cris de f^ire r Assemblée nailintile! vive Liumirline' il y attend longtemps en silence que le tumulte des armes soit apaisé, et qu'un ccrtainnombredcrepréscntantsaientreprisleur place. <! Citoyens, s'écria-t-iî alors : le premier devoir « de lAssemblée nationale, rentrée libre dans « son enceinte à l'ombre des baïonnettes, c'est de <' voter la reconnaissance de la patrie, à la garde « nationale de Paris, à la garde mobile, à l'ar- <! raée ! ■• On ratifie cette proposition par des applaudissements.
« 3Iais nous manquerions au premier de nos 'i devoirs, continue-t-il, si dans celte reconnais- >: sance publique nous ne signalions pas une par- « tic, la principale, l'immense majorité de la po- •1 pulalion de Paris, indignée des scandales (jui ont <i un moment déshonoré cette enceinte , et qui
i; s'est soulevée loul entière pour rétablir la re- II présentation.
ti Mais, citoyens, dans les circonstances urgen- « tes où nous sommes placés, la tribune n'est pas « la place de Ihomme politique que vous avez « désigné avec ses collègues pour veiller au salut « de la patrie. Pendant qu'un gouvernement de <t faction, pendant qu'un gouvernement de vio- <c lence, substitué pour un instant à la grande et « unanime expression de l'élection universelle du <t peuple, va chcrclier ailleurs un siège de gou- '1 vernement qui se brisera sous ses pieds, nous <i allons partir pour THètel de Ville!
« Je ne vous dirai pas que les moments sont <c précieux, car j'ai comme vous, la confiance et « la conviction que, plus le peuple de Paris au- 11 rait le temps pour réflécbir, plus il rougirait « de l'attentat commis contre vous! En présence «1 du malentendu terrible qui pourrait s'élever ic entre les dépai'tements , isoles dans leurs re- •! présentants, et Paris, gardien de la sécurité de •I TÂssomblée, il laut aviser. Eb bien! nous al- « Ions, nous, au nom du gouvernement que vous «1 avez pi'oclamé il y a peu de jours; nous allons, «I assistés par l'unanimité de la garde nationale, <i et de la garde mobile, et de cette armée qu'il «t est impossible de séparer...; nous allons nous « réunir avec les membres du gouvernement, qui «t tous, je n"en doute pas, sont animés de la même « indignation , des mêmes sentiments que moi , « oui ! ceux-là même que le cboix des factions a « tenté de déshonorer ! nous allons ratifier au «1 plus tôt l'acclamation que vous avez faite, du « brave chef de la garde nationale que vous avez
«i nommé d'cnlhousinsme , le citoyen Clément «I Thoin.is. !« (On applaudit.)
« Citoyens, en( orc un mot, un seul mol.
(i Dans un moment pareil, le gouvernement « n'est plus dans uu conseil, la place du gouver- « nement est à votre tête, citoyens et gardes na- «; lionaux! sa place est sur le champ de bataille! « marchons ! »
La snllc retentit d'acclamations. Les soldats et la garde nationale élèvent leurs baïonnettes vers la tribune comme pour en faire un rempart à la représentation. Lamartine descend s'avance vers Lcdru-Tîolh'n qui venait de rentrer aussi dans la salle et lui dit : « Marchons à rilôtcl de Ville, on «c a porté votre nom sur la liste du gouvernement « des factions, donnez le démenti aux factieux en <i marchant avec moi contre eux ! »
Les deux membres du gouvernement sortent accompagnés d'une foule de gardes mobiles, de reprcscfitants et de citoyens parmi lesquels M. Murat fds du héros de rS'aples, Mornay, et Failoux, hommes qui aspir/înt laction ; arrivé sur le quai, Lamartine s'élance sur le cheval d'un dragon, on amène à Ledru RoUin le cheval dun olïicier. un bataillon de gardes nationaux de la dO" légion parmi lesquels on distingue sous le simple habit du soldat, les Gis des plus hautes familles de l'aristocratie française, se groupe autour d'eux; un bataillon de garde mobile les suit. Le régiment de dragons du brave colonel Goyon prend la tête de la colonne, on s'avance par le quai aux cris de vive l'Assemblée nationale ! guerre aux factieux !
La colonne était faible de nombre, invincible d'impulsion, on proposait d'attendre la réunion
d'autres forces. Lnmarline s'y oppose certain qu'en révolution, le temps perdu compte plus que les forces attendues ne profitent. Au milieu du tumulte de voix, de cris, de conseils, de sabres, de ba'ionnetles qui se pressaient autour de son cheval, il se souvenait du 9 thermidor où le parti de Robespierre quoique le plus nombreux, fut étouffé dans ce même llôtrl de Ville par son inertie et par la rapide résolution de la Convention' et de Barras, il connaissait Barbes pour un homme d'action, il ne doutait pas qu'entouré déjà de sept à huit mille complices, il n'eût dans la soirée une armée et un gouvernement révolutionnaires si on laissait trois heures seulement à la sédition. Le général Courtais venait d'être insulté, destitué, fait prisonnier par ses soldats trompés et indignés de son inaction qu'ils croyaient un calcul. Le général Tampour avait été séparé de ses bataillons tout le jour et on ignorait s'il était libre. Le gouvernement absent siégeait au Luxembourg assailli par un détachement de l'émeute auquel Arago, Garnier-Pagès, Marie opposaient une résistance ferme et triomphante. Le ministère de la guerre était vide. Aucun ministre aucun général n'était investi du commandement universel et soudain nécessaire pour ce moment extrême. Lamartine prit sur lui la dictature commandée par celte éclipse totale de pouvoirs militaires réguliers. Il envoya chercher quatre pièces de canon pour forcer au besoin les portes de l'Hôtel de Ville. Ledru- Bollin et lui s'entendirent d'un mot, à cheval, pour donner le commandement verbal de Paris au général Bedeau, qu'on fit chercher sur le quai
du Louvre. En atlcndant, rentliousiasmc unanime guidait, inspirait, régularisait la colonne d'attaque, elle se grossissait en marchant. Tontes les portes versaient un combattant de plus dans ses rangs. Toutes les fenêtres applaudissaient, invoquaient, bénissaient par la nïain des femmes, des vieillartls, des enfants, les vengeurs de la représentation nationale. Paris consterné, frémissait du triomphe d'une démagogie un moment victorieuse et dont les excès prévus se comparaient dans lïmaginafion du peuple aux crimes de 4795. Ce retour si soudain de courage et de succès probable aux bons citoyens relevait le cœur et faisait éclater rame en invocations et transports.