‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 2 sur 15 · TI · texte numérisé non relu

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Enfin l'audace avec laquelle quelques hommes désintéressés d'ambition avaient joiu; leur vie en se précipitant à la tète du i)euple à l'Ilôtei de Ville pour prévenir l'anarchie et pour sauver à la fois la révolution et la société; la résistance désespérée* et victorieuse de ces hommes au drapeau rouge, à la terreur, aux excès, auxdémences (ju'on élaitvenu Icurcommandcr; tout cela avait inspiré une véritable déférence pour eux à toutes les par-

lies saines de la population. Les scènes dramatiques de l'Hôtel de Vijle, dont.ccnt mille témoins avaient répandu et exagéré les récits dans Paris et dans les départements, avaient montré à la nation qu'elle n'avait pas h sa tête de faibles jouets des séditions, mais des hommes capables de les affronter et de les vainci'c. ces journées où quelques hommes luttaient contre des masses armées sans fléchir, avaient ins|)iré contiance et donné une immense autorité au gouvernement provisoire, il avait consolidé sa popidarité en la jouant, elle n'était qu'un souffle, elle était devenue à l'Hôtel de Ville un pouvoir. Le nom de Lam;irline, d'abord le moins populaire dans la masse du peuple de Paris, s'était profondément imprimé dans l'imagination publique par ses actes et par ses paroles, sa popularité gagnait, au lieu de s'user h la résistance, elle devenait pour le peuple qui le voyait et qui l'entendait sans cosse une sorte d'inviolabilité : la faveur publique qui aplanit tout soutenait le gouvernement sur tant d'abîmes. Tout semblait rentrer de soi-même dans la légalité, dans la raison, dans la mesure, dans l'ordre, par celte force occulte qui porte les nations à se relever aussitôt qu'elles sont tombées. L'instinct organisateur des agrégntions humaines que les matérialistes appellent l'habitude de la société, que l'histoire appelle civilisation, et que le philosophe appelle de son vrai nom : Loi divine de notre nature, doigt de Dieu, il ne fut jamais {jIus visible à l'esprit et presque à l'œil de l'homme religieux que dans cette crise où un peuple sans gouvernement fut à lui-même son propre maître, sa propre force et sa propre loi.

Mais pendant que rancfcn gouvernement se retirait ^du sol et que le gouvernement nouveau s'installait à linlcricur, l'Europe entière pesait par la pensée sur le gouvernement provisoire, il était temps de s"cin)ceiipcr. jusque-là la révolution, la république, les mesures contre la guerre civile, racc'cptaliou du régime nouveau par les déparlements, par la flotte, par l'armée, par TAlgérie; le rétablissement l.iborieux de l'ordre dans Paris, ralimenlation de cette capitale, la création d'ateliers, l'organisation de secours pour trois millions de bouches sans pain , la réori;anisation du ministère, les mesures préparatoires pour la formation de la nouvelle garde nationale devant encadrer tout le peuple domicilié, enfin le réseau tout entier de l'administration à renouer et à étendre sur un pays de tant de millions d'âmes; le Trésor à vider el à rem lir tous les jours, l'armée à com|)léter, les frontières à couvrir , les ports à surveiller, les harangues, les conseils, les députations tumultueuses, les assauts séditieux à recevoir, à repousser, au fo\er sans cesse encombré, sans cesse dévorant de l'Hôtel de Ville, avaient absorbé le gouvei'nement le jour et la nuit.

Ce ne fut que le sixième jour dans la soirée que Lamartine put quitter l'Hôtel de Ville pour aller prendre possession du ministère des affaires étrangères, le ministre de l'intérieur et les autres ministres qui étaient à la fois membres du gouvernement chargés des immenses détails de l'administration el de leurs diversiK attributions plus

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urgentes, avaient pris des le 24 au soir la direction de leurs départcrocnts. les affaires étrangères pouvaient attendre sans inconvénient que la France fût rassise, la présence du ministre en contact plus perpétuel avec le peuple avait été plus nécessaire au foyer de la ijfvolution que dans le cabinet de son hôtel.

Le i>7 il avait nommé M. Bastide sous-secrétaire d'Etat de son ministère, il l'avait prié d'aller en son nom faire évacuer lliôfel occupé par les combattants et préservé par un détaclicment de gardes nationaux de la 1^-= légion, le zèle volontaire de CCS citoyens , et le respect spontané du peuple pour les ressorts principaux de son organisation nationale avaient prévalu surla colère contre l'habitation du ministre fugitif. L'hôtel avait été envahi, mais rintéricur respecté, le personnel , le cabinet, les archives étaient intactes. M. Bastide était un homme de sang-froid et de résolution , son nom était popularisé par une longue opposition républicaine dans le Aationul. il avait une réputation de probité, il la méritait, le peuple connaissait M. Bastide. Lamartine ne le connaissait pas avant le 24 février, pendant les premiers tumultes de la première nuit, cMes assauts du second jour,il avait élé frappé de Tatlitude, du bon sens , de l'impassibilité d'un homme à la haute stature, au visage sévère, à l'altitude du soldat qui se donne à lui-même une consigne, il avait pensé que cet homme serait un auxiliaire précieux dans une révolution qui allait cire un combat de tous les jours et de plusieurs fnois contre la démagogie et dont les chefs voulaient rester purs ou mourir, il avait calculé de plus que le nom de Bastide repu-

blicain d'ancienne date par sa notoriété dans son parti couvrirait le nom de i-aniarline dont le rcpuhlii'anisme purement philoso[»liiquc jusque- là serait promptement suspect à hi multitude. Sous les yeux de Bastide aucune traliison de la Republique n'était à craindre. Le ministre pourrait modérer la révolution dans ses rapports avec l'Europe, retenir la guerre, sauver le sang delà France et de l'humanité sans être accusé de livrer la révolution. Bastide avait accepté avec modestie un poste qui lui paraissait au-dessus de ses forces, quant à son ambition il n'en avait d'autre que celle de servir sa cause et de lui sacrifier sa paix et son sang. Ses paroles, son caractère touchèrent Lamartine connue s'il eût retrouvé la statue un peu fruste de l'incorruptibilité dans un temps d'intrigue, de mollesse et de corruption.

Lamartine prit sur le champ de bataille le chef de son cabinet particulier. C'était Payer qui n'avait pas quitté l'IIôtel de Ville, la table du conseil ou les pas de Lamartine aux moments les plus critiques depuis le 24 au soir, jeune, actif, honnête, intrépide, dévoué.

En entrant au ministère des affaires étrangères il trouva l'hôtel occupé par des détachements de gardes nationaux et de combattants. Bastide avait établi un ordre militaire dans le service. C'était une place de guerre plus qu'un hôtel de ministre. On bivouaquait dans les cours, dans les antichambres, dans les salles, sur les escaliers.

On ouvrit au nouveau ministre le cabinet et la chambre de M. Guizot. son ombre y était encore.

La chambre, le lit, les tables, les meubles, les papiers cpars, dans l'étiit où riioiumc de la monarchie les avait laissés dans la nuit du 23, attestaient le départ précipité dun ministre qui croit être sorti pour un instant et qui est sorti pour jamais, une femme amie de l'ancien ministre accompagnait Lamartine dans cette preuiière inspection de rappa'tcmcnt. elle réclama au nom de la mère et des enfants du proscrit les papiers intimes, les reliques chers à Tépoux ou au père, les objets qui appartenaient personnellement au minisirc et le peu d"or qu'il avait laissé/ Lamartine (it remettre avec une respectueuse inviolabilité ces propriékés du cœur à la personne qui représentait la famille de M. Guizot. il se bâta de quitter cette chambre où deux gouvernements se rencontraient et se surprenaient pour ainsi dire en si peu d'heures, sans haine contre la famille détrônée, sans animosité contre un homme émincnt dont la chute même aurait attendri l'inimitié s'il en avait eu, Lamartine ne voyait dans cet inventaire qu'un jeu triste des vicissitudes politiques, la versatilité d'un peuple, léclipse d'une haute fortune et d'im grand talent, Je deuil d'une famille, le vkle d'une maison pleine et heureuse la veille, il répugna à prendre pour lui-mcme un apparteminl qui venait de porter malheur à ses hôtes, il n'était pas superstitieux, mais il était sensible, il ne craignait pas les présages mais les souvenirs que ces murs lui retraceraient, il fit étendre des matelas dans les chaml>res som!)rcs et nues du rez-de-chaussée et résolut de camper lui-m nie plutôt que de s'installer dans un palais qui dévorait ses possesseurs.

En examinant les papiers politiques oublias par le ministre de la monarchie sur la table du cabinet de travail, il aperçut son propre nom. la curiosité attira ses yeux, c'était une petite note prise parM. (îuizot pour son dernier discours à la Chambre des députés! Elle contenait ces mots : i' Plus «1 j'écoute M. de Lamartine plus je sens que nous «i ne pourrons jamais nous entendre. :> La révolution avait interrompu la discussion et submergé la tribune avant la réplique, étrange jeu du hasard qui avait fait jeter celte note par IVl. Guizot sur la table, et qui la faisait retrou\er par son successeur. Lamartine n'en triomj)ha p-s. il ne voyait pas dons ce ministère où il entrait jeté par le (lot d'une révolution, une dépouille, il y voyait une vicissitude, un labeur et un dévouement, il passa une partie de la nuit à rélîéchir à l'attitude qu'il ferait prendre à la République au dehors.

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La république telle que l'entendait Lamartine n'était point un bouleversement à fout hasard de la France et du monde, c'était un avènement révolutionnaire, accidentel, soudain, dans la forme, mais régulier dans son développement de la démocratie, un progrès dans les voies de la philosophie et de l'humanité; une seconde et plus heureuse tentative d'un grand peuple pour se tirer de la tutelle des dynasties et pour apprendre à se gouverner lui-même.

La guerre bien loin d'être un progrès dans l'humanité est un meurtre en masse, qui la retarde, 'afflige, la décime, la déshonore, les peuples qui

jouent avec le sang sont des instruments de ruine et non des inslrumenls de vie dans le monde, ils grandissent, mais ils grandissent contre les desseins de Dieu et finissent par perdre en un jour de justice tout ce qu'ils ont conquis par des années de violence, le meurtre illégitime n"rst])as moins crime dans une nation que dans un individu, La conquête et la gloire le décorent mais ne Tinnocentenl pas. or tout crime national est un fondement faux qui ne porte pas mais qui engloutit la civilisation. Sous ce point de vue philosophique, moral et religieux, et le point de vue le plus haut est toujoui's le plus juste en politique, Lamartine ne voulait donc pas donner la guerre pour tendance ni même pour diversion à la nouvelle république, une diversion de sang ne convient qu'aux tyrans ou aux machiavel^;.

Sous le point de vue républicain, Lamartine ne répugnait pas moins à la guerre, il prévoyait trop l'instabilité du peuple dont il avait écrit l'histoire, pour ne pas comprendre que la républicjue avant que le temps et les mœurs Tcussent enracinée , périrait sous la première victoire éclatante qu'elle remporterait. Un général victorieux revenant à Paris, escorté de la popularité de son nom et appuyé de l'attachement d'une armée nombreuse devait y trouver ou l'ostracisme ou la dictature. L'ostracisme serait la honte ; la dictature serait la fin de la liberté, enfin au point de vue politique et national, Lamartine considérait la guerre oft'ensivc comme funeste à l'institution de la république elle-même et comme fatale à la nation.

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