‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · SI · texte numérisé non relu

SI

I <?poque de notre histoire et l'époque où nous sommes expliquent la p-iix. €e.s diffprencesv.'ap|)tiquez-VO^s à lés comprendre et à les faire comprendre aufour de vous.

« En 1792, la nation n'ctnit pas nne. Deux peuples exislairnt sur un même sol. Une-liille territyli' se prolongeait cncn-c entre les classes dépossédées do leurs privilèges et les classes qui venaient de coiquérir l'égalité et la liberté. Los classes dépossédées s'unissaient avec fa royauté captive et avec l'étranger jaloux poui- nier i-a révolution à la France, et pour Isii réinipcscr la monarchie, l'aristocratie et la théocsatie par l'invasion. Il n'y a plus do cia-ses distinctes et inégales aujourd hui. La lilieilc a tout aiïranclii L'égalité divant la loi a tout nivelé. La fraternité, dont nous proclamons l'application et dont rAssemblée nationale doit organiser les bien ails, va tout unir. Il n'y a pas un seul citoyen en France, à quelque opinion qu'il ajipai tienne, qui ne se rallie au principe de la patrie avant tout, et qui ne la rende, par celte Union même, inexpugnable aux icntatives et aux inquiétudes d'iiivasion.

» En 1792, ce n'était pas le peuple tout entirr qui était entré en posso-sion de son goTivernement ; c'était la classe moyenne seulement qui voulait exercer la liberté et en jouir. Le triomphe do la classe moyenne alors était égoïste . cou-me le triomphe de toute oligarchie. Elle voulait retenir pour cl e seule lesdioits conquis par tous. Il lui fallait pou!' cela opérer une diversion forte à l'avénement du peuple, en ie précipitant sur les champs de bataiJle, pour T. mpécher d'cnlrci- dans son propre gouvernement. Cette divirsion, c'était la guerre. La guerre fut la pensée des manarcliiens et des Girondina ; ce ne fut pas la pensée des démocrates plus avancés, qui voulaient, comme rous. le règne sincère, complet et régolier du peuple lui-i))éme. eu comprenant dans ce nom toutes les class'S. sans exclusion et sans préférence, dont se compose la nation.

« En 1792, le peuple n'était ([uc l'instrumen' de la révolut on, il n'en était pas l'objet, .aujourd'hui la révolution s'est faite par lui et pour lui. H est la révolution ellemême En y cnt ant, il y apporte ses besoin nouveaux dq travail, d'nidustric, d'instruction, d'agriculture, de commerce» de morolité, de bion-étre, do propriété, de vie à

Lon marché, de navigation, de civilisation enfin, qui sont tous d.!s besoins de paix! Le peuple et la p.iix, c'est un nièm" mot.

« En 1792, les idées de la Fronce et de l'Europe n'étaient pas préparées à comprendre et à acceptci' la -grande liarm -nie des nations entre elles, au bénéiice du gonre humain. La pensée du siècle qui finissait n'élat que dans Ja tète de quelques philosophes. La pliilosoph e est populaire aujouid'hui. Cinquante années de 1 herté de penser, de parler et d'écrire, ont produit leur résultai. Les livres, les journaux, les tribunes ont opéré l'a ostolat de l'inteilig* née européenne. La rason rayoniiant de partout, pardessus les IVonlièies des pi uples' a créé enire les csfirits cette grande ntioualilé intellectuelle qui se a l'achèvement de la révolution française et la constitution de la fraternité iuternationa'e sur le gl.be.

« Enfin, en 1792 Ja liberté était une nouveauté, l'égalité était un scandale, h Uépuh iqui; était un problème. Le titre des peuples, à peine décou ert par Fénéliin, Montesquieu, Ilousseau, état tellemenl oublié, enfoui, •profuié ))ar les vieilles traditions féodales, dynastiques, sacerdotales, que riutervenîiou la plus légitime du peuple da ;s ses affaires paiaisait une monstruosité aux hommes d'Etat de l'ancienne école. La démocratie faisait tremblera !a lois les trônes elles fnndcm.nts des sociétés Aujourd'hui l'S trônes el les peuples se sont habitués an mot, aux formes, aux agitations réi;u!ières de la liberté exercée dans des proportions div(rses pres(pie dans tous les Etats, même monarchiques. Ils s"h ibitueront à la République, qui est sa forme complète chez les nations plus mures. Ils reconnaîtront qu'il y a une liberté coU'ervatriee; ils reconnaîtront qu'il peut y avoir dans la i<épu- Llique, non-seulement un ordre meilleur. mais qu'il peut y avoir plus d'ordre véritable dans ce gouvernement de tous pour tous, que dans le gouvernement de ([uelquesuns pour quohjuci-uns,

« Mais en dehors de ces considérations désintéressées, l'intéièt seul de la eon oiidation et de la durée de la République inspirerait aux bonimes d'Eliit de la France -'es pensées de paix. Ce n'est pas la pairie qui couit les plus grands dangers dans la guerre, c'est la liberté. La guerre est presque toujours une dictature. Les soldats oublient

les institutions pour les hommes. Les trônes tentent les les ambitieux. La j^loire éblouit le patriotisme. Le prest'ge il'uu nom victorieux voile l'attentat contre la souveraineté nationale. La République vent do la gloire , sans doute, mais elle la veut pour elle-même, cl non pour des César ou des Napoléon !

« Ne vous y trompez pas, néanmoins : ces idées que le Gouvernement provisoiie vous charge de présenter aux pui-sances comme gage de sécurité européenne , n'ont pas pour objet de faire pardonner à la Républi(iue l'audace qu'elle a eue de naître ; encore moins do demander humblement la place d'un grand droit et d'un grand peuple en Europe; elles ont un p!us noble objet : faire réfléchir les souverains et les peuples, ne pas leur permettre de se tromper involontairement sur le caractère de notre révo'ution; donner son vrai jour et sa physionomie juste à lévénement, donner des gages à l'humaniié enfin, avant d'en donner à nos droits et à notre honneur, s'ils étaient méconnus ou menacés.

tf La République française n'intentera donc la guerre à personne. Elle n'a pas besoin de dire qu'elle l'acceptera, si on pose des conditions de guerre au peuple français. La pensée des hommes qui gouveincnt en ce moment la France est celle-ci : Heureuse la Fraice si on lui dcL-lare la guerre, et si on la contraint ainsi à grandir en force et en gloire, malgré sa modération! Responsabilité terrible à la France si la République déclare elle-même la guerre sans y être provoquée! Dans le premier cas, son génie martial , son impa'ience d'action, sa force accuinulëe pendant tant d'années de paix, la rendraient invincible chez elle, redoutable peut-être au delà de ses frontières. Dans le second cas, elle tournerait contre elle les souvenirs de ses conquêtes, qui désaffectionnaient les nationalités, et die compromettrait sa première et sa plus universelle alliance : l'esprit des peuples et le génie de la civilisation.

» D'après ces principes, monsieur, qui sont les principes de la France de sang-froid, principes qu'elle peut présenter sans crainte comme sans défi à ses amis et à ses ennemis, vous voudrez bien vous pénétrer des déclarations suivantes :

« Les Iraiiéà de 181Î) n'existent plus en Jioitaîix yeux

tle la UôpubliciHe française; loutefois les circonscriplioa» territoriales (Ject'S Uaitcssoatiiii faitqu'ell/; adiiurtcoiuine lta.-jc <H coniiiic point de départ dans ses rapports avoc les autres natronS. '

• Mais, si l«s (raitcs de 1813 u'exist(Mit pins cpie comme faits à modilier d'un accord comninn, et si la !lépui)li<jue déclare liantemcnt qu'elle a pour dro t et pour mission d'arriver régulièrement et paciliqueuient à ces modilications, le bon sens, la nio féiatinn, la conscience, la prudence de la Ilépublique existent, et sont pour l'Kurope une meilleure et plus honor.ible garantie que le» lettres ile ces traités si souvent violée ou modiliés par elle.

« Attachez-vous, monsieur, à faire comprendre et a'Imettre de bonne fi)i celt'" émancipation de I » Uépubli((ne (les traités de ISltî, et h moutAr tpie celte francliisc n'a rien d'inconciba'de avec le repo5 de l'Europe.

« Ain->i, nous le dis ms hautement : si l'Iienre du la reconslruc ion de quelques nationalités opprimées en Eur rope, on ailleur-i, nous paraissait avoir sonné dans les décrets Je la Providence; si la Suisse, notre fi ièle alliée depuis Fiançois Iv, était co itrainlc ou m.'nacée dans le mouvement de cr 'issance (ju'cl e opère chez elle poiy prêter une l'orc!^ de plus au faisceau dfS gouverncmej^ls aémocrati((ues ; si les Etats indépeudunt- de l'Italie ctaient envahis; si I'ju imposait des limites ou d's obstacles à leurs translormalious intérieures.; si on leur coutesiait à main a mçr- le droit de s^allirr entre eux pour consolider une patrie italienne, la Répubti(|ue française se croirait en d,roit d'armer elle-même pour proléger ces mouve,ments légitimes de. e> o;$s;ince, et (ie .nationalité des p?ujxles.

• I^a Républi(|ue, v.ous le voyez, a traversé du premier pas l'ère des i)roscriptiims et des dictatures. Elle est décixlée à ne jamais voiler la liberté eu dedans. Elle est décidée également à ne jamais voiler son principe démocjalicpie au dehors. Elle ne laissera mcltre la main 4e

1)eiSunne enMe le rayonnement pacifupie de sa liberté et e regard d,Gs pi upU'S. Elle siv proclame rulliée intellectuelle et cordiale de tous les droits, de tous les progrès, -de tous dév('loppeme:its légitimes dinstitutions des nations qui veulent vivre du même principe que le sieiï. p.Wo ne fera point de propagande sourde ou incendiaire

(•liez SCS voisins. Elle sait (ju'il n'y a de libertés durables que celles qui naissent d'elles-mêmes sur leur propre sol". Mais elle exercera, par la lueur de ses idées, yar le spectacle d'ordre et de paix qu'elle espère donner au monde , le seul et honnête prosélytisme Je prosélytisme de l'estime et de la sympathie. Ce n'est point là la ^ erre, «'est la natuie. Ce n'est point là l'agitation di^ l'Europe, c'est la vie. Ce n'est point là incendier le monde, c'est briller tt« sa place sur l'horizon (ks peuples pour les devancer et les guider à la ib s.

« Nous désirons, pour Fhnmanitc, que la paix soit conservée. ISqus l'espérons même. Une seule question do guerre nÀ^ait été posée, il y a un an, entre la France et PAngleterre Cette question de gueire, ce n'était pas la France repu h l eaincqui l'avait posée, c'était la dynastie,. La dynastie emporte avec elle ce danger de guerre qu'elle a»ait suscité pour 1 Europe par l'amltition toute pctsonnelle de ses alliinces de faniiîle en Espagne. Ainsi cette politique domesti(jue de la d5'-nastie décmic, qui pesait depuis dix-sept ans sur notre dignité nationale, pesait en niènie Içnips, par ses prétcntiou'< à une couronne (jle plus à Madrid, sui nos alliances libéialcs et sur la paix. La République li'a point d'ambition; la République n'a point de népotisme. Elle n'hérite pas des prétentions d'une famille. Que l'Espigne se régisse elle-même; que L'Espagucsoit in'lépeadaale et libi-e. La Fra^ice, |mi.ui' la solidité oc .cette alliance naturelle, compte plus sur la conformité de principes que sut" les successions de la maison djB Bourbon! - •

« Tel esl^ monsieur, r«3ptit des conseils de laRépubli- <HW; tel sera inTAriablemeot Ip caça^tèrc (Je 1^ politique franche, forte et modérée (jue vous aurez à représeuler. . « La Républque a prononcé en naissant, et au milieu de la cliïileur d'une lut'e non pro^o^uée par le peuple, trois mots qui ont révélé son âme et qui appelleront si<r son berceau les bénédictions de Dieu et des lu mines : Liberté, égalité, fraternité. Elle a donné le ^^'ndenJai^, par l'abolit on de la peine de mort en matière poUlii|ue, le véritable commentaire dcccs trois mois au dedans ; donnez-leur aussi leur véritable commentaire au dehors. Le siens de ces trois mots appliqués à nos relations extérieures ,.«( celui-ci ; alTranchisseinent de la France des cliainfs

qui pesaient sur son principe et sur sa dignité: récupération du rang qu'elle doit occuper au niveau des grandes puissances européennes; enfin, déclar.lion d'alliance et d'amitié à tous les peuples. Si la Fiance a la conscience de sa part de mission libérale et civilisatrice dans le s ècle,il n'y a pas un de ces mots qui signifie gitbm'e. Si l'Europe est pruilenle et juste, il n'y a pas ua de ces mots qui ne signiGe paix.

a LAMARTINE. »

Ce manifeste fut reçu de la France entière avec applaudissemeni, de l'Europe avec respect. II donnait à la république son attitude, à la démocratie son verl'e, à la guerre sa signification si elle devait naître, à la paix sa dignité si elle devait subsister. Il faisait de la démocratie une partie diverse mais intégrante, du système européen qui sans menacer violemment les gouvernements fondés sur un autre principe rallierait successivement au principe français, les peuples parvenus à dilTérents degrés de liberté. C'était la raison de la révolution se posant s'exprimant en face du monde, au lieu de sa colère secouant l'Europe en 1793. Le manifeste ne créait pas un seul cas de guerre en dehors du droit des gens. Il en abolissait plusieurs. Il abolissait surtout l'ambition et les conquêtes.

L'effet que Lamartine attendait de cette attitude et les résultats qu'il avait promis au gouvernement ne tardèrent pas à se produire partout en Europe. Nous les parcourrons bientôt.

Mais cette attitude diplomatique du gouvernement nécessitait une attitude armée correspondant

aux éventiialilcs qui pouvaient survenir. Le ministre des affaires élrangèrcs demanda les armements de sûreté mesures sur les dangers possibles ou sur les prudences commandées par la situation.

L'Espagne ne s'expliquait point encore. Les informations secrètes révélaient des dispositions peu bienveillantes à Madrid. Des rassemblements de troupes de l'autre côté des Pyrénées à proximité de la frontière française étaient signalés. Le ministre réclama la formation immédiate d'une armée d'observation des Pyrénées de quinze à vingt mille bommcs. dette armée fut décrétée.

L'Italie déjà agitée à son extrémité par la révolution de Naples qui avait précédé la révolution de Paris allait probablement ressentir le contrecoup de la République. Le pape avait par ses paroles et par ses actes réveillé l'esprit dindépendance et de baine contre l'Autriche. Ce pontife bien intentionné mais à la fois téméraire et timide, contenait déjà avec peine le mouvement qu'il avait impnmé. Il n'avait voulu que ranimer la chaleur dans le corps engourdi de l'Italie centrale. Il y avait jeté l'étinctlle. Le souffle que les événements de Paris déchaînaient sur le monde allait donner de l'air au foyer que le pape avait allumé.

La Toscane en ressentirait inévitablement l'influence. Quoique libre et heureuse de fait sous le gouvernement municipal et paternel du descendant de Léopold , elle voudrait changer ce fait en droit et ces habitudes de libertés en institutions.

Venise et Gênes frémissaient au nom de république qui leur rappelait leur antique gloire.

Knfin le Piémont , seule puissance militaire de

l'Italie, était préparé depuis longtemps à la guerre. L'ambition de son roi rêvait pour lui deux titres : celui de libérateur et celui He protecteur de l'Italie. Flottant depuis des années entre Talliance autrichienne qui faisait de lui un satellite delà servitude, et l'alliance française qui pouvait faire de lui un dominateur de la péninsule ; tiraillé en sens contraire par l'influence sacerdotale qui avait fait de lui le proscripteur et le geôlier du libéralisme, et entre l'esprit libéral de ses peuples qui voulait faire de lui un novateur et un prince constitutionnel , de quel côté pencherait-il? Sil se déclarait hostile à la République et qu'il voulût faire de son armée de cent mille hommes une avant garde de l'Autriche contre nous, il fallait l'attendre aux débouchés de la Savoie et du littoral des Alpes. S'il voulait lever de lui-mèine l'étendard de l'indépendance italienne, il fallait prévoir également le cas de su défaite et le cas de sa victoire. Lune et l'autre pouvaient également nous entraîner involontairement en Italie. Une armée d'observation appelée armée des Alpes prête a toute éventualité, soit à couvrir les Alpes depuis le Var jusqu'à Grenoble, soit à les franchir, était commandée par la prudence autant que par l'énergie de la Hépublique. Le ministre demanda la formation immédiate de cette armée de soixante-deux mille hommes. Le gouvernement n'hésita pas.

Enfin il demanda une armée de cent mille hommes distribuée sur le Rhin , et destinée à observer l'Alleiungne et à se relier h l'armée dii Nord de trente mille hommes pour couvrir nos frontières ou pour les franchir selon que les mou-

vements de la Belgique de la Prusse ou de l'Aufriche nous indiqueraient des précautions ou des actes.

Le gouvernement provisoire adopta toutes ces mesures. Le 5 mars, il eréa un comité de défense composé des généraux les plus éminents sans acception d"()pinion. L"arméc irançaise était au-dessus du soupçon. Le sentiment de reconnaissance que quelques-uns de ses chefs pouvaient garder envers les jiTinces s'effaçait devant le sentiment de la patrie. Le gouvernement ne leur demanda pas s'ils élaient républicains. 11 savait qu'ils étaient Français.

Le maréchal Bugeaud avait écrit dès les premiers jours à Lamartine en termes dignes de son caractère et de son rang pour adhérer à la République. Lamartine lui avait répondu que la République était la France-, qu'elle était lière et forte dotons ses enfants; qu'elle espérait n"avoir pas à tirer l'épée , mais que si on la tirait contre elle , elle confierait le |)oint le plus important, c'est-àdire le Rhin , à un général dont le nom , la bravoure et les talents étaient chers à farinée et imposants pour l'Europe. Le maréchal comprenait de Ini-mème que son rôle dans le gouvernement actuel ne pouvait être justifié que par la guerre. L'attachement récent qu'il avait montré à la royauté bannie, les services qu'il lui avait rendus, la franchise militaire de ses regrets, enfin la susceptibilité du pcuj)lc, et la réserve obligée du gouvernement lui-même, commandaient au maréchal Bugeaud un éloignement temporaire jus-

qu'au jour où la République ratifiée par l'Assemblée nationale ne tenterait plus un général du rôle décrédilé de Monck. Mais le général Lamoricière, le général Oudinot, le général Bedeau furent appelés à ce comité du gouvernement. Ces trois généraux n'avaient pas hésité un instant à se rallier à la République après avoir satisfait à leur devoir d'honneur envers la royauté.

Le gouvernement assista plusieurs fois aux déliliéralions de ce comité de la guerre pour lui imprimer ses pensées, ses inspirations, son énergie. L'opinion de Lamartine était de rappeler instantanément quarante ou cinquante mille hommes de Tarmée d'Afrique forte alors de cent mille liommes. Il pensait que cent raille hommes en Afrique pour couvrir une colonie presque inhabitée contre quelques tribus sans clicf, sans gouvernement, sans armée, étaient au moins en temps de crise en Europe un luxe inutile et onéreux ; que cinquante mille hommes suffiraient pour contenir cette colonie.

Les généraux d'Afrique opposaient à cette réduction de nos forces actives en Algérie une invincible résistance. Lamartine s'irritait d'une prédilection qui lui paraissait une paralysie systématique d'une partie des forces que la prudence et la politique devaient concentrer sur le sol même de la République. Une bataille en Belgique, sur le Rhin ou en Piémont, perdue par l'absence de cinquante mille honnnes perdrait la République. Quelques escarmouches plus ou moins heureuses en Algérie ne perdaient qu'un désert facilement reconquis après la paix ; des discussions obtinées se renouvelèrent et se prolongèrent.

Le gouvernement donnant à demi raison nu ministre des affaires étrangères décréta que vingt mille hommes d'abord, puis dix mille ensuite, serait rappelés d'Alger et remplacés sur le sol d'Afrique par des soldats de nouvelles levées.

Le ministre de la guerre, le général Subervie, était président de ce comité de défense nationale. Un jeune colonel d'état major, M. Charras, en était le secrétaire. Les mesures de ce comité furent non-seulement acceptées mais provoquées et pressées avec une ardeur qui ressemblait h. l'impatience par lunanimité du gouvernement. La réorganisation de nos forces était urgente. L'Algérie avait tout absorbé; le gouvernement précédent était construit pour la paix. Nous ne len accusions pas. La République h sa naissance devait reconstruire la France militaire dans la double prévision de la paix ou de la guerre. Pour qu'elle fût à la fois debout comme la France de 1792 et laborieuse comme la France de 1847, il fallait que sa force active et soldée ne fût que l'avantgarde de sa population armée. Lamartine provoquait déjà dans ce sens la création de trois cents bataillons de gardes mobiles des départements encadrés, disciplinés, armés dans leurs foyers et prêts à servir de réserve sur nos frontières ou de force modératrice de la République au dedans. II finit par réaliser cette idée plus tard, votée par l'Assemblée nationale et abandonnée momentanément par les gouvernements qui succédèrent au gouvernement provisoire, cette idée eût donné à la République une force (l'ordre partout présente au dedans, une force défensive promptemcnt active au dehors. C'était dans la pensée de Lamartine la

fédération perpétuelle des départements, de la propriété et de la société contre lus factions antisoeiaies et contre les coalitionâ anti-fpahçalses.

L'armée, au i" mars, se composait en effectif immatriculé de trois cent soixantcnlix mille hommes dont quatre-vingt-dix mille étaient en Algérie, sans compter les forces indigènes. Le nombre des combattants n'était que de trois cent trentesix mille hommes dont quatre-vingt-deux mille en Algérie. Ce nombre ])araissait sufiisant pour les nécessités purement éventuelles d'un gouvernement qui était résolu à ne pas attaquer. Mais quand le gmivernement demandait aux généraux sur quelles forces immédiatement actives il pouvait compter soit pour une campagne sur le Rhin, soit pour une expédition au delà des Alpes, le chiffre était tellement réduit par les garnisons, la défense des cotes, les colonies, les non-valeurs, que le ministre des affaires étrangères et ses collègues frémissaient de rinipuissancedu pays, s'ils avaient été devancés par les événements, gagner du temps quoi qu'en disent les partisans de la guerre agressive, c'était donc gagner des forces, c'était sauver à la fois le sang de la France et les destinées de la République.

Le gouvernement tout en gagnant du temps contie TKurope n'en perdit pas pour lui-même, il résolut de porter l'armée à cinq cent quatrevingt mille hommes. Tous ses ordres, tous ses appels, tous ses achats de chevaux, tous les travaux des comités de défense, toutes les veilles des deux ministres de la guei're qui se succédèrent, le

général Subervie et M. Araa^o tendirent à ce chiffre. Chaque semaine, chaque mois, nous en rapprochèrent. Le 1" avril nous comptions trois cent trente-huit mille combattants; le 4*' mai, trois cent quanmte-huit mille; le l*"^ juin, quatre cent mille. L'exécution aussi rapide que possible des mesures décrétées par le gouvernement provisoire, portèrent ce chiffre avant la fin de l'année «u delà de cinq cent mille hommes, le nombre des chevaux qui était de qUarantc-six mille le !•' mars, était de soixante mille en juillet et de soixante-quinze mille en novembre. I a garde mobile et la garde républicaine, corps de circonstance mais improvisés, anués, disciplinés, intrépides avant le temps, montés, équipés, composaient en outre à Paris environ vini^t mille hommes sortis excellents soldats des pavé* et des émotions populaires.

Le génék-al Duvivier, militaire philosophe et républicain, avait été chargé par le gouvernement d'organiser cl de bommander cette garde mobile. Jamais général n'eut à former l'armée de l'ordre dans une capitale en révolution avec des éléments plus confus, plus insaississahles et plus turbulents. Jamais en si peu de temps et si peu de semaines il n'accomplit plus merveilleusement une tâche plus difficile, ses bataillons composés en majorité d'ehfanls du peuple de Paris, sortaient heure par heure de ses mains encore en haillons , déjà soldats. Le général Duvivier les prenait par le cœur, le gouvernement par là confiance. Ils sauvaient Paris tous les jours de lui-même. Paris les admirait et les adorait. C'étaient les pupilles héroïques de la République, ils furent plus tard les héros

elles sauveurs de l'ordre social. Leurs généraux Duvivier et Oamcsme moururent à leur tête, lis portèrent seuls le poids des trois premiers mois de la sédition réprimée ou contenue partout. Ils lircnt un rempart de leurs bataillons au j^ouvernement le IG avril, lis entourèrent l'Assemblée à son arrivée. Ils la reconquirent le d5 mai avec la garde nationale. Ils prodiguèrent leur sang pour clic le 23 juin. Ils rouvrirent à l'armée les portes de Paris et se glorifièrent de se subordonner à leurs aînés dans la famille des camps. Ils méritaient dètre adopiés par 1" Assemblée nationale au lieu de subir le licenciement et Toubli. Mais si le moment oublie, l'histoire se souvient. La page de la garde mobile sera écrite dans ses services et avec les gouttes de son sang.

Pendant que le général Subervie, le général Duvivier, et les généraux des comités de défense secondaient ainsi les efforts du gouvernement pour réorganiser nos forces de terre. M. Arago, dont le nom flattait l'orgueil de la marine, maintenait d'une main ferme la discipline sur nos Hottes, fortifiait nos escadres , armait nos ports , donnait la confiance sans réserve du gouvernement à tous les ofllciers de cette armée d'élite chez qui l'honneur garantissait la fidélité à la République, il faisait dans des vues à la fois patrioques et pacifiques flotter la flamme de nos vaisseaux sur les côtes de la Méditerranée.

Mais de si grands développements donnés à nos

forces nationales pour prévenir toute surprise sur terre et sur mer, tout hasard d'invasion et tout affront à la République exigeaient du Trésor des efforts correspondants.

Le gouvernement avait trouvé les finances dans une situation qui eût été lourde déjà en temps ordinaire et qui aurait exigé avant peu de mois un emprunt de six cents millions. L'emprunt exige le crédit. Les révolutions sont les éclipses du crédit parce qu'elles ébranlent non seulement les intérêts mais les imaginations, les imaginations ébranlées font resserrer le^ mains qui tiennent lor dans une nation industrielle. Les hommes sages du gouvernement se préoccupaient avant tout de la question financière. Ils savaient que toute la révolution allait se caractériser en violence ou en modération par les premières mesures financières que le gouvernement prendrait en débutant.

Ils disaient hautement qu'il n'y avait que deux moyens de faire franchir à la République cet abîme d'une révolution imprévue sans y précipiter la fortune publique : la dictature armée de l'instrument des supplices ou le crédit.

La dictature armée de l'instrument des supplices pouvait faire la banqueroute, les assignats, les maximum , et soutenir ces mesures désespérées contre les fortunes par un appel aux pauvres contre les riches. Les forces d'exécution ne manquaient pas. Le seul fait de la révolution soudaine et complète accomplie sans résistance par le hras des prolétaires; deux cent mille ouvriers dans Paris qu'on pouvait fanatiser quelque temps contre les fortunes comme on les enthousiasmait pour

la vertu ; deux millions de travailleurs déclassés sur la sur ace de la Ré|)ubli(]ue deinaudant du pain dans nos villes manufacturières où les ateliers allaient se rétrécir et se fermer; c'étaient 1» des éléments de terreur jjour les classes possédantes et de compression irrésilible pour un gouvernement désespéré, il n'y a rien quun pareil gouvernement ne se sentit la force de j'aire pendant ces deux premiers mois de la Uépublique. 11 avait derrière lui l'nnpulsion et le poids d'une révolution qui l'aurait poussé vers des abîmes mais qui le poussait sans que rien put lui ré^-ister. S'il ne prit pas la tyrannie c'est qu'il fut assez sage pour la mépriser, assez politique pour la craindre. 11 eut tous les jours plus de peine à la refuser qu'à la prendre. Un njot de lui faisait eourber en ce moment la France entière. » Nous «( avons assez de force pour faire tout le mal « qu'un bomme peut rêver, disait Lamartine à Il Dupont de l'Eure, quant au bien, c'est dilTé- II rent, il se fait lentement avec règle et mesure. )> Ce n'étaient donc pas les moyens d'exécution sur les fortunes qui inquiélaicnt legouverucment provisoire. Ces moycûs suraboudaicnt.

Mais tous ces moyens, banqueroute, assigoats, emprunts forcés, taxe sur les ricbcs, décimatioiji des capitaux, séquestres, confiscations, prolétaires imposés comme garnis^ires aux propriétaires, exigeaient k violence contre les cliosés. Les mcmr hrcs sages et modérés du gouverncmewt savaient que de la violence contre les çlioses à la violenc* contre les personnes il n'y avait que l'espace de la veille au lendemain, chacune de ces mesures auf i*ait,fait etiiouir l'or, tari l'impôt, tué \e. c.vé(\i{.

aDé.iuli le travail. Pour reti'ouver l'or, Tiuipùt, le crédit, le U'avail il (allait sévir. Les sévices de la loi auraient amené les résistances des contribua^ l>|cs. Les résistiujces auraient nécessité les déla-r tjpns, les condiunnations, les amendes, les iu^arccrations. De là aux éclialauds il n'y avait qu'un pas. Ce pas franchi le sang coulait. La première goutte versée par la Révolution au nom de la République rouvrait les écluses de sang. L'humanité iÇlait sacrifiée, la Révolution pervertie, la liberté déshonorée, la France livrée au crime, le riche à la terreur, le pauvres aux guerres civiles, la République à Tcxécralion de l'avenir.

Ces idées sans cesse présentes h l'esprit des membres du gouvernement, et fortement rcproT duites dans le conseil par les hommes politiques et par les hommes de finances ne laissaient pas d'iiésitatio^ possible à la majorité du conseil, à la première mesure de ccl;te nature qui aurait étédecrétéelcshomnjcs sages se seraient retirés pour en déx;linerle crime et la honte. Se retirer celait livrer la République au hasard, Paris aux déchiro ments instantanés, la France aux licleupSk iSul o'y pensait sans frémir ^

Cependant le trésor était sinistre à sonder. H ne pouvait se remplira mesure quilse vidait que par des sources (juotidiennes aussi abondantes et aussi int$rrissables que les pressanles nécessités qui le vidaient. U y avait encaisse le ^5 février 190 niillions. C'était une somme trcs-uifcrieur« à cfclle que le Trésor contient ordinairement dans ce mois qui précède le mois de mars où l'on paye la rente et sur lequel on accumule ordinairement les recettes. Si le Trésor eût montré la raoindi**

hésitation à accomplir ses engagements, le mot de Banqueroute, synonyme de celui de ruine dans le peuple aurait à l'instant couru sur toutes les bouches , glacé toutes les imaginations, resserré tous les capitaux, fait fermer toutes les caisses, décimé tous les impôts. Nous touchions recueil dans peu de jours. Il fallait montrer de la confiance pour en inspirer. Le nom du ministre des finances en donnait aux capitalistes et aux banquiers de Paris. M. Goudchaux avait la probité, Tobstination de scrupules , la droiture d'intenti<m , Texpérience de crédit et l'intrépidité de résistance à toutes les aventures de système et d'idée propres à rassurer tout ce qui pouvait et devait être rassuré dans la région des alfaircs. 11 était ce qu'il fallait être en un pareil moment , la régularité financière au milieu de la révolution politique. Mais il avait le défaut de ses qualités, le crédit timoré comme l'àme. Il s'alarmait trop vivement des doctrines lancées témérairement par ceux qui autour du gouvernement voyaient dans la tyrannie imposée aux capitaux ce qu'ils appelaient l'organisation du travail. Les discours du socialisme industriel au Luxembourg, discours qui s'évaporaient dans l'atmosphère du bon sens de la France et des ouvriers eux-mêmes lui causaient, comme surveillant du Trésor, d'incessantes insomnies.

Ces discours en effet avaient un fatal retentissement sur les affaires. Les ouvriers s'y enivraient les premiers jours des paroles sonores qui paraissaient contenir des tempêtes aux capitalistes. Les fabricants inquiétés par ces théories des salaires fixés souverainement par l'Etat, leur croyaient au cQmmencement plus de danger qu'elles n'en

avaient. Da pnniqnc fermait les manufactures, la produclion et la consommation se ralentissaient, et cependant ainsi que les membres éclaires du gouvernement Tavaient prévu , les ouviiers en masse commençaient déjà à sentir l'inanité des théories du Luxembourg. L'égalité des salaires distribués entre des ouvriers inégaux de forces, d'habileté , de conduite , de travail , scandalisait leur équité. L'assujettissement du capital forcé à se dépenser en {ravailsans y trouver son intérêt et sans écouler ses produits inquiétait leur bo)i sens. L'éloquence de leur jeune tribun Louis Blanc les altir;iil» .mais en sortant de son cours ils s'interrogeaient entre euxsur ce qu'il y avait d'applicable à leur condition dans cet Evangile dos salariés. Ils allaient aux conséquences , elles ne les menaient (ju'à limpossiblc. Ils hochaient déjà la tète et se disaient avec l'énergie vulgaire de leur langage :

« Ce Luxembourg est un passe-temps que la •t révolution a donné aux oisifs. On nous endort «! avec de helles paroles pour que nous ne '<enit tions pas la faim. Revenons au simple bon sens. <i 11 n'y a ni capital , ni salaire, ni travail sans li- « berté; si nous enlevons la liberté, au fabricant « et le capital au riche nous serons tous égnlcment « misérables. Ce qu'on nous prône c'est l'égalité «1 de la faim. »

Les problèmes de Louis Blanc, des socialistes et des économistes se heurtaient au Luxembourg comme les langues dans Babel. Le cœur de Louis Blanc éclatait en senlimenfs fraternels, sa parole en images, mais son système en ténèbres C'était YO'CoiineU des travailleurs, faisant luire les pro-

blêmes, promettant l'impossible et ajournant les rcsultnts à ceux qui ne pouvaient pas .ijourner leurs besoins.

Quelques membres de la majorité du gouvernemcnt'se réunirent cbcz M.Crémieux, ministre de la justice, pour sonder entre eux la situation et pour entendre les tristesses de M.Goudcbaux. Là, devant 31M. Marie, Betlimont, Crémieux, Garnicr-Pagès, Duclerc, Pagncrre, Carnot, Lamartine, M. Goudcliaux annonça rin^vocable résolution de se retirer. Les membres présents du gouvernement et les ministres Turent consternés. Ils sentaient ([uelle atteinte profonde au peu de crédit qui restait encore, la retraite d'un ministre estimé et qui avait la confiance des capitalistes allait porter. C'était une déclaration de détresse aux yeux de l'opinion. IJupont de l'Eure, Garnier-Pagès, Lamartine , tous les membres de la conférence supplièrent M. Goudcbaux de renoncer à sa résolution.

M. Goudcbaux ne céda pas. Un morne silence s'établit. Cbacun sentailr que dans un moment aussi critique où les finances étaient tout, où une banqueroute pouvait résulter d'une disparition du numéraire, et où le numéraire allait peut-être disparaître avec M. Goudcbaux, la démission du ministre des finances était le coup le plus terrible qui pût frapper le gouvernement.

Ce furent des minutes d'angoisses dont l'impression dut rester poignante dans l'âme de ceux qui comprenaient la poitée de cette cafastropbe des affaires à si peu de distance de la proclamation de la république.

Lamartine surtout en frémissait. Il était con-

vaincu que la banqueroute, la terreur et la guerre étaient un même mot. Mais il était convaincu aussi, que le gouvernement ne devait s'avouer vaincu par les difficullcs financières qu'en succombant tout entier.

« — Nous avouer vaincus ou impuissants de- «1 vaut les périls du trésor, faire dire aux ennemis «c de la France que la République a commencé sa « carrière par la banqueroute! plutôt mourir tous « à la peine, s'écria-t-il en se levant avec déses- « poir. Le départ du ministre des finances nous « consterne, mais il ne nous découragera pas. A «I présent que nous avons tout fait pour prévenir « ce malheur, faisons tout pour le réparer. )>

Le même élan souleva tous les hommes qui assistaient à la conférence. Garnieri^pagès , quoique expirant de faiblesse, de lassitude et de maladie , retrouva dans son cœur ce courage de l'honnête homme qui ne faiblit jamais. Il accepta le fardeau dont mieux qu'un autre il mesurait le poids, mais auquel son patriotisme religieux égalait en ee moment son dévouement. Son acceptation sauva le trésor, et en sauvant les finances des mesures extrêmes et acerbes que l'imprudence conseillait au désespoir, il sauva réellement la république.

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