‹ Histoire de la Révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · LIVRE JNEUYIEME · texte numérisé non relu

LIVRE JNEUYIEME

Cependant le gouvernement n'avait encore aucun renseignement précis sur le sort du roi, de la reine, de la famille royale, les commiss^tires désignes par Lamartine pour aller protéger leur tuile attendaient vainement l'ordre du départ, on a vu que le gouvernement désirait faciliter la sortie du roi, des princes et de ses ministres, au lieu d'y mettre obstacle, il n'avait donc employé que des moyens officieux pour être instruit de leurs diverses directions. Cétait à lïnsu du gouvernement et par une mesure spontanée de la justice qu'un mandat signé du procurcu' général ordonnait l'arreslation des ministres fugitifs et leur jugement, le gouvernement l^it étonné et alïîigé de cet acte, ce procès contrariait toutes ses pensées, il préparait à la capitale des émotions pénibles, il dénatur.iit le caractère de mansuétude et de magnanimité que les membres du gouvernement voulaient donner à la révolution. l>amnrliue appela le pi'ocureur général au ministère des affaires étrangères pour lui exprimer ces sentiments, ils parurent être aussi les sentiments de ce magistrat qui n'avait fait qu'obéir, dit-il, à un ordre supérieur. M. Porlalis j)romit à Lamartine que le mandat serait considéré comme une simple formalité et qu'on le laisserait éleindre dans l'oubli.

11 en fut de même d'un décret du gouvernement

qui suppi'imail les tilrcs. cette qucslion dclibéi-c^e le 27 icvrier à llîotcl de Ville aviiit été éciirlcc clédaii^neusciiiciit p.irle conseil, ^e commençons pas la Rcpiibli(iiic p.ir un lidicule, avait dit Lamartine, la noblesse est abolie , mais on n'abolit ni les souvenirs ni les vanités.

Les membres du gouvernement furent surpris de lire quelques jours après un décret qui abolissait Tusagc des litres, ils s'en rapportaient à la désuétude, l'innombrable quantité des décrets qui se pressaient sous leurs mains dans des circonstances d'urgence et dans le tumulte de l'Ilôtel de Ville, donnèrent lieu à quelques erreurs de cette nature, plusieurs de ces décrets n'étaient signés que d"un ou deux de nous, on les enlevait de la table du conseil et on les jetait aux imprimeurs sans quils eussent passé tous au contrôle ou à la vérification du conseil.

Xous avons vu que le roi , la reine et la duchesse de Nemours et^es enfants, étaient montés dans deux voilures de place attelées dun seul cheval sur la place de la Concorde, et qu'ils avaient pris la route de Saint-Cloud escortés d'un régiment de cuirassiers sous le eommîindement du général Regnaud deSaint-Jean-d'Angely. à Saint- Cloud le roi prit des voitures de la cour et se rendit à Trianoii où il resta quelques instants comme pour donner le temps à la fortune de ratleindre et de le retenir. le général Regnaud de Saint- Jean-d'Angely lui ayant demandé à la fin quel ordre il voulait donner aux troupes et s'il voulait les réunir autour de lui à Saint-Cloud? Cela ne ne me regarde plus lui dit le roi, c'est maintenaut

l'affaire du duc de Nemours. Le maître de poste de Versailles lui amena vingt-huit chevaux à Trianon pour ses équipages, bien différent du fameux maître de poste de Sainte-Menehould qui en retenant Louis XVI, fugitif aussi, fit trancher la tète à cet infortuné monarque et à toute sa famille, celui de Versailles dit au roi : « Voici les «< meilleurs chevaux de mes écuries, je les ai «t choisis moi-même ardents et infatigables pour « assurer le départ et le salut du roi par les routes « indirectes qu'il lui conviendra de prendre. ,« faites-les poursuivre leur course tant qu'ils au- « ront une haleine dans leur poitrine, ne pensez « pas à moi, tuez-les, Sire, mais qu'ils vous sau- « vent! i>

Le roi prit à la chute du jour la route de Dreux, il y arriva pendant les premières heures de la nuit, on ignorait encore dans la ville les derniers événements de Paris. le sous-préfet de Dreux, M. Maréchal, apprenant l'arrivée des voitures de la cour à une heure inusitée, crut qu'elles amenaient dans ce séjour royal quelques princesses effrayées des agitations des Tuileries, il se rendit au château et reconnut le roi.

.! Je ne le suis plus, lui dit ce prince, je ne sais « plus même où je vais abriter ma vie. Paris est « en feu, j'ai abdiqué pour éviter les derniers u maliieurs. je me fie à vous dans la mauvaise u fortune, comme je m'y suis fié dans mon bon- .1 heur, instruisez-vous, instruisez-moi de la suite « des événements que j'ignore, et conseillez-moi « selon les circonstances que cette nuit vous ré- « vêlera* )> A ces mots, le maire de Dreux entra pour pré-

scntcr ses hommages au roi. il ignorait tout; le roi alors reprenant la parole fut le messager de ses propres infortunes, il raconta avec détail et avec passion la série de vicissitudes qui avaient rempli ces derniers jours jusqu'au moment où entouré dans son palais par Tinsiirrcction croissante, mal inspiré par ses minisires de la veille, mal secouru par ses ministres du lendemain , mal défendu par SCS troupes, cependant fidèles, et abandonné par la garde nationale pour laquelle il avait régne, l'abdication et la fuite à travers les coups de fusils étaient devenues sa dernière ressource, il^ fut ému, touchant, passionné, il s'indigna de l'aveuglemcnt de la garde nationale, des faiblesses, des hésitations de ses ministres, de l'ingratitude des peuples qui élèvent un homme au trône pour les sauver de l'anarchie, et qui le précipitent dans un caprice au fond du gouffre d'où il les a retirés. il s'attendrit sur la vanité des services qu'on rend aux hommes , sur le sort de la reine , sur leurs vieillesses reléguées, vertes et fortes encore, dans l'inutilité de quelque «xil royal loin de Paris qu'ils avaient aimé, loin du gouvernement qu'il avait dirigé, loin des conseils qu'il avait éclairés de son expérience et de ses lumières.

Les deux magistrats versaient des larmes à ces reproches adressés par un vieillard meurtri de sa chute, à sa fortune et à la nation. Le roi quittant bientôt ce triste sujet, fit un retour sur son pctitfils , et plaignant ses enfants jetés par une demirévolution sur un trône que toute sa sagesse à lui n'avait pu raffermir, il sembla présager des malheurs, et adresser des vœux désespérés au ciel pour ces destinées.

Cependant le roi se flallait cncnro que sa retrailo avait tout apaise et que son alidleatiiin avait laissé derrière lui un trùne, des ehambres, un ii,ouvernemcnt. il déclara au maire et au sous-préfet que son intention était de s'arrêter quatre jours à Dreux pour y attendre la résolution des chambres î» son égard, Tindication du séjour et de Icxisteju'e royale qui lui seraient assignés |}ar la nation, il prit quelque nourriture, il visita au flambeau les constructions qu'il avjiit ordoiTnées au château conmic un homme sûrd'unlc;idemain. • Ce château inhabité était dénué de tous les objets de première nécessité pour le roi, les princesses, les enfants, les habitants attachés à la famille royale se hâtèrent d'apporter meubles, linge, vêtements, argenterie, on prêta au roi quelques centaines de pièces d'or, le sous-préfet lui proposa d'envoyer chercher le l'égiment de Chartres qui était en garnison à Chartres, il refusa, la gardo nationale de Dreux lui lournil des postes de sûreté et d'honneur.

Après le repas il écrivit lentement à M. de Montalivet ministre de sa maison pour lui demander ses jîortefeuilles, ses nécessaires, ses objets de toilette, et pour lui donner ses instruclionâ préliminaires sur les dispositions à faire relativement à sa fortune.

A deux heures le courrier porteur de cette dépêche part, le roi se couclie et s'endort d'un profond sommeil, pendant ce sommeil un ami de M. Bethmont arrive de Paris et annonce au souspréfet la proclamation de la République.

M. JIftréchuI veut laisser au moins au roi &çi

heures de repos afin que sa force restaurée suffise au coup qu'il va recevoir, il monte au château à sept heures, il informe les aides de camp du roi et le duc de MoiUpcnsier. le roi dormait encore, sa famille le rcvciile. la nouvelle lui cslménaiçée et adoucie par la tendresse de la reine, cette princesse a changé son courage pendant la lutte en résignal ion après le malheur, un conseil de famille et d'amis s'ouvre autour du lit du roi. on décide que la famille royale se sci)arera pour échapper à un soupçon et aux émotions que des voitures remarquées ou des visages reconnus pourraient exciter sur les chemins.

On assigna pour rendçz-vous à la reine et au roi une maison de campagne isolée et inhahitée appartenant à M. de Perthuis sur le cap dllonfleur. de là on espérait trouver facilement des moyxms •furlifs demharcation et gagner la côte d'Angleterre, le due de Monlpensier, ia duchesse de Nemours et les enfants prendraient la route d'Avranehes pour se réfugier de là à lilc de Jersey ou de Guernesey.

^On laisse les voitures de cour, le sous-préfet en procure de moins suspectes empruntées aux habitants de Dreux, les \ ètements les plus simples déguisent les fugitifs, une calèche emporte vers Avranches le duc de Montpensier et la duchesse de iNemours. le roi la reine une femme de chamhre un valet de chambre et M. de lUunigny aide de camp du roi montent dans une voiture fermée. la reine qui avait commandé pour le malin une messe dans la chapelle sur le tombeau de son fds ne put même faire ses prières d'adieu à ces centres, l'heure pressait, te sous-préfet de Dreux

part avec eux sur le siège de la voiture, ils prennent la route d'Anct et de Louviers.

Arrivé à Anct, premier rclai de poste, le roi est reconnu et salué avec respect. M. Maréchal lui procure huit ou dix mille francs en or et des passeports sous des noms supposés.

A Saint-André les chevaux se font attendre, le peuple rassemblé par un jour de marché soupçonne et inspecte à distance la voiture, il croit entrevoir M. Guizot. un cri selèvc : c'est Guizot, c'est Guizot! l'émotion sc'^ropage et devient menaçante, le sous-préfet connu de quelques habitants de Saint-André s'efforce de détromper I9 multitude, il fait des demi-confidences qui sont comprises et respectées. *

Cependant trois hommes s'approchent et regardent au fond de la voiture, le roi s'y tenait à demi caché, il portait un bonnet noir rabattu sur son front , des lunettes , pas de faux cheveux sur sa tête chauve. Ces hommes restent indécis et reviennent bientôt avec deux gendarmes, les passeports sont demandés. M. Maréchal les pi'ésente, prend à part un des gendarmes, confie à sa générosité le secret du salut du roi et de la reine, le gendarme ému feint d'examiner les passe-ports et de les trouver en règle, les chevaux sont attelés, le roi part.

La voiture roula ainsi tout le jour sans obstacle, le seul danger était la traversée d'Evrcux. M. Maréchal tremblait que le. prince ne fût reconnu et arrêté dans une ville si voisine de Paris où la population effervescente pouvait faire craindre des émotions au nom du roi. on en appro-

chait ; l'anxiété de Thommc qui veillait sur le salut de deux vieillards croissait à chaque tour de roue, il apercevait déjà les clochers de la ville, un souvenir monta à son esprit, il se rappela qu'un de ses amis avait une maison de campagne près de la route dans le voisinage d'Kvreux. il fit arrêter les chevaux, il interrogea un cantonnier qui cassait des pierres sur le rebord des fossés, cet homme lui montra du doigt la maison et hii indiqua le chemin de traverse qui y conduisait. M. Maréchal ordonna au postillon dy mener la voiture.

La maison était vide, le fermier et sa femme reçoivent les voyageurs sans les connaître à leur propre foyer. le roi et la reine s'installent dans une chambre configuc à la cuisine de la ferme, ils se récliaufTent, ils reçoivent l'hospitalité rustique de ces pauvres gens qui les prennent pour des amis de leur maitre.

Pendant qu'ils goûtent ces heures de repos M. Maréchal court à pied à Evrcux et informe son ami du dépôt confié à sa maison.

La ville fermentait au bruit successif des événements de Paris, le passage par Evrcux était impossible. M. Maréchal et son ami s'informent des moyens de l'éviter en tournant le mur, ils rejoignent la famille royale dans sa retraite.

Le fermier instruit par son maître du rang et du malheur des hôtes qu'il a reçus se dévoue avec ardeur à leur salut, il connaît les chemins détournés ; il attèle ses chevaux à la voiture ; il conduit lui-même le roi.

Un homme sûr conduit la reine par une autre route, on part à sept heures, on marche toute la nuit, avant le jour le roi et la reine arrivent cha-

cun de leur côté sur le cap d'IIonfleur, et s'fibritent sans avoir éveille aueunc allention dans la maison de M. de Perthuis. Cette maison noyée dans les arbres est bâtie sur une élévation à une dcmi-heui'e de marche de la villq.

C'était le 26 février, le maître de la maison ne riiabitait pas. un jardinier intelligent et sûr était instruit d'avance du mystère qu'il allait protéger. Cet boinme avait inspiré à sa femme et h ses enfants la discrétion et le dévouement sur lesquels repose tout le plan de la sûreté et de l'évasion du roi et de la reine, nul ne se doutait dans la contrée que cette maison déserte renfermât ceux qui étaient deux jours avant les souvex'ains de la France et les hôtes de tant de palais, on avait soin de tenir les volets fermés, la fumée même des cheminées ne s'élevait que pendant la nuit, ce confinement dura neuf jours, ces :icuf jours étaient employés par le génér.d Rumigny, par le général Dumas et par quelques aHidcs à procurer au roi des moyens sûrs d'embarquement pour l'Angleterre, ce prince et ses amis ignoraient <]ue le gouvernement avait autorisé Lamartine à leur procurer lui-ménic avec les égards et les prudences dus au péril et à l'infortune ces moyens de fuite.

Le roi craignant d'être reconnu et arrêté au Havre s'il s'y rendait pour y prendre le paquebot d'Angleterre, alla de nuit à pied à Trouville. Ua négociant de Trouville M. Guelfi(>r lui donna asile pendant deux jours, d'après le conseil de son hôte le roi se décida à fréter un bateau pécheur du port de Trouville pour se faire conduire en mer à un

paquebot anglais, le premier patron auquel il s'adressa soupçonne, marchande, et veut l'iiirc payer exorbitamment son service, on le congo'die. un autre soupçonne aussi qu'il s'agit de sauver des fugitifs , il ofl're gratuitement sa barque par jiénérosilé. on acce[)te son dévouement, mais le premier, jaloux et honteux, informé du départ projeté de son camarade, divulgue le mystère et le' dénonce le roi instruit des rumeurs qui circulent dans la ville redoute des recherches domiciliaires auxquelles ces rumeurs vont donner lieu, ilchani^e d'asile et revient enfin la nuit par des chemins boueux , sous la pluie, découragé, harassé et se croyant poursuivi dans la maison du jardinier où l'attendait la reine, la côte semblait se fermer devant eux. l'enthousiasme pour la République , quoique inoffensif et généreux, semblait donner au pays tout entier l'apparence de la haine contre la royauté.

[Jn jeune ofTicier de marine résidant au Havre qui n'était point dans la confidence du séjour du roi aux environs, mais qui soupçonnait par des demi-révélations que la famille rovale cherchait en vain des moyens d'évasion, prit sur lui 'e demaiidcr au capitaine Po! de la marine anglaise» s'il consentirait à prendre le roi en pleine mer à son bord dans le cas où ce prince irait aborder son paquebot dans une bar.jue pêcheur, le capitaine Pol répondit que ses ordres s'y opposaient, mais arrivé à Southampton il se hâte d'avertir confidentiellement l'amirauté des ouvertures qui lui ont été f:iites et du service qu'un paquebot croisant sur les côtes de France peut rendre au roi. lord Palmerston expédie à l'instant des ordres

dans cet esprit aux consuls anglais sur nos côtes du Nord.

Le jeune officiel' averti à son tour par le consul d'AngIclerTC au Ilavic, parvient à découvrir l'asile du prince fugitif, il lui amène le vice-consul, on convient que le roi s"embarquera au Havre sur un des navires qui transportent de la côte de France à la côte d'Angleterre des bestiaux et des vivres.

Cinq joui-s entiers un vent contraire, une mer terrible, s'opposent au départ de ces bâtiments, le roi dévorant les heures se ronge d'impatience et d'inquiétude, il va, et revient plusieurs fois à travers champs et par les tcmpèlcs de la nuit de sa retraite au port du Havre et du Havre à sa retraite, enfin il s'arrête au parti plus dangereux que tout autre de s'embarquer non loin de Rouen, à bord du paquebot qui va de Rouen au Havre, ce bâtiment qui arrive au Havi'c la nuit, lui donnera plus de chances de traverser cette ville sans être signalé et de passer immédiatement comme un voyageur venant de Paris de ce bâtiment de la Seine sur le bâtiment de mer qui prend ses passagers pour les transporter immédiatement en 4ngleterre.

Le roi se déguise, il prend les noms de Théodore Lebrun, le maire favorise de quelque connivence pieuse cet embarquement, le vice-consul anglais donne le bras à la reine, les deux vieillards reconnaissent en montant sur. le pont le même bâtiment qu'ils ont frété un an avant pour leur promenade en mer pendant leur séjour de plaisir et de fête au château d'Eu.

Quelques-uns des mêmes matelots font encore partie de l'équipage, celui qui est chargé de faire

la revue des voyageurs pour^ leur demander le prix des passages tient une lanterne dont la lumière se réverbère par hasard sur le visage du roi. il reeonnait à cet éclair le prince qu'un autre regard que le sien peut trahir, il se hâte de détourner sa lanterne en faisant un signe de respectueuse discrétion à son ancien maître. •

Le bruit se répand de confidence en confidence parmi Tcquipage que le bâtiment porte les fugitifs d'Rti. pas un de ces matelots n'a la pensée de servir la République par une lâche trahison de la vieillesse et du malheur, ils feignent de ne rien voir et veillent sur fout, seulement quand le bâtiment est amarré au quai du Ilatre ils se rangent sans affectation sur le passage des voyageurs, ils découvrent leur front en sinclinant avec un " silencieux respect : « Que Dieu vous sauve , dirent-ils à demi-voix. « C'est ce qu'avait dit la République elle-même par la voix de son gouvernement pendant que les coups de feu éclataient encore et que le sang de Paris n'était pas lavé sous les pieds.

11 n'y avait que la largeur d'un quai à franchir pour passer du p.iquebot de Rouen sur le paquebot de Southampton. le roi , la reine , précédés du "énéi'al Dumas et du cénéral Rumii;nv le franchissent sans être observés et montent sur le bâtiment anglais, au moment où îe roi mettait le pied sur réchellc une femme s'approche une lanterne à la main et s'écrie : « C'est lui, c'est le roi ! i» Un officier s'approche pour s'assurer sans doute par ses propres yeux de l'identité du prince : « ir

« est trop tard , dit le capitaine du paquebot, > et il fait retirer réclielle.

Cotte circonstance impressionna vivement les serviteurs du roi, qui crurent que son salut avait tenu à cette minute et avait pu être compromis par ce cri de femme et par cette curiosité d'un solciat; mais aucun ordre de s'opposer au départ du roi n'avait été donné par personne et les instructions les plus contraires à toute mesure contre sa sûreté et sa liberté étaient dans les mains de ces agents.

Le navire partit, il porta pendant une nuit de rafales et par une mer terrible le roi à Soutbimpton où l'altenilait Tliospitalité de son gendre le roi des Belges dans leur cbàteau royal de Clareniont.

D'autres vicissitudes résultat de la même erreur sur les intentions du gouvernement et sur la magnanimilé du peuple avaient pendant quelques jours signalé la fuite de la ducbesse d'Orléans, de ses fils, du duc de Nemours, de ses enfants, et de la ducbesse de Montpcnsier.

Nous avons vu que la ducbesse d'Orléans obligée de s'évader de la salle de la Cbambre des députés devant la seconde invasion du peuple s'était retirée avec le comte de P.iris, MM. de ]Mornay, Scbeffer, Lasteyric, Courtois, Clément. Admirable de présence desprit et de courage, M. de Mornay avait protégé son départ et sa course de la Cbiunbre des députés à Tbôtel des 'nvrslides. la voiLure qui coiiduisait la princesse avait éc!i;ippé aux regards du peuple, le marécbal Molitor avait

reçu la princesse, le comte de Paris, et le duc de iNcinours dans ses tipparlcnicnls pendant quelques heures, mais le vieux soldat malade et trouble de la responsabilité des événements avait témoigné sur les dispositions des invalides des doutes, et sur la sécurité de cet asile des inquiétudes, qui avaient profondément découragé la confiance de la princesse et de ses amis.

Pendant que le maréchal faisait préparer un dîner pour ses hôfcs et que des conseils d'amis se tenaient» autour d'elle, la princesse qui avait sans cesse devant les yeux le souvenir de la captivité du Temple et l'image de son fils remis aux mains d'un autre Simon , avait résolu de ne pas prolonger d'une heure son séjour aux Invalides, elle partit, avant la fin du jour-, avec son fils sous la garde de M. Anatole de Montesquiou pour le château de Ligny à quelques lieues de Paris.

31. Anatole de Montesquiou ancien aide-dccamp de l'empereur, puis attaché à la cour de la reine Amélie, était un de ces caractères qui n'ont du courtisan que les grâces , mais qui ont la bravoure des soldats , la chevalerie des poètes , le dévouement de l'honnête homme, la princesse protégée par M. de Montesquiou, informée heure par heure par ses amis de Paris de tout ce qui pouvait intéresser son cœur de mère , suspendre ou favoriser sa fuite , passa plusieurs jours cachée au château de Ligny. elle y était dévorée d'inquiétude ^ur le sort de son second fils le duc de Chartres.

Au moment où la princesse s'échappait de la Chambre des députés elle avait été séparée de ses enfants par le peuple qui inondait les salles, les escaliers et les couloirs, le duc de Chartres était

tombé sons les pieds delà foule, les cris de sa mère le redemandaient en vain, les vagues du peuple étaient sourdes comme ecMcs d'un océan.

Des députes et des employés de la Chambre lui avaient promis de rapporter bientôt son fils, ils l'avaient conjurée de ne pas se perdre elle-même ainsi que le comte de Paris en s'obstinantà rester dans un tumulte qui pouvait la menacer, l'étouffer, ou la retenir captive, en effet deux frères Iiuissiers de l'Assemblée, nonmiés Lipmann, Alsaciens d'origine et dévoués à la princesse s"é|)uisaicnl d'efforts pour retrouver et sauver le jeune prince, pendant que lun deux nommé Jacob Lipmann ramasse le pauvre enfant, l'élève dans ses bras pour le faire respirer, et le soustrait au froissement de la multitude, Tautre soutient à l'entrée d'un corridor le poids de la foule qui menace de le renverser sous ses ondulations, l'huissier Lipmann emporte l'enfant dans son logement eontigu au palais, il le couche, il le soigne, il avertit M. de Lespée questeur de TAssembléc du dépôt que le hasard de la journée a remis dansses mains.

A huit heures du soir M. de Lespée qui croyait la duchesse d'Orléans encore aux Invalides vient prendre chez M. Lipmann le duc de Chartres. M. Lipmann porte le prince velu comme un enfant du peuple dans ses bras. La duchesse était partie. 51. de La Valette et M.d'Elchingcn le confient aux soins de M. et madame de 3îornay. il reste deux jours malade dans la maison d'une pauvre femme de la rue de l'Un versilé à qui M. de Mornay l'avait confié pour le soustraire anx rechereUcs. Rassurés par l'esprit du gouvernement, M. et madame de Mornay le reprirent

chez eux , le romhlcrent de soins , et le rapportèrent sauvé et guéri dans les bras de sa mère.

La princesse part du château de Ligny pour Versailles sous un déguisement, une voiture préparée par ses amis la conduit à Vcrs^ûlles. à Asnières elle ])rcnd le chemin de fer de Lille, elle passe la nuit sans sommeil à veiller et à prier auprès du lit de ses enfants.

L'ombre de la révolution la poursuivait toujours, au seuil de la France elle tremblait encore d"y être retenue et de laisser à ses fils le sort des enfants de Marie-Antoinette, mais ce n'était plus la France sans justice et sans pitié, la France des prisons et des échafauds.

Le général Baudrand gouverneur du comte de Paris et conseiller de la princesse s'était fait porter quoique malade et incapable de mouvements à son poste au palais au moment de l'invasion du peuple, quand le peuple entra sur les pas de la duchesse qui venait de sortir, le général dit aux envahisseurs qu'ils étaient dans les appartements de la veuve du duc dXTrléans. A ces mots, ils s'étaient découverts, ils avaient respecté les appartements et placé d'eux-mêmes des sentinelles aux portes pour préserver les souvenirs de la mère et de la veuve, ils combattaient contre la royauté, ils s'inclinaient devant la nature.

La princesse avait des amis parmi les chefs qui communiaient à Lille, l'armée nombreuse qui formait la garnison de cette place de guerre pouvait être tentée par sa présence et enlcv('e à la Réi)!ibli{juc par son enthousiasme pour une femine et pour un enfant, elle eut pendant celte dernière nuit la pensée de se raoiitrer aux trou-

pcs cl de revendiquer le Irônc pour son fils. Le crime de la guerre civile lui apparut entre le trône et celte pensée, elle recula, et repartit de Lille, clic gagna les rives du Rhin sous le nom de comtesse de Dreux, elle rejoignit sa mère à Ems. clic se réfugia dans les souvenirs tous purs de son bonheur passager en France, de son deuil, de sa disgrâce, de l'ccroulement de sa destinée sous les fautes d'autrui, et dans sa résignation aux volontés de sa seconde patrie dans laquelle son nom n'inspira jamais aux hommes de tous les partis que l'admiration, rattendrissement et le respect.

Le duc de Nemours sortit de France sans obstacle aussitôt que ses devoirs envers son père , sa belle-sœur et son neveu furcntaccomplis.il s'était montré plus digne de sa popularité dans Tinforlunc que dans la prospérité, intrépide, désintéressé, il n'avait marchandé ni sa vie ni ses droits à la régence pour sauver la couronne ad fils de son frère. L'histoire lui doit la justice que l'opinion ne lui rendait pas.

Deux princesses avaient été séparées du roi et de la reine au moment du départ précipité des Tuileries. C'était la princesse Clémentine^ épouse du duc de Saxe-Cobourg, et la duchesse de Montpcnsier; le duc de Montpcnsier en accompagnant son père jusqu'aux voitures qui rattendaient sur la place de la Concorde avait cru revenir sans obstacle aux Tuileries et veiller lui-même au salut de sa femme qu'une grossesse avancée retenait immobile depuis plusieurs jours dans ses appartements, la foule qui se précipitait de toute» les is-

sucs dans les jardins avait bientôt appris au prince que le retour était impossible, il avait confie en partant la princesse aux soins de quelques Iiommcs de sa maison et à la sollicitude de 31. Jules de Lasteyric dont la loyauté, le nom, et la popularité, le rassuraient sur tout événement, il était monté précipitamment à cheval et avait suivi le roi à Saint-Cloud.

Au moment de Tinvasion du château M. de Lasteyric avait donné le bras à la princesse, il s'était perdu avec elle dans la foule trop confuse et trop tumultueuse en ce moment pour faire attention à une jeune femme traversant le jardin.

M. de Lasteyric espérait arriver assez vite au pont Tournant pour faire partir la duchesse de Montpensicr en sûreté avec la famille royale, au moment où il sortait des jardins, la voiture pleine et précipitamment refermée par M. Crémicux était partie au galop laissant la princesse Clémentine abandonnée, errante, et ne pouvant ni suivre ni revenir sur la place, heureusement elle aperçut M. de Lasteyric et la duchesse de 3Iontpcnsicr sa belle sœur, elle se joignit à ce débris de sa famille.

M. de Lasteyric conduisit les deux jeunes femmes chez sa mère sans être ni reconnu ni interrogé sur la route, cette maison populaire par le double nom de Lafayette et par les vertus de madame de Lasteyric sa fille, était un asyle inviolable aux soupçons et aux recherches du peuple, quelques instants après la princesse Clémentine en ressortit et rejoignit son père à Trianon, la jeune duchesse de Montpensicr resta jusqu'au 25, au foyer et sous la protection de madame de Las-

teyric. son mari lui avait fait dire de Drciiv de le rejoindre au cliàtcau d"Eu par le général Thierry son aide de eamp. il croyait alors (juc le roi pourrait s'y rendre, et y faire sa résidence, la raj)iditc de la fortune l'avait devancé sur la roule même de cet exil, il errait sur les bords de l'Ucéan.

Arrivée à Eu , la jeune princesse descend an château et le trouve vide, dos bruits alarmants annoncent larrivcc d'une colonne d'ouvriers de Rouen qui viennent dit-on ravager comme a Neuilly la demeure du roi. la duchesse quitte le palais de son père et demande un asile à M. Estancelin diplomate attaché à l'ambassade de Munich, à la nuit tombante elle repart pour la Belgique accompagnée de M. Estancelin et du général Thierry, on la dirige sur Bruxelles.

A Abbeville le passage d'une voiture émeut et groupe le peuple, on arrête les chevaux, on cric que ce sont des princes qui s'échappent. M. Estancelin se moiitreà la jtortière. il était connu de nom dans le pays, il alïirme que la princesse est sa femme avec laquelle il retourne à son poste à l'étranger, pour détourner davantage les soupçons il ordonne au postillon de conduire la voiture chez un de ses amis dont les opinions républicaines sont une garantie pour le peuple, il descend à la porte de cet ami, lui confie à voix basse le nom, le rang et la fuite de la jeune femme. L'homme au cœur faible on aride tremble ou s'endurcit, il craint que ce mystère découvert ne le dépoi)uIarise ou ne compromette sa vie. en vain le général Thierry et M. Estancelin insistent,

conjurent, supplient, lui reprcsentent l'inviolabilité c!u malheur, de Tiîge, du sexe, de l'état de grossesse et d'anéantissement d'une femnie que son refus va livrer aux turbulences d'une émeute, à l'efi'roi d'une captivité, ou au hasard d'une fuite impossible, à pied, la peur est sourde, l'égo'israe est implacable.

Les voyageurs voyant quelques hommes du peuple se grouper autour de la porte descendent de voilure, la laissant vide dans la rue, et vont chercher un autre refuge un peu plus loin, ils se séparent. M. Estancclin indique au général Thierry la direction d'une des portes de la ville, il est convenu que le général la franciiiraavec la duchesse, et qu'après être sortis ainsi de la ville avec son dépôt il attendi'a sur le bord de la roule de Belgique la voiture que M. Estancelin ramènera entre onzehcnres et minuit.

M. Estancelin s'éloigne pour aller chercher auprès d'autres amis les moyens de se procurer des chevaux.

Le général Thierry et la jeune femme errent sous une pluie glacée et sous les ténèbres les plus profondes d'une ville inconnue, lèvent de la tempête avait éteint les révcibèrcs. ils avançaient presque à làlons dans la direction qu'on leur avait indiquée.

Après beaucoup d'erreurs et de circuits ils arrivent enfin sous une porte de ville en ronslrutlion, dont l'arche échafaudéc et cintrée de bois, éto-it fermée par des planches du côté de la campagne, ils revienucntsur leurs pas. ils se glissant par une porte latérale étroite tt basse laissée libre par les constructeurs pour l'cntrce et la sortie des pië-

tons, ils s'y aventurent, et se croient hors de la ville.

Mais ce faux chemin alors défoncé par la pluie et parles charrettes, inondé de flaques d'eau, encombré de matériaux et de pierres de taille, aboutit aune carrière sans issue visible, la jeune femme enceinte enfonce jusqu'cà la cheville dans les marcs, et perd ses chaussures dans la glaise détrempée, le général se désespère, il craint que l'excès de fatigue et l'intempérie ne fassent expirer sans secours une enfant portant un autre enfant dans son sein, il fait asseoir la princesse sur une pierre, l'enveloppe de son manteau, et lui dit de l'attendre immobile pendant qu'il va rentrer dans la ville et implorer du hasard ou de la pitié un toit ou un guide.

Il hésitait à frapper à une porte, tremblant que cette porte ne devint pour la princesse un piège au lieu d'un salut, lorsqu'un inconnu ami de M. Estancclin et envoyé par ce jeune homme pour retrouver et guider les fugitifs, aborde le général, se fait reconnaître, court avec lui retrouver la princesse, conduit les fugitifs hors de la ville, et dépose la jeune femme sous le hangar sans feu d'une tuilerie abandonnée.

Là le général Thierry et la duchesse de Montpensier, comptent lentement les heures; la voiture ne larde pas à se faire entendre, elle emporte enfin la duchesse de Montpensier vers Bruxelles et vers son époux.

La princesse avait été courageuse comme une héroïne, et insouciante comme un enfant pendant cette nuit de détresse et d'angoisse, au moment où elle cherchait en vain ses souliers dans la boue

et marchait pieds nus dans le ravin : « Quelles « aventures étranges pendant cette horrible nuit « lui disait le général Thierry pour relever son «( courage par la satisfaction au moins d'une ima- « ginalion romanesque ! — Oh oui répondit-elle : « ch bien j'aime mieux ces aventures que la mo- « notonie de la table ronde de travail dans les «c salons chauds et somptueux des Tuileries. i>

Leduc de Wurtemberg, époux de cette princesse Marie , que les arts avaient pleurée comme la cour de son père, était le dernier prince de cette famille qui fût resté à Paris. Larmarline lui fit remettre des passeports sous un nom moins connu pour retourner en Allemagne.

Telle fut rémigration de cette famille grandie par la révolution, expulsée par la révolution, venue de Texil , montée au trône et retournant dellc-mème en exil. Aucune imprécation ne la suivait sur le seuil de la France, plusieurs de ses membres emportaient la vénération, d'autres l'estime, d'autres les espérances, la nation restait juste, digne dans son émancipation, la république', née de l'idée et non 'de la colère, se contentait de faire place au règne du pays, ce n'était ni les princes ni les princesses qu'elle proscrivait, c'était le trône qu'elle écartait, elle envisageait déjà dans le lointain le moment où elle serait assez incontestée et assez forte d'elle-même pour rendre leur part dans la patrie à ceux qui n'y revendiqueraient plus que la place de français et de citoyens.

La confiscation des biens du roi , des princes et des princesses fut proposée plusieurs fois alors

par les républicains irréfléchis qui assiégeaient le gouverncincnt provisoire d'injonclions cl de conseils, elle y fut unanimement rc|)ousséc. les membres du gouvernement ne voulaient à aucun prix fonder la république sur une spoliation et sur une injustice, ils décernèrent seulement en secours alimentaires aux ouvriers sans pain le million arriéré que la nation payait par mois à la royauté.

Quant à la situation pécuniaire que la république ferait au roi et aux princes, on ajourna de la décréter, jusqu'au moment où le calme aurait rendu son sang-froid el toute son équité au peuple, on convint seulement en principe que les biens personnels du roi et des princes resteraient leur propriété inviolable, qu'en cas d'insulfisancc, la nation l'erait au roi exilé une provision convenable h son rang et au besoin de sa maison ; qu'en cas de fortune personnelle excessive conservée sur le territoire français par le roi ou les princes ses fîls, la nation les ticndi'ait eu tutelle pendant les premières années de la fondation du nouveau gouvernement; quelle affecterait une partie convenable des revenus à ces princes ; qu'elle capitaliserait le reste à leur prolit pour leur < (re remis en toute propriété aussitôt (jue toute soidc de guerre civile par eux, serait démontrée imjiossible; qu'enfin la nation ofFriiait à la duchesse d'Orléans et à son fils un subside digne du rang qu'elle avait occupé en France et des sentiments q<irelle y avait inspirés. Un hoaimc d'une renomniéc unanime, M. Lherbette, ancien mcnd)re de la Chambre des députés, agréé à la fois par la nation et par la royauté, fut nommé admiiiistratcur et liquidateur de ces biens. M. Lherbcltc refusa

par un honornblc scrupule. M. Vavin fut supplié d'accepter, chaque fois que la question fui reproduite devant le gouverneniciit, elle fut Irailéc et rwiolue dans ce sens par la majorité du conseil, c'est dans celte pensée et dans ce réi-ime intcrniédiaire que le gouvernement allendit l'assemblée nationale, elle les adopta en leur donnant laulorilé cl la dignité d'un gr.ind peuple.

Les craintes de guerre civile que la présence du duc d'Aumalc à la tète de l'armée d'.Urique laissait dans les esprits ne lardèrent pas à se dissiper. Le gouvernement avait nommé le général Cavaignac gouverneur général de l'Algérie. Ce nom de Cavaignac était consacré chez les républicains par le souvenir du frère aîné de cet olïicicr. Godcfroy Cavaignac était un nom à la hauteur du nom de Carrel dans l'opinion républicaine, il était mort avant l'avénoment de son idée, son idée portait son deuil, elle iui rendait hommage dans la personne de son frère, le frère était lui-piêuTC un officier de renom, il avait su mériter la confiance de l'armée par sa bravoure, et sans répudier les traditions de son frère et les aspirations de sa mère à la république, il avait conquis l'estime cl la confiance des princes, la franchise de ses opinions le couvrait, la franchise ne conspire pas. il était incapable de trahir. Le duccrAumale, en aj)prenanl l'abdication de son père, adressa à son année une proclamation et une adresse dignes des premiers temps de la première république, où Thomme • s'effaçait devant la patrie.

•: Habitants de l'A'gérie,

« Fidèle à mes devoirs de citoyen et de soldat,

« je suis resté k ir.on posle tant que j'ai pu croire «t ma présence utile au service du pays. Cette si- « tuation n'existe plus. M. le général Cavaignac tt est nomraé gouverneur général de l'Algérie, « jusqu'à son arrivée à Alger les fonctions de « gouverneur général de l'Algérie par intérim « seront remplies par le général Changarnier.

« Soumis à la volonté nationale, je m'éloigne, « mais duTond de l'exil tous mes vœux seront pour « votre prospérité et pour la gloire de la France « que j'aurais voulu servir plus longtemps.

<c II. d'OuLÉAxNS. »

II Le général Changarnier remplira par intérim « les fonctions de gouverneur général jusqu'à « l'arrivée à Alger de M. le général Cavaignac, «t nommé gouverneur général de l'Algérie. En « me séparant dune armée modèle d'honneur et ic de courage dans les rangs de laquelle j'ai passé <t les plus beaux jours de ma vie, je ne puis que II lui souhaiter de nouveaux succès; une nou- •I velle carrière va peut-être s'ouvrir à sa valeur, u elle la remplira glorieusement j'en ai la ferme « croyance.

II Officiers, sous-officiers et soldats, j'avais es- « père combattre encore avec vous pour la patrie. Il cet honneur m'est refusé, mais du fond de l'exil II mon cœur vous suivra partout; il vous rappel- II lera la volonté nationale, et triomphera de vos II succès, tous ses vœux seront toujours la gloire Il et le bonheur de la France.

« II. d'Orléans. »

L'opinion publique rassurée sur ce point s'in-

qiiiôtait de plus en plus de nos finances. On frémissait de ce congrès des salnriésau Luxembourg. C cltiit un danger sans doute. Mais l'histoire devra le reconnaître. La parole et Tintervention de Louis Blanc puissantes dans le principe sur deux cent mille ouvriers avaient en même temps une action modératrice sur les passions du peuple. 11 leur présentait de faux systèmes , mais ne leur prêchait pas de mauvais sentiments, il y avait des espérances maladives et exagérées dans ses théo- ! ries, il n'y avait point de vengeances. Il promettait I des chimères , il ne donnait ni désordre, ni vio- ' lenccs, ni sang. Le Luxembourg sous son insinuation contribua beaucoup à intimider les capitaux, mais il contribua aussi à maintenir Tordre, à prévenir les expropriations, à dépopulariser la guerre, à l'aire prévaloir linstinct d'humanité dans les masses. Une idée fausse peut être honnête, et ce qui est honnête n'est pas utile pour être allié à des erreurs en industrie. Tel était au commencement le caractère des enseignements de Louis Blanc au Luxembourg.

Cependant afin de prévenir la panique qui croissait d'heure en heure on ébaucha des mesures pour rassurer le capital, le travail et le crédit. on répondit au mot banqueroute jeté dans les esprits par un décret qui anticipait de quelques semaines le paiement de la rente aux créanciers de l'Elat. C'était répondre par un fait à des suppositions de ruine, c'était le défi jeté à la défiance. Cette mesure ne suffit pas pour rassurer les imaginations, les banquiers y virent une bravade

pour déguiser la peur, ils calculèrent que la rente une fois payée, il ne resterait rien au trésor. Les inquiétudes se propagèrent, l'argent se resserra. Les sept cents millions que FEtat devait aux caisses d'épargnes, aux porteurs de bons du trésor, aux services publics, pesèrent sur le ministre des finances. Il signala des éventualités sinistres auxquelles il frémissait dattaclier son nom. Garnicr- Pagès avait pris le fardeau du ministère des finances. Il ne se dis-^imuLiit rien de rextrémitc des périls. 11 céda moins aux instances de ses collègues qu'à la propre imj)ulsion de son courage. C'est un de ces hommes (|ue le péril tente cl qui grandissent avec les crises. Il se dévoua lui, son nom etsa vie. il choisit poursecond Duclerc, aussi courageux et aussi infiitigable que lui.

Les finances furent sondées en peu d'heures par ces deux hommes. Ils reprirent confiance et ils rinspirèrent au gou\ crnement. Avant le 8 m;)rs, Garnier-Pagès étalait devant le conseil toutes les plaies et tous les remèdes de la situation.

La France était plus grevée par quinze ans de paix qu'elle ne leùt été par une longue guerre. Les finances étaient engagées au point d"enlevci' .toute liberté d'action au p:iys si de grandes nécessités extraordinaires étaient venues le s.iisir inopinément. La royauté avait fait son système finan-' cicr à 30n image. Tout était engagé pour une longue paix. Ce système, bon dintenlion, avait eu son excès dans les innombrables actions industrielles, monnaie fictive qui chargeait les portefeuilles des particuliers et des banquiers , qui ne

représentait encore que des capitaux problématiques, qui ne rendait point de revenu et qui servait au jeu de raifiotage. Il y en avait au moins pour une valeiu* de deux milliards, ces actions allaient s'évanouir ou s'immobiliser dans les caisses des industriels et des soumissionnaires des grands travaux publics. Les sommes nécessaires au service d'une année fixée dans le budget s'élevaient à dix-sept cent douze millions, cinq cent quatorze millions étaient promis et dus aux travaux en cours d'exécution. La dette publique constituée montait à cioq milliards cent soixante-dix-neuf millions. Cette dette s'était accrue de neuf cents millions en sept ans. La royauté avait été prodigue d'avenir. La République allait être cbargéc du poicis, des responsabilités et des impopularités dune liquidation qui ne lui apjiartenait en rien. Ni la dette, ni la révolution n'étaient le fait de ceux qui allaient en porter l'odieux. La royauté avait fait la dette et ses ministres avaient laissé faire la révolution.

Mais outre cebudget de dix-sept cents millions, ces travaux engagés de cinq cents millions , ces deux milliards d'actions industrielles jetés h la Foursc j;ar le gouvernement et ces cinq milliards de capital de la dette, la royauté laissait neuf cent soixante millions de dette à courte écluNuice , ou immédiatement exigibles dans 521» millions de bons du trésor et des fonds des caisses d'épargne, simple (!cp«)t entre ses mains.

Le trésor devait donc faire face à l'instant à un milliard de fonds exigibles, plus h soixante-treize millions pour payer le .^semestre de rente du 22 maz's. plus les services ordinaires et les ëven-

tualités soudaines d'un pays en révolution et peutêtre en guerre avce lui-mèinc, et avec TEuropc^

Pour suffire à tout ce découvert le gouvernement trouvait cent quatre-vingt-douze millions en caisse, un emprunt en cours d'exécution de deux cent cinquante millions mais que les prêteurs se refusaient à remplir, et un impôt direct et indirect qui allait tarir sous la gêne et sous la panique générale des capitalistes et des consommateurs et sous l'évanouissement de l'or et de l'argent.

La banque de France, instrument indépendant de crédit et de ressources momentanées pour le gouvernement, avait elle-même manqué de numéraire peu de mois avant. Elle ne s'était un peu relevée que par le versement de cinquante millions en espèces venues de la Russie. La lettre de change qui supplée une masse incalculable de nu-mérairc entre les j)articulicrs, se retirait, se suspendait ou s'anéantissait au même moment sous Tappiéhcnsion d'une liquidation générale. En sorte que le numéraire seul et dans les seules mains du gouvernement, allait avoir à alimenter sans auxiliaire toute la vie et toute la circulation du pays. Par une coïncidence plus malheureuse encore celte crise était la même pour toute TEuropc. Personne ne pouvait prêter secours à personne. Les affaires s'étaient multipliées de Pétersbourg à Londres, à Vienne, à Berlin, à Paris, dans' une proportion sans harmonie avec le capital circulant. L'or et l'argent manquaient et le papier ne comptait plus pour rien.

Le problème porté par un pareil concours de détresses devant un gouvernement révolutionnaire qui avait à la fois à nourrir un peuple d'ouvriers, à recruter et à équiper une armée, à faire face au crédit éteint, à la misère, aux pauvres, à l'ordre à l'intérieur, à la guerre à l'étranger, et à remplacer seul le numéraire , le crédit , l'industrie, le travail sans avoir recours aux exactions et aux sévices des révolutions : ce problème était de nature à faire pâlir et fuir les hommes les plus fortement trempés.

Garnicr-Pagès l'aborda avec cette résolution qui fiiit les miracles parce qu'elle ose les espérer quand tout le monde les croit impossibles. Il eut ainsi que ses collègues la foi de l'honnêteté, et la Providence l'en récompensa. Il conçut d'inspiration le seul plan qui pouvait sauver la république de la banqueroute. Si quelques détails manquèrent ou si (piclques mesures faillirent à ce plan dans l'exécution, l'ensemble du moins fut aussi logique que hardi.

Il fallait avant tout au gouvernement de l'argent. 11 n'y avait que trois moyens d'en faire. Le crédit, le papier-monnaie ou les exactions. Les exactions c'était le sang à la première résistance. Le gouvernement voulait à tout prix vivre ou mourir pur. les assignats, c'était la panique générale et l'enfouissement du dernier écu. Pour le faire ressortir, il fallait sévir. Sévir en révolution, c'est proscrire, confisquer c'est tuer. Le gouvernement en majorité fut toujours inflexible aux propositions d'assignats. Restait le crédit, la révolution ni. 6

l'avait enlevé au gouvernement. Il fallait le retrouver dans une inslitnlion indépendante de lui et qui fût pour ainsi dire sa caulion devant la France. Celle institution l)ion faillie encore en proportion du r()le qu'on voulait lui donner exislait dans la banque de France. Il y avait deux moyens de sen servir. La contraindre ou la proléger. Quelques-uns voulaient la contraindre. On se décida à la protéger.

Garnier- Pages sauva trois fois la banque de France, d'abord en refusant obstinément d'accorder au commerce de Paris les trois mois de suspension de ses engagements envers la banque, ensuite en repoussant le papier-monnaie qui aurait submergé la banque, enfin en prenant la mesure hardie mais heureuse d'auioriser racccplation forcée des billets de la banque comme argent. La banque ainsi sauvée sauva à son tour le gouvernement. Elle lui prêta deux cent trente millions. File s'associa avec intelligence et avec patriotisme au gouvernement. M. d'Argoult, directeur de la banque, oublia ses anciens attachements à la royauté déchue pour s'attacher exclusivement au saint financier de son pajs. 11 fui à la fois Ihomme de la banque et l'homme du trésor. Il se montra véritablement patriote et homme d'Etat par son intrépidité devant la détresse et par sa féi-ondilé de ressources devant les diflicultés. La banque n'était utile jusque-là qu'au commerce, elle devint utile à la patrie. Elle n'avait que l'estime et quelquefois l'envie de l'opinion. Elle mérita la reconnaissance de la nation. Le gouvernement provisoire ne tarda pas sous l'inspiration de Gainier-Pagès à fondre et à nationaliser dans le crédit central de

la banque de France les autres banques de la République.

Mais pour que la Bnnque ainsi prolëgce et centralisée pût prôtor par centaines de millions au gouvcrnonu'iU il lui fallait une hypothèque morale. (Icllc hypothèque c'était la ccrlihidc que le Trésor inopinément tari se remplirait de nouveau. Les impôts territoriaux se })ayaienl bien. L'enthousiasme njèinc des contril)uables en anticipait le versement. Tout le monde venait en aide aux bonnes intentions du gouvernement pour lui enlever la tentation ou la nécessité de recourir aux extrémités révolutionnaires. Les curés prêchaient rimp't comme une vertu publique. Les riches versaient l'année d'avance. Les pauvres apportaient leurs douzièmes. Les bureaux de perception des impôts étaient obstrués pour payer comme ils Tauraicnt été pour recevoir. Il y avait émulation de verseuients, tant on avait le sentiment que le danger était dans le vide du Trésor.

Un emprunt national dcnthousiasme et de salut commun était possible et aurait été productif pendant ce premier élan d'esprit public. Plusieurs membres du eouvernemenl le demandaient avec l'impatience de l'heure qui échappe h Garnier- Pagés. Des considérations de crédit rempêchèrent de consentir à a;énéraliser cette mesure. Le moment passa, le feu s'éteignit. On se borna à payer l'impôt, ce fut là une faute du gouverncnuMit.

Hlai^lcs impôts indirects produits immédiats et quotidiens de la consommation et de la production tarissaient. L'armée demandait une réorganisation prompte et onéreuse. Le Trésor pouvait

être pris en dépourvu cl découvrir ainsi la patrie elle-même. Les secours toujours grossissants à donner aux ouvriers sans salaire et par conséquent sans pain , la solde et réquipemcnt de la garde mobile , les caisses d'escompte à créer dans toutes les villes manufacturières , les prêts d'argent à faire aux grands centres d'industrie, les travaux publics à maintenir dans une certaine proportion pour éviter un débordement d'oisifs dans les départements , la marine, les affaires étrangères, les élections, la justice, l'administration intérieure enfin , dont on ne pouvait laisser les agents en souffrance, laissaient entrevoir la sinistre éventualité d'un vide dans le Trésor. Il fallait pourvoir et prévoir.

Le gouvernement résolu à éviter la banqueroute k tout prix n'avait à choisir qu'entre la création d'un papier-monnaie ou un inipôt de crise comme en 1815 et en 1830. Il s'agissait de sauver la propriété. C'était à la propriété à se sauver elle-même. Les assignats auraient perdu le lendemain de leur émission peut-être la moitié de leur valeur. L'argent contre lequel on aurait voulu les échanger se serait enfui. Les denrées auraient monté en proportion du discrédit des assignats. Il aurait fallu créer des maximum pour laisser ces denrées à la portée du pauvre. Le maximum produit la disette, la disette le désespoir, le désespoir les crimes. Nous allions en quinze jours aux assassinats et aux échafauds.

Restait donc l'impôt foncier qui résume toutes les charges comme aussi il résume toutes les richesses dans les moments où toute valeur conventionnelle disparait.

Gavnicr-Pagcs et le i>oiivernenient se décidèrent à frapper un supplément d'impôt l'oncierdcio centimes sur toutes les impositions. Cet impôt fit murmurer la propriété, mais la sauva, il sauva les pro- ; létaircs de la faim, le travail de la stagnation, le Trésor du déficit, les grandes villes industrielles des séditions de Toisivcté et de la misère, la patrie enfin des dangers extérieurs, en permettant au gouvernement de soutenir le crédit, d'étaWir des caisses d'escompte partout où les villes importantes le demandaient, d'enrôler dans la garde mobile le superflu le plus remuant de la jeune population de Paris, de fortifier l'armée, de suffire à sa solde, de nourrir un million de travailleurs indigents, de calmer l'excitation contre les riches et les murmures contre l'égoïsmc de la propriété, de supprimer l'impôt du timbre sur la pensée, d'abolir presque immédiatement f impôt du sel, de réduire les droits d'entrée de la viande à Paris, et d'enlever la moitié de la taxe qui pesait sur les vins à l'octroi de Paris. Cet impôt devait rendre au Trésor 190 millions s'il eût été réparti sans indulgence et perçu sur la totalité des contribuables. Le gouvernement autorisa les percepteurs à apprécier avec équité les forces contributives des petits propriétaires et à n'exiger le paiement que des riches. Ces ménagements commandés par la justice comme par la politique en réduisaient le produit à 100 ou loO millions. Ces loO millions et les 250 millions avancés par la Banque sur gage des forêts de l'Etat suffirent à tout et laissèrent encore dans les caisses les sommes nécessaires pour couvrir toutes les dépenses ordinaires et extraordinaires de l'année 1848 en employant un

million par jour à des travaux pour les bras inoceupés. Tel lut le prix dune révolution, aucune ne coûta moins cher à un peuple, et cependant cet impôt de prudence, de salut, de crédit, de travail, d'assistance au peuj)Ie souffrant, cet impôt qui sa plaça entre la banqueroute et la République, cuire la propriété et le prolélariat, entre la patrie et l'étranger, entre la vie des citoyens et les violences dune disette, excita plus tard autant de murmures que si le gouvernement avait violenté la propriété, saccagé la fortune, torturé le sol. Les ricbes que cet impôt avait sauvés, les pauvres qui en avaient été dégrevés, les prolétaires qui l'avaient consommé en secours, s"unircnt dans une malédiction commune. Le peuple de Paris se souleva lui-même non pas contre les surcharges mais contre les adoucissements d'impôt à son profit sur la viande et sur le vin. L'histoire jugera legoïsme des propriétaires et lingratilude des prolétaires, elle proclamera la vérité : c'est que l'imp'it de iCO millions par les VJ centimes lut à la ibis la nécessité, la prudence, la paix et le salut de la République.

Garnicr-Pagès avait pour couronnement de son plan le projet du rachat de tous les grands chemins de fer par l'Etat. Les actions de ces chemins de fer étaient tombées à des prix ruineux pour les compagnies qui les possédaient. En les rachetant à j)rix débattu et équitable, la République relevait à l'instant leurs valeurs par la gaianlie de l'Etat, et remettait à l'instant en cir( ulalion une propriété morte ou décréditée, il restituait ainsi une fortune aux particuliers au lieu d'une fiction dans

leurs portefeuilles, il achevait les lignes, il affermait li's exploitations, enfin il faisait un emprunt d'un milliard en plusieurs années liypolhcquc sur celte valeur de trois ou quatre milliards^

Le délai apporté à cette affaire fut la seule faute que Lamartine ne cessa de reprocher au ministre ! deà Gnanccs.

XVH.

Pendant que le gouvernement provisoire sauvait ainsi la République des conséquences incalculables d'une banqueroute, le ministre de la guerre activait avec toute la puissance du trésor public les mesures adoptées pour porter rarmce à la proportion de nos dangers extérieurs.

Les premiers symptômes d'indiscipline , résultat inévitable de l'anarchie momentanée de Paris le lendemain dune-révolution, n'avaient pas tardé à se réprimer d'eux-mêmes. Les soldats un moment débandés étaient rentrés dans leurs régiments et avaient repris volontairement ce joug de la discipline dont le patriotisme leur fait un devoir et dont l'honneur fait une vertu. L'esprit de la France se montra dans son armée. L'agitation révolutionnaire ne franchit pas le seuil des casernes. La société sentait qu'elle avait besoin de sa force. L'armée la lui conserva intacte. A peine une ou deux séditions légères aussitôt réprimées que connues alîligèrent le gouvernement dans un ou deux régiments de cavalerie et d'artillerie. Quchiucs sous-olliciers lenlrrcnt d'y semer l'insubordin-ition p.nr des prédications de clubs. Le bon sons des soldats, l'impassibilité des officiers, l'énergie du ministre, étouilèrent à l'instant ces germes de désorganisation militaire.

Un seul symptôme douloureux contrisfa l'cime . du pays et rappela les scènes hideuses de la première révolution française. Ce symptôme ne fut pas la honte de larmée active. Il éclata dans Toi- ; siveté de cctétahlissement fastueux que Louis XIV \ avait clcvc aux vétérans de la guerre : les Inva- ; lides. \

Il existait depuis longtemps dans THôtel des Invalides je ne sais quel grief perpétuellement renouvelé sur la nourriture du soldat. L'administration intérieure était accusée par ces murmures sourds qui précèdent les séditions.

Un soir des derniers jours de mars , Lamartine venait de rentrer à l'Hôtel des Affaires étrangères, après une séance de neuf heures à Tllôtcl de Ville. On lui annonça qu'une députatjon nombreuse d'invalides échauffés par la colère et par le vin s'était présentée pendant son absence au ministère. Ces hommes avaient affiché en termes violents et inconvenants des prétentions inconciliables avec l'ordre et le régime de l'établissement. Ils s'étaient retirés en apprenant l'absence du ministre.

A peine Lamartine était-il informé de cette rumeur et de ces menaces qu'on vint lui apprendre l'insuiTection des invalides. Quelques forcenés, ameutant leurs camarades, avaient forcé l'appartement du général Patil. Le général Petit, sousgouverneur de l'Hôtel , brave et loyal officier, relique et honneur de la vieille armée française, était historiquement célèbre par l'accolade qu'il avait reçue de l'empereur Napoléon dans la scène tragique des adieux à Fontainebleau. Sans respect pour ce souvenir , pour les cheveux blancs , pour l'autorité du commandement, ce groupe de

séditieux avait sous les yeux de trois mille vétérans muets ou complices, arraché le vieux général de ses appartements, ils l'avaient traîné dans la cour, garotté comme un criminel sur une charrette. Ils étaient sortis accompagnés d'un hideux cortège de ces hommes et de ces femmes de proie qui pressentent ou qui suivent les victimes. Deux ou trois invalides montés derrière la charrette le sahre nu à la main faisaient entendre des imprécations et des appels au peuple, ils allaient , disaient-ils, demander justice de leur commandant au gouvernement, ils suivaient les quais de la Seine, on tremblait qu'un crime nocturne ne précipitât le général dans les flots.

XVJII.

A cette nouvelle Lamartine court seul à pied accompagné d'un secrétaire vers les quais où on lui dit que l'odieux cortège avait été rencontré. Résolu à se jeter entre les séditieux et leur victime et à couvrir de son corps l'infortuné général , il frémit des conséquences sinistres d'un premier attentat, il poursuit sa course sous une pluie battante sur la trace du char que des renseignements confus lui font plusieurs fois perdre et retrouver. Arrivé à l'Hôtel de Ville, il interroge en vain M. Marrast. il va à la préfecture de police. M. Caussidière ignorait tout, il reprend sa course par les quais dans une angoisse inexprimable, il tremble que le crime n'ait été accompli dans l'ombre sur quelque plage de la Seine, il apprend enfin que l'infortuné général arraché aux séditieux sur la route de l'Hôtel de Ville par le général Courtais a reçu asile pour la nuit à l'état-

major de la place et que ses jours sont en sûreté.

La nuit, le gouvernement saisi dlKirreur délibéra avec indignation sur les conséquences et sur la répression de cet attentat. Laisser un pareil crime impuni c'était abandonner les rênes de l'armée, sanctionner l'indiscipline et la sédition par l'impuissance d'arrêter les coupables, les arrêter au milieu de trois mille liommes qui avaient du canon , c'était s'exposer à voir l'autorité du gouvernement brisée avec scandale dans sa main. Ce dernier parti quoique désespéré était cependant celui de l'honneur et du devoir; le gouvernement le choisit.

Le ministre de la guerre, 'Si. Arago, le général Courtais et M. Guinard, chef d'état-raajor de la garde nationale, se chargèrent de l'exécution, ils rassemblèrent le lendemain quelques hommes de cœur, enveloppèrent le général Petit, et se portèrent au Champ-de-Mars où travaillaient deux ou trois mille ouvriers des ateliers nationaux, M. Arago et le général Courtais haranguèrent ces ouvriers, leur racontèrent les outra;;es dont ce débris vivant de notre gloire avait été l'objet de la part de cette milice indisciplinée , et leur lircnt sentir la nécessité de prêter secours an gouvernement contre des attentats qui déshonoraient la nation et qui anéantiraient larmée. le sentiment et la raison parlaient alors fortement an cœur du peuple. Les ouvriers crièrent : Vive le général! vive Arago! vive Courtaitil ils s'olTi-irent à aller eux-mêmes imposer la réparation et l'obéissance à ces indignes soldats. jMM. Arago, Courtais, Guinard, entrèrent à la tête de ces hommes dans la cour de l'hôtel , réunirent les invalides , leur re-?

présenlèrcnt leur honte et leur crime, firent saisir el emprisonner sans résistance les principaux coupables , et réinstallèrent le général Petit aux acclam:ilions de repentir et (renlliousiasmc.

On venait d'adjointlre le ministère de la guerre à celui de la marine, entre les mains de 31. Arago. Cet acte du gouvernement avait été une marque de déférence et de confiance méritée envers M. Arago, une injustice envers le général Subervie, une surprise envers quelques-uns des membres du gouvernement, voici comment eut lieu ce changement.

Depuis quelques jours on se plaignait vaguement du ministre de la guerre, on supposait que les années du général Subervic pesaient sur son activité, on feignait du moins de le croire, car le général Subervic avait retrouvé pour la République le feu de ses jeunes années. Le motif véritable était ])Iulôt que la nouvelle armée était pressée de répudier les vétérans de Tancienne armée, les jeunes officiers d'Afrique désiraient sans se l'avouer peut-être prendre dans les conseils du ministère de la guerre l'autorité dominante et exclusive qu'ils espi^raient retenir plus complètement sous un ministre étranger à l'armée que sons un vieux général de la République et de rEm[)ire.

Depuis quelque temps les généraux réunis en conseil de défense affectaient de délibérer en dehors du ministre de la guerre et de communiquer directement et sans son inlei-médiaire avec le gouvernement. Qucl([uc3 articles du National, journal qui |)assait à tort pour être Toigane du gouvernement, venaient d'attaquer inopinément

le ministre de la guerre et de lo représenter comme fatigue ou écrase d"iMi poids disproportionné à son âge. Ces articles semblaient révéler les premiers fils dune trame ourdie dans le sein même du gouvernement contre le général Suber- ! vie. il n'en était rien, mais l'attitude du ministre ^ paraissait affaiblie par ce seul soupçon, il était j justement blessé d'une opposition qui semblait avoir ses complices dans le gouvernement lui- j même. Il s'en plaignit une ou deux fois à Lamar- J tinc qui chercha à le rassurer et qui était résolu I à le soutenir. Une séance incomplète du gouver- ^ nement à laquelle ni Lamartine, ni Flocon, ni Ledru-Rollin, ni d'autres ministres n'assistaient ce jour-là , fit éclater la pensée du National et des , militaires opposés à Subervic. ce général fut des- \ litué et 31. Arag'o reçut le ministère provisoire de '■ la guerre, il était loin de le désirer, il résista même longtemps à la responsabilité de ce double , fardeau. j

Aussitôt que M. Arago eut pris le ministère, ; les généraux membres du conseil de défense s'occupèrent sous sa présidence de la réorganisatian de l'armée sur les bases proposées par Lamartine comme ministre des affaires étrangères. L'antagonisme qui s'était révélé entre eux et lui au sujet des quarante mille hommes qu'il voulait rappeler d'Afrique et que ces généraux voulaient y conserver subsista toujours, éclata plusieurs fois en discussions presque acerbes, et finit par s'étouffer dans le secret des délibérations du conseil de défense travaillant en dehors du gouvernement sous la responsabilité d'un seul ministre de la guerre, les lumières, l'activité, l'énergie de ce conseil répon-

dirent néanmoins pour tout le reste à la pensée du gouvernement. M. Arago poursuivant les plans du général Subervie et les généraux dont il était assisté, portèrent l'armée en peu de mois de 570 mille hommes à 4Go mille hommes, les chevaux de 4(5 mille à 75 mille, les armes, les équipements, les uniformes, la défense des côtes, larmenient des places fortes suivirent une proportion analogue de développement, la République en y comprenant ses forces navales et sa garde mobile allait avoir avant le mois doctobre une armée de 580 mille hommes, sans y comprendre les 500 ba- Uiillons de garde mobile départementale demandés plus tard comme réserve par Lamartine et par Flocon, décrétés par le gouvernement provisoire et votés par l'assemblée nationale.

M. Bethmont ministre du commerce et de l'agriculture avait pour tâche en ce moment où tout commerce était suspendu, de consoler et d'adoucir les détresses de l'industrie, nul caractère n'était plus propre que le sien à un tel rôle, patient, serein, résigné, attentif, éloquent, plein d'âme et de compassion pour les angoisses de ses semblables, M. Bethmont donnait à la République le caractère de probité, de sollicitude et de sympathie qu'il avait en lui.

M. Marie, j)lus actif de tempérament, plus hardi d'idées, plus universel et plus entreprenant d'affaires, temporisait avec les travaux publics trop suspendus et trop routiniers. Une des solutions politiques et sociales de la crise, eût été selon quelques membres du gouvernement un large

recrutement des hommes oisifs soudainement jetés sur quelques grands travaux de fécondation du sol français. Lamartine pensait comme eux à cet égard, quelques socialistes alors modérés et politiques, depuis irrités et factieux récl:imaient dans ce sens linitiative du gouvernement, une grande campagne à l'intérieur avec des outils pour armes, comme ces campagnes des Romains ou des Egy])tieiis pour le creusement des canaux ou pour le dessèchement des Marais Pontins, leur semblait le palliatif iiuliqué à une Rcpublicpie qui voulait rester pacifique et sauver la propriété en protcV-jcant et en relevant le prolétaire, c'était la pensée de l'heure, un grand ministère des travaux publics aurait été l'ère d'une politique appropriée à la situation. Ce fut une des grandes fautes du gouvernement que de trop attendre avant de réaliser ces ))ensécs. pendant qu'il attendait, les ateliers nationaux grossis par la misère et l'oisiveté devenaient de jour en jour plus lourds, plus stériles et plus menaçants pour l'ordre public.

En ce moment ils ne l'étaient point encore, ils n'étaient qu'un expédient d'ordre et une ébauche d'assistance publique commandés le lendemain de la révolution par la nécessité de nourrir le peuple, et de ne pas le nourrir oisif, pour éviter les désordres de cette oisiveté. M. Marie les organisa avec intelligence , mais §ans utilité pour le travail ])ro(luclif. il les embrigada, il leur donna des cbel's, il leur inspira un esprit de discipline et d'ordre, il en fit pendant quatre mois au lis u d'une force à la merci des socialistes et des émeutes, une armée prétorienne mais-oisive dans les mains du pouvoir, commandés, dirigés, contenus par

des chefs qui avaient la pensée secrète de la partie anti-soiialislc du gouvernement, ces ateliers conlrc-bal'.ncèiTnt jusqu'à l'arrivée de TAssemblcc nationale les ouvriers sectaires du Luxembourg et les ouvriers séditieux des cluhs.

Ils ne s'élevaient d'abord qu'à vingt mille, niais chaque jour leur apportait un nouveau recrutement de misère ou de chômage. L'œuvre imprévoyante et soudaine dos forlificalions avait appelé cl fixé à Paris une masse do quarante mille ouvriers de plus qui une l'ois établis dans la capitale ne voulaient plus en sortir, ces ouvriers de terrassement ou de maçonnerie n'avaient aucune des conditions d'une population domiciliée, la République expiait ainsi limprudence de la monarchie, les travaux de luxe qui sont les premiers atteints par les crises cessaient dans toutes les fabriques de Paris, les économies des ouvriers tarissaient, les besoins de leur famille se faisaient sentir cruellement.

A ces ouvriers de la main se joignirent bientôt des ouvriers dc.s arts libéraux, qui avaient épuisé aussi leurs dernières ressources, des arti.sles, d»^s dessinateurs, des correcteurs d imprimerie, des employés de librairie, des commis de magasm, des écrivains, des hommes de lettres, des acteurs, hommes qui n'avaient jamais manié que le burin, la presse ou la plume, venaient courageusement demander aux ateliers le })ic ou la pioche pour remuer la terre au Champ-de-Mars, et dans les différents chantiers qu'on leur assignait.

On rencontrait le matin sur les boulevards, aux Champs-Elysées, dans tous les quartiers des faubourgs, de petits détachements de vingt à cent

hommes de tout âge et de tout costume, se rendant précédés d'un drapeau et conduits par un brigadier au travail, ces hommes étaient tristes de visage, mais sérieux et patients alors, on voyait qu'ils avaient l'honorable sentiment du devoir douloureux qu'ils accomplissaient envers leurs familles et dos devoirs que le gouvernement remplissait envers eux en les secourant par le travail, malheureusement ce travail mal organisé n'était qu'un prétexte d'assistance publique, un expédient d'urgence pour prévenir la disette, les troubles, le désespoir, ils rentraient le soir dans le même ordre dans leurs différents quartiers.

Le gouvernement n'eut qu'un tort dans le principe, ce fut de ne pas appliquer ces ateliers à de grands travaux d'utilité publique, et de ne pas les disperser à distance de Paris et des grandes villes, foyer de séditions, quand on le voulut il était trop tard, leur armée s'élevait à quatre-vingt et à cent mille hommes dans Paris, il aurait fallu une autre armée pour les contraindre à évacuer la capitale, on les toléra par humanité et par force, jusqu'à ce que l'époque révolutionnaire traversée permît au travail privé de réabsorber ces éléments et à la force publique reconstituée d'en dominer le débordement.

Tels furent les ateliers nationaux qu'on a présentés comme un système, et qui n'étaient qu'un expédient passager, terrible' mais nécessaire. Les hommes prévoyants du gouvernement ne cessaient d'envisager avec crainte le moment où la sédition s'introduirait dansée noyau de misère etd'oisivcîc et où il faudrait le dissoudre par la prudence ou par la force, la sédition ne s'y introduisit qu'après

l'arrivée de l'Assemblée nationale à Paris, ce fut recueil presque inévitable du premier gouvernemcntrégulicr de la République. Nous verrons plus tard comment elle ffiillit y échouer.

De toutes les institutions républicaines, l'enseignement public et lïnstitution élémentaire gratuite donnée au peuple était une des plus organiques et des plus vitales. La civilisation d'un peuple est en germe dans ses institutions d'enseignement, pendant qu'une génération grandit et meurt, une autre génération naît et s'avance sur ses pas pour la remplacer, les traditions de la première sont le patrimoine de la seconde. L'humanité a ainsi un éternel enfant à instruire et à élever.

Le gouvernement trop préoccupé de la tempête contre laquelle il luttait dehors et dedans, n'avait pas le tem|;S de mûrir en quelques jours et en quelques nuits dilapidés dans les orages delà place publique les plans complets dune éducation populaire, mais il voulait tenir cette promesse de la République au peuple et préparer la voie à l'Assemblée jiationale.

Un homme d'une trempe antique, d'une âme tendre, d'un esprit ferme, méconnu et calomnié depuis pour quelques mots signés imprudemmeut dans le tumulte de travaux incessants et interprétés par la malignité de l'esprit de parti dans un sens démenti par sa nature et par sa vie entière, M. Carnot fut chargé de cette œuvre. La pensée de la révolution était ce qu'elle devait être, de prodiguer l'enseignement au peuple par une institution enseignante émanant de la République elleiii. 7

iiiôinc; (le rc^iulro obiii^ntoii'c ia iKirlic ciéincntairc générale et non Ire de cet cnscigncnnjnt, espèce de sens de l:i lumière intellectuelle qu'une sociélc vraiment morale doit à tous ceux (|ui naissent, dans son sein; de ne point asservir lame des enfants au monopole d'un corps ensiignanl; de donner à la société ce qui appartient à la société, à la famille ce qui appartient à la famille, à Dieu ce qui api)artienl à Dieu. L'enseii^nemenl républicain peut combiner tout cela dan<: cette forte orijanisation de l'Université et dans un complet système de liberté d'enseignement en concurrence avec l'institution enseignante de l'Etat.

Le premier acte de M. Carnot fut une circulaire au clergé pour déclarer que la république voulait être religieuse, et pour l'cnfourager à rentrer dans ses temples respectés par le peuple et protégés parle gouvernement, il proposa deux lois, la première sur l'instruction primaire, où il concilie trois principes, obligation, gi-atuité, liberté de l'cnseignemcnl. Celte loi fiisnit de l'instituteur un fonctionnaire de morale et d'intclligcnre puldique. il fonda l'Ecole d'administration, école qui avait le tort d'être unique au lieu d'être spéciale à cbaque branche d'adininislration. il éleva le trailcmcnldes instituteurs, il fonda l'Ecole maternelle, pépinière de ebarité pour former les mères adoptives des salles d'asile, il développa l'enseignement agricole dans les écoles primaires, il jtrovoqua l'adoption par l'Etat des élèves d'élite (jui manifestaient des vocations transcendantes, il rétablit les lycées, et y ordonna l'étude de l'histoire de la révolution française, il y réprima énergiquemcnt rindisciplinc que le contre-coup de la crise

de février y faisait redouter, il proposa un Alhéncc libre, complément des hautes études et des eours publics, exerçnnt l'csjjrit de la jeunesse aux pbis biuiles spéculations de In philosophie, il org;uiisa des lectures publiques pour les heures d'oisiveté du peuple, il encouragea la litlcralure populaire qui manque presque entièrement en France, il donna des directions et des primes à ee genre de propngalion de la i)ensée.

11 fut trompé ])ar la mauvaise rédaction de ces livres populaires, on lui reprocha comme une propagande funeste ce qui n'avait été que lomission de sa censure, il lit comme les anciens , de l'enseignement de la musique un précepte pour réiévi'.lion et radoucissement du sens moral et civilisalcurdu peuple, il groupa autour de lui comme conseil philosophique et littéraire les noms les plus hauts et les plus purs de la philosophie et de la littérature républicaine, au nombre desquels le peuple coidenjplait liéranger, riiommc de ses prédilections.

Une phrase mal rédigée, mal interprétée d'une circulaire de M. Carnot pesa depuis sur son administration et effaça tous ses ser\ ices. elle n'avait d'autre intention que de compléter la représentation de l'agriculture en disant aux cultivateurs qu'ils étaient plus aptes à connaître et à faire valoir leurs intérêts que des représentants plus lettrés mais étrangers an sol. .M. Carnot averti de cetle interpi'étation erronée, la rectifia bientôt luimême en termes qui ne laissaient aucun doute à la bonne foi.

«i On a présente, dit-il, ma circulaire du G mars « comme complément de celles qui émanaient du

« ministère de l'intérieur, il faut que je m'expli- « que. deux tendances opposées se personnifiaient « aux yeux du public surtout, dans M. de Lainar- « line et dans le ministre de rintéricur. je n'ai «1 pas besoin de dire que mes sympathies appar- « tenaient au premier. «

Le ministre de la justice était après celui de l'intérieur et de la guerre le plus étendu dans ses attributions et dans son personnel , de grandes questions s'y rattachaient; M. Crcmieux les toucha toutes avec une telle précision que l'Assemblée constituante convertit presque tous les décrets de ce ministre en lois.

Quant aux mesures qui concernaient le ministre de rintéricur, elles consistèrent surtout dans l'envoi de commissaires et de sous-commissaires destinés à remplacer les préfets et les sous-préfets dans les départements, presque tous les départements sans attendre les ordres de Paris avaient transformé d'eux-mêmes et sans violence leur administration monarchique en administration républicaine. Nulle part un préfet, un général ou un soldat n'avaient résisté, on eût dit que la révolution déjà faite dans les esprits n'avait qu'à se nommer pour se faire reconnaître, partout et sans lutte des citoyens notables de l'opposition avaient été entourés à la nouvelle des événements de Paris par la masse de leurs concitoyens, conduits à l'hôtel de la préfecture ou de la sous-préfeeture, ils y avaient reçu pacifiquement des mains de l'ancienne autorité les rênes de l'administration, partout aussi et avec le même accord les conseils de préfecture, les maires, les conseils provisoires de municipalité avaient été changés , ou recrutés de

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nouveaux membres ayant la confiance des populations, ranarcliic n"avait pas eu une minute pour s'introduire entre les deux gouvernements.

Le ministre de l'intérieur M. Ledru Rollin confirma plusieurs de ces premiers choix de commissaires faits par les populations des départements, il en envoya d'autres de Paris. Les choix d'abord sains attestaient l'esprit de haute et libérale conciliation que la majorité du gouvernement et que le ministre de l'intérieur lui-même voulaient alors prendre et donner aux départements pour type de i'admiiiisti'alion républicaine.

La plupart de ces premiers commissaires étaient des membres de la Chambre des députés connus par leur opposition modérée à l'ancien gouvernement ; des rédacteurs de journaux démocratiques accrédités par l'estime dont ils jouissaient; des clients de la presse républicaine de Paris et surtout du yational. le ministre de l'intérieur y adjoignit des clients du journal la Réforme, centre plus actif et plus révolutionnaire des conspirations anti-monarchiques , et enfin un très-petit nombre de clients des écoles socialistes , hommes alors aussi tempérés de conduite qu'ils étaient aventureux d'idées.

Ces choix précipités faits pour ainsi dire au cri de l'urgence et à l'indication de partis divers, n'excitèrent au premier moment aucune réclamation, le ministre indiqua à ses agents l'esprit de son administration dans une première circulaire du 8 mars. Cette circulaire disait : « La France « entière n'a eu qu'une seule voix , parce qu'elle

« n'avait qu'une seule âme. Celte union de tous « dims une même pensée est le i-agc le j)U!S ccr- «( tain de la durée de la Rcpul.lique, clic doit rire «c la source de la modération après la victoire. « Votre prcnnrr soin doit être de faire comiiren- «c drc que la République doit être cxomi)le de « toute idée de vengeance et de réaction, loute- <i Ibis que celte générosité ne dégénère pas en « faiblesse, en vous abstenant de toutes rechcr- «i elles contre les opinions et les actes antérieurs, «t prenez comme règle, que les fonctions politi- « ques à quelque degré de la hiérarcliie que ce u soit, ne peuvent être confiées qu'à des ré|)ubli- « eains éprouvés, en un mot tous lioramcs de la « veille et non pas du lendemain, >

Les premiers mots de celte instruction étaient entièrement dans Tesprit du gouvernement, les derniers étaient une épuration delà France, épurer la France de tout ce qui n'était pas républicain de la veille c'était raliéncr de la République. La Répub]i{}ue en aliénant d'elle la majorité delà France devenait un gouvernement de minorité. un gouvernement de uu'norité a besoin d'intimider la majorité c'est-à-dire la nation pour se fonder cl se maintenir. La République du 24 février, se dénaturait ainsi, et se pervertissait.

La difTércnce radicale dans la manière de comprendre et de pratiquer la nouvelle République se révélait madieureuscment à ces prcniièros paroles entre les uicmbrcsdti gouvernement détail évident que l'esprit poslbumc- et conventionnel dictatorial des clients de la Réforme, ebercbait à entraîner la politique intérieure en arrière dans la voie de l'épuration et de l'inlimidalion révolu-

tionnairc. bien que les actes fussent tolérants, les paroles étaient aierhes. cela suffisait pour iiKpjiétcr le pays au moment où il fallait le rassurer et le convier tout entier à la Républicpic.

Cette provocation intempestive adressée à tous ceux qui n'admettaient la Républicpie qu'à la condition d'y transporter la plénitude de leur honneur et de leurs droits, suscita les prerai(TS ressentiments et éleva les premiers ombrages, néanmoins les mesures du ministre de linténeur et de la majorité des comjnissaircs qu'il avait nommés ne correspondirent en rien à ce langage, les mots parurent une concession à un parti violent pour lui refuser les actes, ils glissèrent sans que le gouvernement jugeât à propos de les relever et de les démentir. Le ministre de l'intérieur absorbé dans l'immensité des détails de son département, ne pouvait pas matériellement répondre de tout ce qui se rédigeait sous sa responsabilité morale, il assistait même rarement aux conseils du gouvernemcntqui se tenaient encore à l'Hôtel de Ville au nn'licu de l'aflluence constante du peuple, il gouvernait à part la partie du service public qui lui avait été dévolue.

Lamartine gouvernait de son côté avec une indépendance absolue la politique extérieure et la partie de l'esprit public qui correspondait à ses vues. Chaque ministre était souverain dans son centre d'aclion. On ne se soumettait mutuellement que les questions très-graves qui se rattachaient à la politique d'enscinble du gouvernemerit.

Louis Blanc , Albert lies antéccdemment avec le parti de la Réforme se groupaient avec d'aii-

Ires hommes actifs de ce parti , et cherchaient à l'aire prévaloir les uns leurs doctrines socialistes, les autres leurs ombi'ages républicains. Flocon esprit plus politique que spéculatif, s'efforçait de ramener à Téquilibre ces prétentions des socialistes et des républicains excessifs. On lui doit beaucoup de tempéraments habiles que les deux partis du gouvernement curent la sagesse de garder l'un envers l'autre, pour ne pas rompre avec éclat une unité apparente qui prévenait les déchirements dans le pays.

Caussidicre esprit souple et fin , sous uneécorce rude et inculte, penchait en apparence vers la politique du ministre de l'intérieur, mais il se servait de ses amis dans l'intérêt de sa propre importance plus encore qu'il ne les servait euxmêmes, homme d'action, en contact avec le peuple, entouré d'une milice prête à tout, ses amis ne pouvaient rien sans lui. il affichait une indépendance qui le leur rendait quelquefois suspect, toujours redoutable, le parti du Nalional était en lutte avec Caussidièrc. ce parti croyait que le préfet de police était l'agent et le séide du ministre de l'intérieur contre eux.

Lamartine avait compris d'un coup d'oeil qu'il y avait un immense parti à tirer de Caussidière, pour le rétablissement de l'ordre , et qu'il fallait le grandir contre des ennemis plus dangereux, il lui témoignait confiance, il le provoquait à demander au gouvernement des attributions de police plus étendues, des fonds plus larges, il prenait l'initiative au conseil en sa faveur pour la création de corps municipaux armés, garde républicaine, gardiens de Paris aux ordres immédiats

(lu préfet de police, il le voyait quelquefois en partic'uliei'. il s'entretenait conlidcnticUement et franchement avec lui de la politique générale intérieure et extérieure, il ne se dissimulait rien de la situation complexe et de l'ambition du rôle de Caussidière. mais il voyait de la probité dans cette ambition, de la loyauté sous cette finesse. Caussidière avait un cœur. Ce cœur même était honnête et généreux, on pouvait se fier sinon à ses opinions du moins à sa nature, il pouvait rêver de grands actes révolutionnaires, jamais d'actes criminels, homme de combat et non d'anarchie, il aspirait à régulariser promptement la victoire, à garder la confiance des amis qui avaient conspiré et combattu avec lui , à conquérir l'estime des vaincus , la reconnaissance de Paris , à légitimer sa conquête par ses services, et à changer le conjuré en magistrat, il aimait le peuple, mais il ne le flattait pas dans ses excès, pas même dans ses rêves.

Lamartine lui parlait souvent du danger des propagandes communistes de ses amis du Luxembourg, et de la nécessité de ramener ces théories du bouleversement social à la mesure d'institutions d'assistance, d'instruction, de secours, de travail, d'accès à la propriété pour les prolétaires. Caussidière était pleinement de cet avis. « Le soit cialismc m'embarbouille lui répondait-il avec « mépris, de Tordre, du travail, de la fraternité tt en action et pas de chimère, n

11 aida puissamment Lamartine à contenir les réfugiés polonais, allemands, belges, italiens, qui voulaient entraîner la République dans des guerres d'agression forcée pour des intérêts de factions

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étrangères, au commenccmcntccs complotsavairnt paru sourdement, sinon favorisés, au moins tolérés cl cneourai^és par des Iiommes trùs-i';i|)[)rochés du gouvernement. Lamartine fit eoniprendrc à Caussidicre le danger de ces tentatives qui soulevaient lEiiropc contre la République, et qui renoueraient une coalition, une politicjuc plus loyale et plus habile dans sa loyauté rendait celle coalition impossible.

Une femme exceptionnelle par le style , et un orateur délite, madame Sand et M. Jules Favre, prêtaient alors l'assistance de leur talent à la politique du ministère de rinléricur.

Madame Sand accourue au vent de la révolution avait vu Lamartine à son arrivée à Paris. Le ministre des afi'aircs étrangères s'était efforcé de conquérir à ses vues ce génie viiil parla forme, féminin par la mobilité des convictions, il avait eu un entretien de plusieurs heures avec cette femme importante dans une crise où la tempête populaire ne pouvait être gouvernée que par les vents qu'on ferait souiller sur ces vagues, il avait convaincu madame Sand que le salut des institutions nouvelles ne pouvait être que dans la répudiation soudaine, énergique, et complète des excès et des crimes qui avaient déshonoré et perdu la première révolution, il lavait conjurée de prêter la force dont Dieu l'avait douée, à la cjuisc de l'ordre et de la morali^ation du peuple, elle le lui avait promis avec cet accent d'enthousiasme passionné qui révèle la sincérité des convictions, elle lui avait demandé quelques jours seulement pour

aller dans le Bcrri mettre ordre à ses affaires, elle devait à son rclonr rcdigri- une feuille populaire qui sèmerait dans Tesprit des masses les j)rincipes de paix, de discipline, et de fraternilé, auxcluels sa plume et son nom auraient donne le preslijijc et réi-Iat de sa popularité.

Elle partit dans celte intention, à son retour les finciennes prédilections de son esprit pourles théories aventurées de socialisme la rattachèrent par Louis Blanc à un centre de politique opposée. Lamartine apprit qu'elle rédigeait au ministère de Tintérieur une feuille ofilciclle intitulée le Bulletin de la République, cette feuille incendiée des inspirations de communisme, rappelait les termes, les souvenirs nélastes de la première république, elle fanatisait les uns d'impatience, les autres de terreur.

La majorité du conseil informée de l'existence de ce bulletin gémit de cette déviation d'un talent de premier ordre, qui plaçait ainsi sous la responsabilité du gouvcinement des paroles et des doctrines en contradiction ouverte avec son esprit. le ministre de l'intérieur n'avait pas le loisir de surveiller lui-même cet écrit émané de ses bureaux, il n'en défendit pas les exagérations malfaisantes. il fut convcnu'qu'aucun de ces bulletins ne partirait plus pour les départements avant d'avoir passé par l'examen d'un des membres du gouvernement, ils se i)artagèrent les jours de la semaine ])our cette surveillance, les innombrables détails dont ils étaient surchargés et les incidents d'urgence sans cesse renaissants avec les jours, leur iirent souvent négliger ce devoir, quelques bulletins se glissèrent encore à la faveur de ces négligences et

portèrent des scandales et des brandons d'opinion dans les départements, quelques commissaires prirent sagement sur eux den interdire raffiche et la publication dans les communes.

Cependant Paris quoique debout était calme, le gouvernement avait convoqué la France entière aux élections pour le 24 avril. C'était le temps strictement nécessaire pour les opérations matérielles du mécanisme du suffrage universel.

L'attente de cette grande installation de la souveraineté du peuple apaisait la masse des esprits, elle irritait les autres, deux mois de révolution et de dictature à passer encore paraissaient deux siècles. On se flattait dans le parti ultra-révolutionnaire que ces deux mois tourmentés d'événements, de factions diverses, de menaces de guerre à l'extérieur, de troubles et de misères à l'intérieur ne permettraient pas au gouvernement de réaliser ce grand acte. On vo'yait entre lui et le 24 avril mille abîmes dans lesquels on le précipiterait avant qu'il eût atteint le jour qu'il avait fixé pour restituer le pouvoir à la nation.

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