LIVRE ONZIEME
Le parti modéré du gouvernement , et alors il était presque unanime , envisageait de loin avec espérance le moment où lu nation évoquant de son sein tous ses droits et toutes ses forces viendrait elle-même au secours d'elle-même et s'emparerait seule de sa révolution. Le parti anarcbique et terroriste au dehors envisageait en frémissant cette heure qui devait lui enlever toute chance de prolongation de règne et de subversion, ce parti étouffé les premiers jours sous la défaite qu'il avait subie à rilôtel de Ville et sous l'enthousiasme d'ordre et de modération qui soufflait de l'âme unanime du peuple, commençait à tenter de pervertir la République dans les clubs.
Les clubs , institutions ou plutôt résultat révolutionnaire, ne sont autre chose que l'attroupement tumultueux régularisé et périodique, la place publique concentrée dans une enceinte plus étroite mais animée des mêmes passions , bouleversée des mêmes orages, ils ont même un danger de plus que la place publique : ils ont l'esprit de secte et la discipline combinée des partis, aussitôt que l'ordre fut rétabli dans la rue , par le bon esprit spontané du peuple et par les inspirations et les vigilances du pouvoir naissant , les clubs se formèrent dans tous les quartiers de Paris, le gouvernement n'aurait pu s'y opposer sans men-
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lir à sa nature et sans méconnaître la situation. Les clubs dans un pareil moment n'étaient que les voix dominantes dcTopinionJes corps délibérants de la révolution.
Quelques hommes trop effrayés des analogies avec la réunion des Jacobins, crurent que la République était perdue et le gouvernement asservi du jour où ils virent se former les premiers clubs, d'autres comprirent la diDércnce (jui existait entre un seul club révolutionnaire s'alFiliant tout l'esprit dune révolution comme les Jacobins, et dominant la Convention même, et entre une multitude do clubs animés d'esprits divers, divergeant de but et de théories, se faisant op; osition et contre-poids les uns aux autres, dépopularisés d'avan'.e dans l'espiit des citoyens par les sinistres souvenirs de 1793, et offrant au eonlrairc à un gouvernement habile et ferme des noints d'appui et des j)oints de résistance contre l'unité dangereuse d'une seule faction, aussi les meuibres du gouvernement provisoire n'en conçurent-ils pasl.i terreur qu'on cherchait à leur en inspirer. « Je <i tremblerais dit Laraarlinc aux alarmistes, s'il « n'y avait ({u'un club dos Jacobins, et je n'es- « salerais pas même de lutter contre une réunion « pareille autrement que par Tinsurreclion des <( départements. Je lui remettrais la victoire et « lempire. mais avec les clubs nombreux, libres, « sans privilèges comme sans contrainte, je ne «! crains rien , que des tentatives confuses ou iso- « lées , contre lesquelles l'esprit publie et les « clubs eux-mêmes nous serviront contre les « clubs. Qu'ils m'appellent! je suis prêt à m'y « présenter moi-même comme Dumouriez en
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792, et à y accepter les dialogues et les accui lions avec leurs orateurs. »
Lamartine, en effet, aida lui-même de bons citoyens à louer des salles, à former des bureaux, à fonder des clubs bien intentionnés dans différents quartiers de Paris, pour occuper le soir l'oisiveté (buigcreusc du peuple et pour en diriger l'esprit dans le sens de so. politique, il entra auï^si en relation indirecte avec les clubs les plus véhéments et les plus mal inspirés, pour en surveiller les exitlosions, et pour y faire réfuter les motions incendiaires par des orateurs qui neutralisaient les séditions. A Icxccption de (pu'biues forcenés qui demandaient de temps en temps au club du Palais-Xalional la mise en accusation de Lamartine et sa tète , et qui étaient hués et chassés de la tribune par les assistants , Tesprit des clubs avait ctc excellent et leur action généralement utile jusq(ie-là. La pression du bon sens public pesait sur les mauvais citoyens. Le sentiment de leur unanimité fortifiait les bons, le maire de Paris avait mis provisoirement à leur disposition pour faciliter ces j'éunions plusieurs monuments publics, et des salles d'asile ou de spectacle, le plus grand nombre des clubs étaient ainsi en harmonie avec le gouvernement lui-mèine , et propagcaicjit ses idées d'ordre, de patriotisnie, d'examen et de conciliation dans la jnultitudc. Un fait vint leur donner une physionomie nouvelle et plus earac- Icrisée.
Le gouvernement avait ouvert les cachots où languissaient depuis plusieurs années les précur-
seurs de la République convaincus de complots ou d'attentats contre la monarchie. Deux de ces premiers combattants de la cause démocratique venaient de sortir de prison, c'étaient Blanqui et Barbes. Lamartine ne connaissait pas Blanqui. Voici comment il connut Barbes :
Barbés avait été condamné à mort par la Cour des pairs, sous le dernier gouvernement, à quatre heures du matin du jour où le condamné devait être exécuté, une jeune femme se présente à la porte de Lamartine et demande à le voir. Lamartine se lève et va la recevoir. La jeune femme en larmes se précipite à ses genoux, lui dit qu'elle est la sœur de Barbes, et le conjure de sauver son frère. Lamartine n'avait aucun rapport avec la cour, il se souvient qu'il en a eu avec M. de Monlalivet, ministre et ami du roi. il y court. M. de Montalivet, cœur généreux où les inspirations ne délibèrent pas plus que le courage, était très-malade, il ne calcule ni sa santé, ni ses forces, il se lève et se fait conduire chez le roi à Neuilly. Le roi, dont la pensée devançait en cela celle de son ministre, fait grâce de la vie au condamné.
Maispendantcetteentrcvue de Neuilly, l'émeute d'avril grondait dans Paris; la fusillade éclatait dans les rues, la Chambre des députés était cernée.de canons et de troupes. A cet aspect, Lamartine tremble que le gouvernement ne veuille faire exécuter la sentence, de peur que la grâce ne paraisse faiblesse et concession aux insurgés. Bientôt un second messager de M. de Montalivet le rassure. Le roi persiste à épargner ce sang. Barbes est sauvé. La sœur du condamné attendait son arrêt dans un des bureaux de la chambre des dé-
pûtes. Lamartine lui rend la vie en lui portant celle de son frère. Elle s'évanouit en baisant ses mains.
II y jnvait sept ans que cette scène s'était passée lorsque Lamartine quelques mois avant la révolution de Février reçoit de Barbes deux lettres que ce condamne avait trouvé le secret de dérober aux geôliers de son cachot à Nîmes. Ces lettres disaient à Lamartine : « Je vous dois l'existence ; après « Dieu, vous êtes mon sauveur. Si je sors jamais « de ces murs renversés par le triomphe certain « de la république, ma première visite sera pour « celui envers qui ma reconnaissance a besoin de « se soulager, et j'espère qu'après ra'avoir sauvé, « il sauvera aussi ma patrie. »
Barbes avait tenu parole. Le lendemain de son arrivée à Paris, il était venu se jeter dans les bras de Lamartine. « Je suis doublement heureux de « votre délivrance lui dit le ministre des affaires « étrangères. Vous êtes libre et c'est la Républi- « que, ce gouvernement de vos prédilections qui « vous reçoit dans la liberté. Vous pouvez lui être «< très-ulile en ce moment. Le peuple, sans autre « frein que nos paroles, a besoin qu'on le dii-igc « et quon le modère. Il vous écoutera. Vous êtes « un de ses martyrs. Vos paroles seront ses ora-^ « clés. Consciilcz-le non avec la colère d'un com- « battant mais avec la générosité d'un vainqueur « et avec le sang-froid d'un homme d'Etat. La « République n'a plus de dangers à courir que «t de ses excès. Montrez autant d'héroïsme pour «< la retenir que vous avez monlré d'iiuj)ali('nce « et de courage pour la devancer. Les i(l<'cs ne « deviennent gouvernement qu'à la condition de m. 8
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i sC K%ularisei' en ordre et en force. Oubliez lies « traditions de la première République, et aidcz- «'. nous à en fonder une qui ne se souille ni d'anar- « ohie ni d'cehafauds, cl qui réconcilie peu à peu « tous les griefs dans tous les droits. »
Telles furent les paroles de Lamartine. Barbes les écouta avec tous les signes d'un acquiescement de cœur et d'esprit.
« Ces idées sont aussi celles que j'ai mûries <t en moi dans ma captivité et dans ma religion .1 politique, dit-il. Je ne veux employer Tin- « lluence que ma renommée de victime me don- « ncra sur le penplc que pour le diriger dans ce «1 sens. Mais je suis étranger depuis des années «1 au monde politique. J'étais jeime quand je fus <t jeté dans les fers, Je ne connais ni les choses, « ni les hommes. Me permcltrcz-vous de vous « consulter de temps en temps pour retrouver la « vraie voie si mon ignorance des affaires m'cri «i faisait ivivolontaircmcnt dévier?»
Lamartine lui promit de lui ouvrir son cœur toutes les fois qu'il le désirerait, il lui recommanda de ne pas se lier avec ceux qui confondraient la démocratie et la démagogie , ou qui chercheraient Tamélioration des conditions sociales des prolétaires dans la subversion de la propriété, base commune qui portait tout, et sans laquelle propriétaires et prolétaires s'écrouleraient ensemble dans la même ruine.
Il trouva dans lîarbès les instincts d'une âme exaltée, mais honnête, et les dispositions à la modération et à la conciliation entre les disses qu'il pouvait désirer. Ces dispositions durèrent quelque temps. Elles auraient duré toujoxns si Barbes n'eût
élé bientôt attiré pnr un nuire foyer d'opinions. Il se retrempa dans ses idées de nivellement radical des eond liions et des forluncs, mirage éternel des zélateurs de l'égalité absolue des biens, depuis ICs premiers chrétiens et les Gracques jusqu'à Babeuf et à !y!arat, vertu en principe, Iraternité en institutions, démence et crinîc en réalisation révolutioiuiaire.
Barliès fut bientôt après nommé co!onel de la léf^ion du 12" arrolldi^scment de Paris. 11 fonda un club qui ])rit son nom. Les doctrines du socialisme s'y mêlèrent à Ténergie du républicanisme. Le nom de I3arbcs sonnait aux oreilles du pcu])lé comme un tocsin contre la raonarcbic cl contré la boru'geoisic. Barbes parlait peu et sans éclat, ïnais i! avait l'accent du soldat et la foi du martyr. C'était \m Spartacus sorti des cacbots. Il rcssem- Mail à la statue de l'esclave vengeur. Beau, mais flétri ]);ir les fers, et dévoré du feu inextniguible des révolutions.
Barbes parla plusieurs fois avec amertume à Lamartine d'un autre bomme, son ému!c en conjuration et en captivité (pi^uno fatale co'i'ncidcnee de hasards venait de délivrer comme lui et de rendre suspect h ses complices. Cet bomme était Blanqui.
Pendant que Lamartine était cneote en permanence à l'Hôtel de Ville, je ne sais quelle main partiale, pour ceitnins hommes compromis, avait dérobé quelques pièces secrètes déposées dans les portc!oui!!rs <hi minislère. Parmi ces pièces il y avait une révélation sans signature faite au gouvernement du roi sur les trames des sociétés se-
crêtes. Cette révélation était évidemment l'œuvre d'un chef supérieur et intelligent de ces sociétés. On avait livré imprudemment cette pièce à la curiosité d"uii collecteur de documents qui l'avait laissée cii'culer. Une clameur d'indignation sourde avait à Tinstant accusé Blanqui.
Blanqui venait douvrir un club. Il y parlait avec talent, mais jusque-là avec mesure. Il le dirigeait avec l'inCatigablc génie des conspirations. II y amassait la renommée et la popularité pour s'y recruter une armée d'opniions extrêmes.
Ces rumeurs montèrent jusqu'à lui. l'enveloppèrent de doute et d'ombrages, détachèi^cnt de son nom le prestige, et de son club la foule qui l'écoutait. Ses anciens complices et surtout Barbes le sommèrent de se disculper, le jugèrent, le condamnèrent au tribunal de l'opiiiion républicaine. Blanqui dispp.rut quelques jours de son club comme un homme contaminé de soupçons, prépara sa défense écrite et la répandit dans Paris.
Celte défense sans ledisculprn* com()létcmentde quelques révélations vagues sur les choses et non sur les personnes, le couvniit néanmoins assez pour lui j)ermetlrc de reprendre son r le et son influence devant un club composé de ses pirlisans. 11 y revint. On fit, un triomi)!îe de son retour. L'ombre dont il avait été un moment terni lui faisait une loi d'exagérer son républicanisme et de faire éclater de plus de feu sa pnssion de tribun. Son club devint le foyer de toutes les cxagéritions et de toutes les colères démagogiques. Néanmoins comme ces exagérations et ces colères n'étaient que des jeux de paroles et des réminiscences sans rapport vrai avec la nature du peuple, de la révo-
liilîôn, et du temps, on allait à ce club eonimc on va à lin ih^'àlrc liistoriquc voir représenter sur la sccnç par des acleiiis en eosliiine suranné les drames ou les parodies d'une autre époque. Les hommes de la noblesse et de la bourgeoisie insultés et menacés par les orateurs de ( e club y assistaient par curiosité comme pour entendre de loin sans s'en effrayer les rugissements de Babeuf ou de Slarat.
Blanqui lui-même jouissait de la peur que faisait son nom et jouait la fureur plus qu'il ne la ressentait ou ne voulait la répandre dans la masse. 11 flattait même adroitement du geste et du regard ceux qu'il menaçait de la voix. C'était un tribun, mais un tribun qui paraissait avoir plus de politique que de foi. Homme supérieur par le tact, par l'esprit, par la diplomatie populaire à tous les meneurs du moment il les déconcertait en les dépassant, il leur jetait sans cesse le défi de le dépasser lui-même.
En sortant de son club il disparaissait dans l'ombre , ne se raclait en rien au mouvement du gouvernement ou de la multitude , vivait caché dans une mansarde, ne révélait sa demeure qu'à une petite secte d'amis et de séides tels que Laeambre et Flotte, et ne se montrait que la nuit vêtu misérablement pour intéresser le peuple en figurant sur sa personne les souillures et les misères du prolétariat. Sa parole n'étaitpas éloquente mais elle était pénétrante, habile, réfléchie, on y sentait un plan, une ligne, des moyens, un but. Son club n'était pas un vain écho de passions tu- ^nultueuscs comme les autres clubs antisociaux. "C'était un instrument de révolutions dont il ma-
niait sous sa main le clavier pour soulever et pour diriger les j)assions des masses. ÎS'éanmoins la pression du bon esprit et de la raison générale était si prépondérante alors, que le club de IJIanqui ne donnait ni in(|uiélude ni terreur aux membres réfléchis du gouvcrncmont. Les discours qui s'y tenaient faisaient \m scandale utile plutôt que nuisible à la eause de la république régulière. Lc§ figurants de ecttc tribune étaient Tilote ivre quç l'on montrait aux Sparliates pour les dégoûlcyde l'ivresse.
Raspail moins politique mais plus sectaire que Blanqui exerçait par son nom, par son journal et par son cub un ascendant plus modéré mais plus intime sur les faubourgs. Quinze ou vingt raille hommes de ces quartiers véritables monls Avenlin de Paris fré(iuentaiciU SCS séances, aimaient sa personne, se réglaient sur sa voix. Raspail tendait au communisme p:!r ses doctrines cl par ses prédications, mais son communisme de senliment plus que de subversion était empreint dune philosophie inolîcnsivc et dune charité |)raliquc qui aspirait à légalité par le nivelicmcnt volontaire et non par les expropriatio'.is violentes. H fanatisait le peuple d'espérances sans le fanatiser de haine contre les riches et les heureux. Sa philosophie «oeiale n'avait pas dimprécafion contre la société, encore moins contre le gouvernement, i' j)rèchail la patience Tordre et la paix. Il promcllait seulement plus que la république ne pouvait tenir.
Cabet,, autre Ç^Bi4'5^;^iij5'% ouycrt
an centre de Pnris, dans la rue Saînt-Honord , un club où il gouvernait sept ou huit mille âmes, c'était le poëte du communisme. 11 avait rêvé une Salentc chimérique quil appelait VIcarie. Là , toutes les inégalités, toutes les indigences, toutes les aspérités même du travail devaient disparaître dans une organisation fantastique dont les éléments n'étaient que des hypollièses incphércntes fournies par une imagination [ku riche même en idéalités.
^ils d'un artisan àc Dijon, élevé pour la magistrature, député de sa ville natale en 1830, retombé de la politique par son expulsion de la Chambre en 1854, proscrit en Belgique, rentré h Paris après sa peine, Cabct s'était rejeté dans le sein du prolétariat doù il sortait, pour y chercher un point d"appui à ses idées et à son action. La barlie la plus souffrante et la plus ignorante des 'ouvriers de Paris s'était attachée à ses doctrines, les délires sont le produit et la consolation des extrêmes souflVances. Cabet était le philosoplie et ie grand prêtre de cette religion du bien-être, mais cette religion était sans Dieu. La satisfactioa des purs instincts matériels combinés mécaniquement dans un ordre inverse de tout ordre social fc(innu, était tout ce système, c'était le culte non Sanglant, mais le cull^ grossier de la vie alimentaire. L'idée manquait à ce monde comme la divinité. Cabet, avant la révolution de Février, était venu souvent entiH^tcnir Lamartine de son utopie. Lamartine ne l'avait pas caressé, il lui avait rudement prédit que le sol de France se soulèverait de lui-même contre rexpérience de ces chimères, et tjUe le communisme s'engloutirait
dans le premier sillon qu'il tentciait d'usurper, il lui avait {onscillé de ne pas attendre ce jour d'insurrection contre l'impossible et de résumer sa pensée dans une colonisation régulière et légale de défrichement dans les forêts du Nouveau- Monde.
Cabct avait saisi cette idée, il allait transplantel' ses systèmes en Amérique où il sollicitait une concession. La République l'avait surpris encore à Paris. Sa secte croyait y voir la réalisation de son association sur le sol de la patrie. Cabct la soutenait dans ses espérances et la contenait dans l'ordre et dans le respect des personnes et despronriété^.