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, D'autres clubs , gouvernés par des hommes ndoîns connus jusque-là, rassemblaient, occupaient, agitaient tous les soirs les quartiers populeux de Paris. Le club des Quinze-Vingts et le club de la Sorbonne préoccupaient davantage les hommes d'Etat du gouvernement. Ils remuaient les masses les plus oisives, les plus nombreuses et îcs plus irresponsables des quartiers du travail. Le ministre de l'intérieur y avait des agents qui rendaient compte tous les joui's au ministre de l'esprit de ces réunions populaires. Lamartine les faisait surveiller de son côté. Il neutralisait leurs mauvaises tendances par des tendances contraires hautement favorisées, et par des inspirations communiquées à leurs oi'ateurs contre les suggestions des anarchistes, des communistes et des agitateurs étrangers.
Ces agitateurs étrangers inspiraient les plus graves inquiétudes au gouvernement, Paris se
remplissait de rëAigics polonais, de cons])ira- Icurs belges, de démagogues allemands, de patriotes italiens, réveilles ou aeeourus à l'explosion d'une révolution dont ils espéraient faire un foyer européen d'ineendie pour le continent tout entier. Huit jours après la révolution, il y en avait plus de quinze mille à Paris. Les Italiens, peuples plus intelligents et plus naturellement politiques, ne eausaient aueun endjarras au gouvernement, ils ne tentaient pas de jcttT Vanarchic contraire à leur nature dans une république naissante dont ils embrassaient avec espérance le berceau. Cette République devait tôt ou tard, si elle était bien dirig''e, grandir à leur profit, et étendre sur eux une influence salutaire et une protection légitime du haut des Alpes.
Mais les Belges fermentaient, leurs émissaires étaient liés par des complots antécédents avec quelques-uns des hommes secondaires qui entouraient le gouvernement, ils formaient sourdement avec eux des plans d'insurrection républicaine en Belgique, ils se promettaient d'entraîner la France malgré elle dans des invasions qui après avoir indirectement allumé le feu à Bruxelles, retendraient aux provinces rhénanes, et en fomentant ainsi la guerre universelle assureraient en France même le triomphe de la guerre de la démagogie.
Les Irlandais unis aux chartistes anglais se précipitaient sur le continent et cherchaient des complicités insurrectionnelles en France, à la fois parmi les démagogues au nom de la liberté et parmi les chefs du parti catholique au nom du catholicisme.
Les Allemands réfugiés des provinces rhéna-
nés, du "Wurtemberg, de la Bavière, du grandduché de Bade, appelaient en masse ceux de leurs compatriotes qui avaient conspire avec eux dans ces différents j)ays pour recruter et organiser à Paris et à Strasbourg un noyau d'émigration républicaine prêt à passer le Rhin sous l'autorité apparente du nom français, et à engager ainsi \a République dans une guerre de propagande contre l'AIlcmannc constitutionnelle.
Les Polonais, enfin, peuple expatrie qui prend pour patrie l'univers et qui porte dans toutes ses pairies d'ado|)tion les vertus et les vices de ce grand et malheureux peuple. L'héroïsme, la turbulence et l'anarchie yemuaicnl jusqu'au délire la population de Paris. la France devait sans doute beaucoup à cette brave nation en rqine, mais elle ne lui devait pas sa politique et la rupture de la paix du monde.
' ' Les Polonais n'exigeaient pas moins du gouvei-nement. ISe pouvant l'obtenir du gouverncmehi, îîs prétendaient l'arracher au peuple. Pendant les dix-huit années qui venaient de s'écouler, les Chambres fi-ancaiscs plutôt contraintes que convaincues avaient formulé h l'ouverture de chaque jsession un voeu stérile pour la Pologne. Les vœux d^un grand peuple sont des dérisions, quand ils ne sont qu'une voix sans geste. La France ne pouvait atteindre à la Pologne que parla main de rAllemaghe. et dans un remaniement général du continent, des comités polonais s'étaient formes, les uns émus d'une noble pitié pour ces exilés de la liberté, les autres pressés d'exploiter au profit de leur nom personnel la popularité attachép ati nom de la Pologne,
Forts àc cet appui , les réfugies polonais soufflaicnl le feu de l;i jîucrre dans les clubs et forniaiciit eux-mêmes des clubs plus incendiaires que icsclubs fi-ançais. quelques-uns abusaient de Ihospilalilé pour mettre le feu à Tasîle que la France leur prêtait, ils se servaient des subsides de la Frpnte pour l'agiter et Tcntraîner à des émeutes et à des anarcbies. La société polonaise secrète, dont la police du gouvernement perçait les conciliabules, reprenait à Paris la langue et les traditions di- 1793. Le nom de Lamartine surtout y était voué toutes les nuits à l'exécration et à la justice des sicaires eonimc celui de 1 homme qui résistait le j)lus indcxiblemcnt aux trames des démagogues étrangers contre la nouvelle République, on voyait poindre i\!)s ces premières semaines le plan et le crime du 13 mai suivant. ', ,j(|
Les autres Polonais réfugiés suivaient les îrispî; ijalÎQns, patriotiques du p.ince Czarloriski et des autres cbefs et généraux réfugiés, leur conduite était digne du respect qu'ils portaient à leur cause et à la France, ils se contentaient de tourner leur regards vers leur pays et de demander la iilicrté de retourner y mourir pour leur indépendance aussitôt qu'une porte leur serait ouverte pour y rentrer.
Cependant l'Europe paraissait suspendue entre î? terreur que lui inspirait la révolution de Paris et l'espérance de possibilité de paix que lui pcrnicltait de conserver le manifeste du gouvernement provisoire, le ministre d'Amérique avait reconnu le premier la République Irançaisç en .devançant les ôrdrc^ de son gpuveriicmeat et au
seul titre de conformité d"institution. La Suisse, que la révolution Irançaisc fortiliait d'un poids inimen&e conire la jircssion presque violente de rAutrichc, montrait des dispositions moins favorables, le ministre des alîaires étrangci'cs s'étonnait de voir la république française moins saluée h Berne qu'à Berlin, il ne pouvait se dissimuler que cette froideur de la Suisse pour laquelle la France venait de montrer tant de chaleur dans les dernières discussions parlementaires, tenait peut-être l\ cet égoïsme des démocraties mercantiles qui calculent pltis qu'elles ne sentent, il était évident que la Suisse , placée par la géographie entre rAllemagne et Iltalie, craignait d'être agitée par ce contact et d'être forcée de dépenser son repos, son or et son sang pour la cause d'autres indépendances que la sienne. Lamartine, qui méditait une prochaine triple alliance de la France républicaine, de l'Italie constitutionnelle et de la Suisse fédérale pour soutenir au besoin le poids du Nord, fut amèrement déçu et profondément humilié pour la liberté de l'attitude de la Suisse, elle ne fit néanmoins aucun acte de désaffection à la France, et reconnut olïiciellement la République.
Vlïl.
Les courriers qui arrivaient successivement de toutes les parties de l'Europe annonçaient partout l'acceptation du manifeste comme hase d'une politique incontestée et comme type du caractère que la nouvelle République française voulait affecter dans le monde, les ambassadeurs et les ministres de toutes les puissances reçurent ordre de leur gouvernement de continuer à résider à Paris et
d'entretenir des rapports officieux et cordiaux avec le ministre des affaires élrangèrcs de la Republique. Ces rapports que les circonstances multipliaient, donnaient lieu à des communications frc^ qucnles en!rc les ambassadeurs et le ministre des affaires étrangères. Ces entretiens, dans lesquels le ministre- manifesta sans voile et sans arrièrepensée les intentions hautement républicaines, mais loyalement inoffensives du gouvernement, contribuèrent puissanniîcnt au maintien de la paix, en l'absence de notes diplomatiipies que la cessation de rapports officiels rendait impraticables.
Dès que le ministre des affaires étrangères eut la certitude des dispositions favorables de ces gouvernements, il nomma les ambassadeurs et les ministres de la Réjjubiique. 31. dllarcourt , ancien pair de France, homme dune dignité personnelle égale à son grand nom, fut nommé ambassadeur a Rome. Ce clioi.v quoi(|ue très-li!)éral n'avait rien de révokilionnaire. il annonçait à la vieille aristocratie française, aux hommes religieux en trance et au souverain pontife cp.ie la République ^ou!ait traiter !e chef spirituel du ratiiolicismcavec le respect qui appartient au re|)résenlant d'une grande partie des consciences, le pape de son côté assurait par l'organe de son ministre à Paris qu'il ne faisait pas acception de gouvernement, ses paroles étaient des bénédictions et non des analhèmes contre la République. Le gouvernement français répondait avec franchise à ces ouvertures, lui avouait que la tendance de la Répul)li((ue était la séparation plus ou moins rapprochée du temporel
et du spirituel , la suppression de l'intervention de TElnt dans l'administration et dans le salaire des cuHcs, mais il lui gnraiilissait en nîèmc temps que la République éminemment relit;icusc d'inspiration, ne ferait cette grande et néeessaire transi'ormalion qu'après avoir pourvu àTexistence des ministres des cultes au service des églises et des consciences en oi*ganisant l'association libro des fidèles pour leurs besoins religieux. Cette transformation du salaire de lElal en salaire libre des associés pour leur culte ne s'oiiércrait que par voie d'extinction des ministres des diiïérentcs communions. la loi devait y gagner en pureté, les croyances individuelles en libert;, le budget des consciences en grandeur et en resjiect. c'était là In clef de voiîtc de la révolution car l'émancipation régulière des cultes c'est la liberté de Dicii dans les âmes.
Le général Aupick fut nommé à l'ambassade de Constanlinopîe. il avait été all.u lié longtemps aux princes, mais les membres du gouvernement et le ministre de lintéricur lui-même le signalèrent avec (onfiancc pour représenter la République sur lin des points les plus importants au dehors. Sa première fidélité était à la pairie, une haute capacité militaire et un esprit réfléchi et sûr, indiquaient le général Aupi;k pour un poste où les diplomaties du monde pouvaient s'entre-choquer. on n'interrogea que ses apliludes, on était c( rlairi de sa conscience.
Le poste de Londres reçut d'abord un simple charge d'aliaires afin d'éviter par l'absence de tout agent d'un ordre trop élevé toute occasion de
froisscmrnt entre deul grands gouvernements qui avaient la volonté intime de se concilier jiour la paix du monde, et que loï- chicanes auraient pu aigrir cl diviser, plus tard Lam;irtiric y envoya 31. de Tallcnay, ministre à lîambouri;-, liomme de ranciennc d plomatic, connaissant rAnglelcrrc, caractère ouvert, conciliant, facile, proi)rc aux cnlrcliens confidentiels avec des lionimes d'Etat de l'école monarchi(]uc et à prépaicr modestehieiit les voies à des négociât ions onicielles, quand la reronnnissance de la République lui pcrnietlrait de déployer ses pouvoirs.
Mais les couversations quotidiennes de î'aitt'bassadcur d'Ani;lclcire lord Normanhy avec le ministre des affaires étrangères, et In cordialité sans réticence de leurs rapports fiiisaient de l'ambassadeur français à Londres uncsupcrfluité. Lord Palmcrston et le cabinet anglais paraissaient avoir compris avec une haute sagacité le caractère pacifique, modéré et civilisateur de la Répuhli(|ue dirigée au dehors dans un esprit de respect et d inviolabilité aux institutions diverses des peuples, une altitude contraire du ûfouverncment «ndais aurait ravive le préjugé antibritannique que Lamartine comme Mirabeau, Lafavettc et Tallcyrand, voidait amortir et user en France. L'Angle* terre en acceptant la fraternité ofîcrte avec dignité
fiar la République, méritait bien de l'humanité, e ministère de lord l'ïïlmei*slon en recueillera lé fruit dans l'histoire. Le ministre de laRépubliquô savait qu'aucune coalition sérieuse n'était possible contre la Lrani'c sur le continent sans le concours et la solde de rAngleterre. il ne voulait n aucun prix donner à l'aristocratie anglaise le prétexte
de forcer le cabinet anglais à une croisade contre la Republique, gagner du temps celait pour lui gagner du sang et des forces pour la France. Si plus tard des causes de dissentiment et de guerres devaient naître, il voulait que ces dissentiments et ces guerres ti^ouvasscnt la France dans son droit et la Republique armée, alors elle ne Tétait pas. une coalition l'aurait surprise et peut-èlre submergée.
C'est là un des raolifs pour lesquels le ministre delà République résista avec une inflexible énergie à ridée de bouleverser la Relgique par les témérités déloyales qu'on ne cessait de lui reprocher de prévenir sur cette frontière, il avait repoussé tout contact avec les républicains belges venus à Paris pour sy concerter avec les républicains français de la vieille école. Il avait envoyé à Bruxelles jilusicurs agentsconiidentielsavee ordre d'observer l'état vrai de l'opinion et de refroidir au lieu de fomenter le foyer dénjagogique dans cette capit;de. Le principal de ces agents homme d'ardeur mais neuf dans la connaissance de l'Europe, lui parut donner des oinbragcs à ! ruxelles. Le ministre le rappela sans bcsiler. 11 envoya à sa place un homme d'expérience et de mesure, M. Rellocq, ancien diplomate exerce au maniement des choses délicates.
L'inconvénient pour la République française d'avoir à Bruxelles un roi uni par les liens du sang à la dynastie déchue en France n'était qu'une siisceplibililé indigne de la République. Un sou!è\cinent de li Bcigitjucet son adjonction à la France en ce moment était une déclaration prématurée et impohtiquc de guerre à l'Angle-
terre, un pareil grief iloiiné à rAngletcrre faisait tomber à linslaut le minislèrc libéral à Londres et il jetait l'Angleterre dans la coalition. La France n'en eût été ni plus ni moins forte avec la Belgique de plus dans sa cause, le respect de cette nationalité valait à la République rimmobilité de l'Angleterre, le silence de l'Allemagne, le respect du monde.
Le ministre surveillait d'un œil attentif les trames qui s'ourdissaient à Paris pour unir prématurément ces deux causes, ses entretiens avec le prince de Ligne dans lesquels il manifesta ses sentiments de prudence et de loyauté , et la confiance que cet ambassadeur du roi des Belges lui témoignait contribuèrent puissamment à prévenir des desseins de propagande nuisibles aux deux peuples , à la paix européenne et à la République elle-même.
Il nomma en Hollande M. de Lurde qui connaissait la diplomatie du Nord et les doubles influences qui de Pétersbourg et de Londres se disputaient la cour de la Haye.
A Berne il envoya M. de Thiard homme de nom aristocratique, d'esprit étendu, de coup d'oeil exercé dévoué depuis la fin de l'émigration et depuis la chute de lEmpire à l'opposition libérale. Les vétérans de ce parti dans le J\ational considéraient une ambassade offerte à M. de Thiard comme un gage donné à leur opinion. Le ministre des affaires étrangères le croyait très-propre à pratiquer la diplomatie républicaine mais antidémagogique qu'il voulait faire prévaloir, il lui recommanda les plus grands ménagements envers la Suisse dont il voulait conquérir la cordialité ce m. 9
préliminaire des alliances, il ne réussit pas autant qu'il Taurait désiré, soit que l'ambassadeur ne fit pas suffisamment sentir cette inclination de la France vers la Suisse, soit que la Suisse craignît de se compromettre avec une République qui n'avait que des jours d'existence. Ce fut un malheur pour les deux peuples et pour Tltalie surtout, un système de lingue pacifique reposait sur cette pensée, ce système a été ajourne par cette froideur de la Suisse compromis par les batailles de Goito, et de Novare. Il renaîtra de la nature des choses sous des gouvernements plus intelligents et mieux compris. La Suisse se repentira de ses hésitations et de ses lenteurs.
M. Dixio fut envoyé comme chargé d'affaires à Turin. L'incertitude des rapports entre cette cour jusque-là sacerdotale et absolutiste et la République française ne permettait pas d'y envoyer un ambassadeur ou un ministre.
M. Bixio éleva ses fonctions à la hauteur de son intelligence et de son patriotisme. Neuf dans les affaires, il montra qu'on naît diplomate. Sa mission était délicate, précisément parce qu'elle était loyale, il devait inspirer à la cour de Turin des dispositions favorables à la France sans la pousser même d'im geste, à une guerre conti^e FAutriche , guerre vers laquelle son ambition impatiente ne l'entraînait que trop témérairement. Il devait donner confiance et autorité au parti co'-istitutionnel et libéral en Italie sans caresser et sans susciterle parti républicain, parti prématuré et ruineux pour l'émancipation de l'Italie.
Les chances imprévues et les fortunes contradictoires du Piémont et de la Lombardie mirent
à des épreuves difficiles le tact de ce jeune diplomate, il ne fit pas une faute dans une situation où les négociateurs plus consommes en auraient fait. I.a France n'eut pas une goutte du sang de ritalic sur les mains de sa diplomatie en Piémont ni en Lombardic. L'Italie ne reçut pas un conseil qu'elle pût légitimement reprocher à la France. M. Hixio, Italien doriginc, Français de cœur, porta dans son attitude le sentiment de ses deux patries. Le ministre allait relever à des fonctions plus hautes quand lAsscmblée nationale s'ouvrit. M. Bixio voulait y entrer, il se dévoua dans les journées de Juin comme un soldat d'avant-garde, il versa à grands flots son sang pour la République. Devenu ministre après l'éleclioii du président il se retira après quelques jours par une susceptibilité d'honneur mal expliquée. Ses aptitudes s'étaient révélées pour les négociations. || y doit cire rappelé.
M. de Boissy avait été nommé ministre à Florence. Ancien diplomate , il connaissait la Toscane. 'y\. de Boissy, homme daudace et d'extrémité, avait résolument adopté la Bé^iuhlique. il se montrait à Paris aussi courageux de sa personne pour la défendre contre la démagogie qu'il était propre par son existence splendide et par Taristocratie de son nom à la servir au dehors. 11 ne partit pas pour son poste, plus jaloux d'entrer à l'Assemblée nationale et de retrouver une tribune que de figurer dans une cour, il fut remplacé auprès du grand-duc de Toscane par M. Benoît (.hampy allié de M. de Lamennais et palroné par ce nom illustre et pojiulaire. Ce choix fut heureux, rhomme se trouva digne du prince éclairé
et libéral qui faisait de la Toscane une république ou plutôt une lamille par les traditions libres et douces de ce gouvernement.
Madrid était une des cours où il était le plus difficile d'approprier un envoyé de la France à la situation de l'Espagne. Le général Narvaez homme très-supérieur à la renommée soldatesque qu'on lui a faite au dehors , était pour l'Espagne une sorte de Richelieu militaire tout-puissant au second rang. Sous une cour divisée et plongée dans les plaisirs Narvaez avait étudié, avec une sombre et muette anxiété au premier moment, le caractère de la révolution française. Jugeant la France par l'Espagne il avait dû croire que la guerre civile s'y choisirait des chefs parmi les princes et parmi les généraux de la maison d'Orléans. Dans la prévision de ces événements où l'Espagne aurait eu un rôle à jouer par suite de ses liaisons de famille avec la dynastie de juillet, il s'était expliqué avec une ambiguïté inquiétante et il avait concentré des troupes vers les Pyrénées. Le manifeste du gouvernement provisoire et les explications de son ministre avec le chargé d'affaires d'Espagne à Paris avaient changé les dispositions de Narvaez. les intrigues de la France et de l'Angleterre à Madrid agitaient l'Espagne et inquiétaient sans cesse le général sur la dui'ée de son autorité. Lamartine en retirant la main de la France de ces intrigues et en laissant l'Espagne à son indépendance intérieure tr.inquillisait le gouvernement espagnol, il ne laissait à Narvaez d'autre tiraillement qu'avec l'Angleterre, le résultat
d'une pareille noliliquc fut ce qu'il devait être : la France ne porta plus ombrage et fut d'autant plus recherchée qu'elle s'imposait moins.
Cependant pour persister dans ce système il ne fallait pas à 31adrid un républicain trop ardent qui eût porte ombrage à la Constitution et agite les fermentations de républicanisme impuissant en Catalogne. Ni un nom militaire, il eût ravivé les souvenirs de la guerre de lindépendance. îNi un diplomate de juillet trop tiède pour la République, il eût pu se laisser amollir par un attachement trop frais à la maison d'Orléans et fermer les yeux sur des tentatives de restauration dynastique en France tramées peut-être dans ce palais de Madrid ou de Sévillc que le duc de Mont[)cnsier allait habiter. Le ministre des affaires étrangères avait rencontré dans 31. de Lesseps consul général de France à Barcelone un homme exercé au caractère espagnol , agréable à Narvacz , dévoué à ses instructions, il le nomma à Madrid.
L'état de l'Italie ne se révélait pas encore. Le ministre de la République le pressentait, la situation qui allait en résulter pour la France ne permettait pas d'établir des négociations intimes avec l'Autriche.
M. de Metternich régnait encore à Vienne sans se douter du volcan qu'il avait sous les pieds, ce grand ministre n'avait point vieilli par l'esprit , mais il avait laisse amollir son caractère par la longue prospérité de l'empire, il croyait à l'éternité de l'aristocratie germanique et se fiait à son génie, grand, serein, heureux, facile, il laissait
tout faire depuis quelques années à la fortune. Cctlc longue fortune était un piège. Lamartine en avait rinstinct.
La guerre de principe existait quoique non déclarée entre Vienne et Paris, ou plutôt ce n'était ni la guerre ni la paix, mais une attitude rnixte qui participait de ces deux ordres de choses. Le gouvernement ne chercha pas à masquer par de faux semblants celte situation, il ne voulait ni tromper M. deMcttcrnich pardessuhterfuges sans bonne foi ni se tromper lui-même. 11 avoua franchement cette disposition de la République à M. d'Apponi, ambassadeur d'Autriche à Paris, loyal , et chevaleresque comme un homme du Nord, il se contenta de laisser pour la France à Vienne un chargé d'affaires aimé de la vieille Allemagne et de la cour pour écouter et pour observer sans agir, car agir c'eût été tromper.
On fit un choix moins heureux à Naplcs sur la foi du parti du Nalioiutl^ dont il désirait em])îoyer les capacités et satisfaire les ambitions. Le secrétaire de légation qu'il nomma près de cette cour et auquel il donna des instructions conformes à sa pensée sur une fédération de l'Italie, pensée qui n'excluait point les trônes, s"écarta entièrement de la ligne que le ministre de la République lui avait tracée, prenant apparemment ses directions soit dans le parti de propagande radicale à Paris, soit dans les partis extrêmes à Naples , il eut le langage et Tattitude de ces envoyés de la Convention, dont la mission était de violenter les rois et de fanatiser les peuples. L'amiral Raudin, qui commandait la flotte à Naples, comprit mieux la dignité de la République, il réprima autant
qu'il était en lui ces excès de zèle, le chargé d "affaires lut rappelé, on envoya à sa place un homme démesure et de sagacité, M. de Bois-le-Corate. il fut envoyé ensuite à Turin.
Lamartine désirait que la République conversât avec, le cabinet de Pétersbourg. il était convaincu qu'il n'y avait entre les deux puissances d'autre incompatibilité que létat de la Pologne. C'est par ce seul point que les deux peuples pouvaient se froisser, non par un intérêt territorial , mais par une antipathie morale. En Europe, l'exécution première des traités de Vienne et des institutions propres et libérales restituées par Icmpereur de Russie au royaume de Pologne, pouvait permet- Ire aux deux politiques de se réconcilier avec honneur et sûreté pour tous, il fallait du temps et de la réilexion. Lamarîine ne devait p;\s aventurer ses pensées et la dignité de la République par des envoyés peut-être froidement accueillis à Pétersbourg. 11 y laissa un simple secrétaire d'ambassade nommé par le ministre de la monarchie, sans aucune mission politique, il y avait dans le ministre de Icmpereur à Paris, un interprète olïicieux, habile, bienveillant des pensées de l'empereur et de celle de la France.
Mais le poste auquel le ministre attachait en ce moment le plus d'importance était Rcriin, la tige de réquilibre du continent était encore comme en 4 791 dans ce cabinet. La Rus-^ie, l'Angleterre, l'Allemagne du nord sy rencontraient et s'y disputaient la faveur décisive d'une monarchie militaire puissante, et d"un esprit public prépondérant dans le cabinet dun roi philosophe, avcntueux, mobile, travaillé d'initiative, intrépide aux
nouvcaulés, capable de tout comprendre, de tout risquer, de tout oser, le nœud de la paix et de la guerre européenne, de l'émancipation et de la reconstruction de l'Allemagne, de li regénération pacifique et partielle de la Pologne, était à Berlin, le premier mot que dirait le roi de Prusse de la République française, serait forcément le mot du continent tout entier, nul n'oserait dire guerre où il aurait dit paix.
Lamartine cbercba et il trouva du premier geste sous sa main l'homme propre à personnifier d'abord confidentiellement, puis officiellement à Berlin, la tendance philosophique, la science germanique, et les perspectives diplomatiques de la nouvelle révolution française présentées à cette cour par un esprit presque universel.
Cet homme, peu connu jusque-là hors du monde aristocratique, littéraire, et savant, se nommait 31. de Circourt. il avait servi sous la restauration dans la diplomatie, homme où tout était tcte et dont la tète était à la hauteur de toutes les vérités, impartial du reste, indifférent entre les systèmes comme un être qui ne serait qu'intelligence et qui ne tiendrait à la nature humaine que par le regard et par la curiosité.
M. de Circourt, sans être républicain de cœur, était assez frappé des grands horizons qu'une République française, éclose du génie progressif et pacifique de la France nouvelle pouvait ouvrir à l'esprit humain, pour la saluer et la servir. Il comprenait comme Lamartine, que la liberté avait besoin de la paix, et que la paix était à Berlin et à Londres.
Lamartine lui donna par écrit ses instructions confidentielles pour l'oreille du roi de Prusse et de ses ministres. Ces instructions n'étaient au fond que cette philosophie de la paix commune à toutes les âmes éclairées d'un rayon divin , philosophie devenue politique par l'accord d'idées entre le cœur d'un roi et l'esprit d'un ministre d'une grande démocratie naissante. M. de Circourt était capable de commenter les instructions et de les plier au génie d'une cour et aux éventualités de l'Allemagne.
M. de Circourt partit, il entretint avec le ministre des affaires étrangères une correspondance intime qui formerait un volume sur l'état du ^'ord. il ne s'égara sur aucune de ses prévisions, il inclina le cœur et l'esprit du roi de Prusse à toutes les idées de conciliation et d'équilibre qui étaient dans l'intérêt vrai de deux Etats. Quand la révolution de Berlin éclata, la République française n'avait plus besoin d'une révolution à Berlin pour y voir triompher la cause de paix et d'humanité que M. de Circourt était allé y défendre. Lamartine et son envoyé de Prusse s'aflligèi'ent plus qu'ils ne se réjouirent d'une révolution qui en poussant le roi au delà de ses pensées le ferait peut-être plus tard reculer jusque dans les bras de la Russie.