‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 166 sur 244 · LIVRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TREIZIEME

« nom, mais au nom de l'unanimité de mes col- « lègues, les remerciements profondément sentis, « non pas du gouvernement provisoire, mais de la « France tout entière pour qui ce jour eût été un « jour de calamité et de guerre civile, si le gouver- « Dément s'était divisé, et qui, grâce à voire éner- « gie, sera pour elle le jour du triomphe définitif « et pacifique de ces nouvelles institutions, que a nous voulons remettre inviolables et entières à « T Assemblée nationale qui sera elle, l'unité suce préme de la patrie. — Vive la République !

« Citoyens, encore un mot!

« À l'époque de la première République, il y eut « un mot fatal qui perdit tout, et qui conduisit les « meilleurs citoyens à s'entre-déchirer en se mé- « connaissant les uns les autres. Ce mot , c'était la « défiance, et cependant cette défiance était expli- « quée alors par la situation de la patrie menacée « par une coalition au dehors, et par les ennemis « qu'elle avait au dedans.

« Aujourd'hui que la seule proclamation de nos « principes de démocratie fraternelle et de respect « aux nationalités a ouvert dans toute l'Europe « l'horizon de la France et a fait tomber les peuples « dans notre amitié au lieu de tomber dans notre « sang ; aujourd'hui que la République est acceptée « partout sans opposition à l'intérieur, et promet à <( tous propriété, sécurité, liberté, il n'y a qu'un

« seul mot qui corresponde à cette situation, et ce « mot, c'est confiance! Inscrivez ce mot sur vos « drapeaux et dans vos cœurs ! que ce soit le mot « d'ordre entre tous les citoyens et entre toutes les « parties de l'empire , et la République est sauvée.

« Le gouvernement provisoire vous en donne « l'exemple dans la confiance méritée que chacun « de nous porte à ses collègues et qu'il en reçoit à « son tour ! Il en donne aujourd'hui la preuve.en « refusant à tout prix de se désunir, de se séparer « d'aucun des membres qui font sa force dans son « unité. L'indivisibilité du gouvernement provisoire « doit être ainsi la conquête civique de cette jour- « née. Paris et les départements, rassurés sur ta « force du gouvernement et sur l'attachement que « vous lui portez, s'uniront comme vous et comme « nous pour le salut de la République et remet- « tront intact à l'Assemblée nationale le dépôt de « la patrie que le peuple du 24 Février a remis « entre vos mains.

« Cette confiance que je vous recommande, « citoyens, c'est le cri, c'est le sentiment que j'ai « entendu sortir tous les jours du combat, ici « même, sur cet escalier, dans ces cours, de la « bouche des blessés pendant la lutte du peuple et « du trône d'où pouvait sortir l'anarchie du peuce pie! Oui, je l'ai entendu sortir de la bouche de * ceux qui expiraient ici pour la République, et

« qui semblaient vouloir noué léguer ainsi dans » cette recommandation suprême le mot sauveur « de la République nouvelle et de la patrie, »

Ces paroles firent jaillir un cri unanime de dévouement de toutes les marches d'escaliers, de toutes les cours, de toutes les galeries de l'Hôtel de Ville, La victoire était dans ce cri. Lamartine le retrouva pendant deux heures sur les lèvres de tous les groupes de citoyens volontaires, d'ouvriers, de gardes mobiles, d'élèves des écoles qu'il harangua successivement trente ou quarante fois dans ce moment suprême. Il affecta toujours de comprendre le gouvernement provisoire tout entier dans ses allocutions et de détruire ainsi d'avance tous les germes de division qui pouvaient naître de cette journée. Il le fit pour enlever tout prétexte à la guerre civile et aux récriminations qui pouvaient l'amener. L'enthousiasme pour lui était si brûlant et si unanime ce jour-là dans les bataillons, dans le peuple et dans les corps de volontaires qui accouraient au palais et sur la place, que s'il eût dénoncé un complot et demandé lui-même vengeance, épuration ou dictature , on l'aurait suivi où il aurait marché. Mais en avouant des divisions et en livrant alors ses collègues aux soupçons du peuple, il ne

se dissimulait pas qu'il aurait trahi la République et déchiré sa patrie.

Cependant d'une fenêtre de l'Hôtel de Ville il regardait la place sans savoir encore lesquels arriveraient les premiers et en plus grande masse, des bataillons de la garde nationale ou des rassemblements du Charop-de-Mars.

Une colonne d'environ vingt-cinq ou trente mille têtes conduite par les clubistes les plus forcenés et par quelques chefs socialistes venait de déboucher par le pont Royal et de se heurter contre une colonne nombreuse de gardes nationaux que le général Courtais avait placée en bataille sous les murs du Louvre. On n'en était pas venu aux mains, mais la mêlée avait été tumultueuse ; des regards, des^cris, des gestes hostiles avaient été échangés. La garde nationale avait laissé passer les insurgés, et s'était contentée de les couper et de les suivre dans leur procession vers l'Hôtel de Ville. C'étaient deux armées marchant sur la même ligne en silence et comme pour s'observer mutuellement. Déjà les premiers groupes de cette colonne du Champ-de- Mars, précédés de drapeaux et de quelques hommes en bonnets rouges, commençaient à déboucher lentement du quai sur la place de Grève.

A ce .moment une forêt de baïonnettes étincela de l'autre côté de la Seine à l'extrémité du pont Saint- Michel. C'étaient trente ou quarante mille

Page 1