‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 167 sur 244 · LIVRE TREIZIÈME. 3Î · texte numérisé non relu

LIVRE TREIZIÈME. 3Î

gardes nationaux de la rive gauche du fleuve accourant au pas de charge à l'appel de Lamartine et de Marrast. La largeur du pont ne pouvait suffire à les dégorger. Us se précipitèrent en colonne serrée sur la place au cri de vive la République! vive le gouvernement l Ils barrèrent le quai aux vingt ou trente mille insurgés, ceux-ci restèrent immobiles indécis et consternés à l'angle de la place de Grève, ne pouvant ni avancer ni reculer ni recevoir par derrière lears renforts du Champ-de-Mars, interceptés par les légions sous les armes depuis les Champs-Elysées jusqu'à l'extrémité du quai Lepelletier. Les légions de la rive gauche se rangèrent en bataille sur la place. Les légions de la banlieue, de Belleville, de Bercy, du faubourg du Temple, du faubourg Saint-Antoine, et de toutes les rues de la rive droite arrivèrent au même moment par tous les quais et par toutes les embouchures des grandes artères de Paris, au pas de course, aux cris d'enthousiasme. Ces légions inondèrent de torrents de baïonnettes toutes les rues et toutes les places depuis l'Arsenal jusqu'au Louvre. En trois heures Paris armé était debout. Non-seulement la victoire des conspirateurs n'était plus possible; mais l'attaque même était insensée.

Lamartine remercia le général Changarnier, désormais inutile. Il le pria d'aller informer sa femme du triomphe des bons citoyens et de la ré*

sorrectioû de la force publique; problème jusquela, certitude maintenant*

Le général Duvivier était à cheval sur la place, au milieu de tous ses bataillons de garde mobile qu'il avait amenés. Deux heures se passèrent ainsi dans un imposant silence , comme s'il eût suffi à la garde nationale de montrer au soleil ses deux cent mille baïonnettes pour confondre toute pensée de conspiration et d'anarchie*

Lamartine, seul membre du gouvernement pré* sent avec Marrast jusqu'à quatre heures, reçut les députations de tous ces corps et les harangua tantôt des fenêtres, tantôt dans les cours, et sur les perrons des escaliers. Les vingt mille insurgés du Chanap-de- Mars engagés à l'extrémité des quais défilèrent tris* tement an milieu des huées du peuple, entre les rangs de la garde nationale pour aller se perdre dans leurs clubs déconcertés.

Deux cent mille baïonnettes défilèrent ensuite devant f Hôtel de Ville au cri de vive Lamartine ! à bas les communistes !

Une députation d'ouvriers du Champ-de-Mars fut introduite après le défilé dans l'intérieur, sous prétexte de faire hommage d'une contribution patriotique. M. Bûchez et ses collègues leur adressèrent des paroles sévères. Lamartine ne leur parla pas : il était occupé en ce moment dans la salle du conseil à écrire quelques ordres aux gardes nationaux de la

banlieue pour la sûreté de la nuit. Il vit entrer ses deux collègues Louis Blanc et Albert, il continua à écrire sans les saluer, il les entendit murmurer contre l'omnipotence de ceux qui avaient, sans délibération concertée, et de leur seule autorité, fait battre le rappel, repoussé une manifestation du peuple, évoqué la garde nationale, adressé des paroles dures et sévères à une députa tioo. Lamartine irrité ne pouvait se dissimuler contre qui étaient dirigés ces murmures» Il se retourna, jeta la plume, se leva, et Rapprochant de ses deux collègues, il leur répondit pour la première fois avec tierlé et avec une colère mal contenue. Les deux membres de la minorité se retirèrent et allèrent porter leurs plaintes à MM. Bûchez et Recurt dans une autre salle. Lamartine après avoir pourvu à la sûreté de la nuit par ses ordres aux légions, sortit par une porte dérobée de l'Hôtel de Ville pour échapper à une ovation de la garde nationale et du peuple, le visage caché par son manteau il s'enfonça dans les petites rues tortueuses et désertes qui serpentent derrière le Palais. On lui amena une voiture de place. Il y monta sans se faire connattre, et ordonna au cocher de le conduire rue de la Chaussée*-d'Ântin, où sa femme attendait l'issue de la journée.

Cinq fois dans ce trajet la voiture dans laquelle il était caché fut arrêtée aux débouchés de la

rue Saint-Antoine, de la rue do Temple, de la rue Saint-Denis , de la rue Saint-Martin, de la rue Montmartre par des colonnes de dix à vingt mille hommes de garde nationale, les uns en uniforme, les autres en costume d'ouvriers, tous armés, qui ébranlaient sous leurs pas cadencés le pavé des rues. Ces colonnes passaient en alternant un majestueux silence avec des cris poussés à intervalles égaux de vive la République ! vive Lamartine, à bas les communistes! ces corps d'armée sortis de chaque seuil, rassuraient les regards des citoyens, des femmes et des enfants pressés sur les portes et aux fenêtres. Ils étaient loin de se douter que l'homme dont ils élevaient ainsi le nom jusqu'aux nues comme un cri national, entendait ces cris du fond de cette voiture fermée dont ils interceptaient le passage.

Lamartine ne put rejoindre sa femme qu'à la fin du jour. Ce fut le plus beau jour de sa vie politique. Les factions étaient plus que vaincues, elles étaient découragées. Le peuple avait dit son mot. Ce mot était le présage de celui que la nation allait redire aux élections. Paris s'était levé sous les armes, sans distinction .de classe ou de fortune, et ces armes s'étaient unies en faisceaux unanimes pour protéger la République, le gouvernement modéré, l'ordre, la propriété, la civilisation.

Le monde social était retrouvé.

Page 1