LIVRE TREIZIÈME
Les membres de la ^majorité du gouvernement avaient passé cette grande journée en permanence à l'hôtel des finances , afin de pourvoir aux éventualités et de ne pas être enlevés du même coup de parti. Ils se réunirent pour prendre leur repas ensemble le soir à dix heures chez le ministre de la justice , M. Crémieux. Ils s'embrassèrent comme des naufragés qui ont retrouvé le bord.
Pendant le repas, des députations de gardes nationaux des légions à qui le jour n'avait pas suffi pour défiler devant l'Hôtel de Ville vinrent leur demander de défiler aux flambeaux sur la place de Grève, ils y consentirent et s'y rendirent. Lamartine seul, accablé de lassitude et épuisé de voix, ne s'y rendit pas.
Les légions dont quelques-unes ne comptaient pas moins de vingt-cinq et trente mille hommes sons les armes, parcoururent Paris une partie de la nuit, aux cris de vive Lamartine ! à bas les communistes. Aucun désordre n'attrista ce réveil du vrai peuple. La sécurité rentrait avec ce cri dans la demeure et dans l'esprit des citoyens* Les clubs communistes et démagogiques furent consternés, déserts, muets. Quelques groupes d'enfants, écho toujours dépravé des voix populaires, allèrent vociférer des
cris de vive Lamartine! à bas Cabet sous les fenêtres de ce chef de secte. Lamartine informé aussitôt envoya dissiper ces groupes injurieux. Il écrivit à Cabet pour lui oTfrir asile àA lui et à sa famille dans sa propre maison.
Telle fut la journée du 16 avril. Le premier grand coup d'État du peuple lui-même contre les conspirateurs, les démagogues, les dictateurs et les barbares de la civilisation. Paris respira et la France eut la conscience de son salut.
Mais le 16 avril n'était qu'un symptôme accidentel. La majorité du gouvernement voulait savoir si ce symptôme se renouvellerait en ordre à sa voix, et si la fusion spontanée de tous les éléments de la garde nationale présenterait un point solide et fixe d'opinion et de force à la République. Les bons citoyens avaient besoin d'être rassurés, les factions d'être impressionnées, l'Europe d'être intimidée par un grand acte de vie de la nouvelle République. Un cri public demandait une revue générale de toutes les baïonnettes volontaires dévouées à couvrir la patrie et la société. Le peuple de Paris commençait à désirer le retour des troupes dans ses murs. L'immense majorité du gouvernement souffrait de l'éloignement de l'armée, on désirait la faire rentrer insensiblement dans le cadre national dont la fatalité et la prudence l'avaient momentanément écartée. On voulait qu'elle
y fût rappelée par l'enthousiasme et non imposée par la contrainte, on cherchait une occasion de réhabituer l'œil du peuple à la présence, à l'éclat, à l'amour des troupes. Le gouvernement unanime dans cette pensée ce jour-là, indiqua une revue générale de toutes les gardes nationales de Paris, de la banlieue, des villes même les plus rapprochées, de la garde mobile, et des régiments d'artillerie, d'infanterie et de cavalerie dans le rayon de Paris. Cette revue eut lieu le 21 avril sous le nom de Revue de la fraternité.
Les membres du gouvernement provisoire et les ministres se placèrent au lever du jour sur les premiers gradins d'une estrade adossée à l'Arc-de- Triomphe de l'Étoile. Le soleil du printemps illuminait l'immense avenue qui s'étend de cet Arc de Napoléon au palais des Tuileries, il se réfléchissait sur les canons, les casques, les cuirasses et les baïonnettes des gardes nationales et des troupes rangées par batteries, escadrons, et bataillons, sur toute la chaussée des Champs-Elysées, et sur la place de la Concorde. Là les deux colonnes de peuple armé bifurquant se continuaient sans interruption Tune par les quais jusqu'à Bercy, l'autre par les boulevards jusqu'à la Bastille. C'était une capitale
entière et ses provinces circonvoisines descendues de leurs foyers dans un camp, un murmure immense et joyeux mêlé au cliquetis des armes et aux hennissements des chevaux s'élevait de cette multitude. Toutes les physionomies respiraient l'enthousiasme et le bonheur d'un ordre social reconquis. Le peuple était devenu armée ; l'armée était devenne peuple. Aucun signe d'impatience ou de lassitude ne se manifestait dans ce rassemblement sans exemple depuis les grandes migrations des peuples.
A la voix du gouvernement, ces masses se mirent en mouvement à huit heures du matin, elles défilèrent par bataillon aux sons des tambours et des orchestres militaires devant l'estrade où les membres du gouvernement debout saluaient tour à tour les légions, les régiments, et leur distribuaient les nouveaux drapeaux de la République. Ces légions, dont quelques-unes ne comptaient pas moins de trente mille hommes sous les armes, étaient suivies comme dans les marches des caravanes d'une immense quantité de peuple désarmé, vieillards, femmes, enfants, complément de la famille humaine, attachés au pas des pères et des fils armés.
On avait dépouillé les arbres et les jardins des environs de Paris de rameaux et de lilas pour en décorer les fusils et les canons. Les baïonnettes étaient enlacées de fleurs, la nature voilait les ar-