LIVRE TREIZIÈME
mes. Un fleuve immense, intarissable, de Ter el de feuillage flottant an bout des fusils, serpentait sur tout l'horizon des Champs-Elysées. En Rapprochant de l'estrade devant laquelle cejjeove d'hommes se divisait en deux branches pour s'écouler plus vite, les femmes, les enfants, les soldats, arrachaient ces décorations de leurs canons de fusils, et tes lançaient comme une pluie de fleurs sur la tête des membres du gouvernement. Un cri immense de vive la République, vive le gouvernement provisoire, vive l'armée! s'élevait sans interruption du sein des bataillons et du peuple. Les cris de vive Lamartine dominaient perpétuellement ces voix, et se confondaient avec les cris d'à bas les communistes. La popularité de ce nom au lieu de s'user dans le peuple par tant d'angoisses et de misère du temps, semblait s'être fortifiée et universalisée dans le sentiment public. Le peuple des campagnes et des départements se montrait du geste Lamartine et le saluait des plus fanatiques acclamations* Le 16 avril en avait fait à leurs yeux une sorte de personnification de la société défendue et retrouvée.
Derrière ces bataillons réunis marchaient des légions de pauvres vieillards, de femmes portant leurs petits enfants sur leurs bras, des charrettes rustiques contenaient jusqu'aux infirmes et aux indigents des villages. C'étaient du sein de ces groupes en linil —
if. 22
Ions que s'élevaient les cris les plus passionnés de guerre au désordre , de haine aux communistes , de vive Lamartine, — vive la République» Le sentiment de la société est tellement divin est tellement instinctif chez l'homme, qu'il intéresse au rétablissement de l'ordre social, de la propriété et de la famille, ceux-là même qui semblent le plus désintéressés dans sa cause , et le plus déshérités de ses bienfaits. Les larmes coulaient des yeux de ce peuple et mouillaient les yeux des spectateurs. Les cris redoublaient à l'apparition de ces beaux régiments de ligne qui inclinaient leurs sabres devant le gouvernement et qui semblaient reconquérir leur place dans la famille réconciliée.
Le jour tomba avant que ce peuple armé, quoique marchant au pas de charge sur trente ou quarante de front, eût pu s'écouler devant l'Arc de Triomphe. Le défilé se continua aux flambeaux jusqu'à onze heures de la nuit. Quatorze heures n'avaient pas suffi pour tarir ce fleuve d'hommes, de fer, de fleurs, et de torches affluant à travers les arbres des Champs-Elysées. Deux légions formant ensemble cinquante mille baïonnettes furent obligées d'ajourner à un autre jour leur revue. Les militaires les plus exercés calculèrent que trois cent cinquante, mille baïonnettes ou sabres, avaient défilé entre ces deux soleils, sous les yeux du gouvernement. Paris rentra dans ses demeures avec
le sentiment de la résurrection de la patrie et de la société.
Le surlendemain, deux légions du centre de Paris qui n'avaient pas été passées en revue faute d'heures, murmurèrent et demandèrent à faire leur acte d'adhésion au gouvernement provisoire, en défilant devant lui sur la place Vendôme*
Les membres du gouvernement réunis au ministère de la justice parurent sur le balcon, leur présence fut saluée par une clameur unanime de Vive le gouvernement, où dominait surtout ce jour là le cri de Vive Lamartine, ses collègues eux-mêmes le montraient de la main aux légions qui défilaient à ce cri.
11 descendit et passa avec eux dans les rangs de cette armée qui couvrait la place. Quoiqu'il affectât de marcher au dernier rang des membres du gouvernement et des ministres, sa présence fut un triomphe à tous les pas. Son nom fut le cri presque unique de ce centre de Paris armé : les huitième et neuvième légions. Un frémissement agitait les légions à son approche, on le poursuivait d'enthousiasme quand il avait passé. Des mains fébriles d'amour touchaient ses mains et ses habits. Il entendait murmurer à ses oreilles à voix sourde des
mots qui le sollicitaient à la dictature et qui le tentaient d'une véritable royauté populaire.
Rentré au ministère de la justice et placé au balcon pour voir défiler ce peuple armé, les mêmes cris montèrent sans interruption jusqu'à lui. Il se retira confus d'un fanatisme qu'il ne devait qu'au caprice de la multitude; humilié d'une prédilection qui était due à ses collègues autant qu'à lui. Mais l'instinct populaire ne choisit pas , il se précipite et souvent il s'égare. Lamartine commença ce jourlà à s'affliger d'un excès de faveur publique qu'il était résolu à ne pas accaparer sur un homme, pour la renvoyer tout entier à la représentation du pays et à la République. Il sentait que dans quelques jours il lui serait plus difficile d'abdiquer cette puissance mobile que de l'usurper.