LIVRE QUINZIÈME. m
tour de la tribune, cette motion fut proclamée de bouche en bouche comme un plébiscite. Les membres de l'Assemblée se dispersèrent pour aller chercher justice et vengeance dans le sein de la garde nationale et du véritable Paris. Les factieux précédés de Barbes et leurs complices marchèrent en colonne sur l'Hôtel de Ville, s'en emparèrent sans résistance, et s'y entourèrent de huit mille hommes armés, les uns complices, les autres spectateurs entraînés des triomphes des factions.
À ce moment, Ledru Rollin retenu par les séditieux dans une loge de concierge du palais, et sollicité par eux de les suivre à l'Hôtel de Ville, et d'y accepter la place qu'on lui avait décernée dans ce gouvernement, leur résistait obstinément, et déclarait qu'il ne se laisserait à aucun prix imposer un pouvoir surpris par une sédition contre la représentation nationale.
Au même moment Lamartine, pressé par une foule tumultueuse dans la salle des conférences, haranguait le peuple qui commençait à se retirer à ses sommations. Le mouvement de retraite qui se fit après la proclamation de la dissolution de l'Assemblée interrompit ses paroles. Un groupe de sept ou huit bons citoyens môles au peuple pour l'inspirer cl le contenir entourèrent Lamartine et le conduisirent à travers le jardin dans le palais eu construction de la présidence. On le fit monter dans le
bureau de l'administration du bâtiment. On ferma les portes , on plaça quelques braves ouvriers en sentinelle au bas de l'escalier pour détourner les pas de la multitude, si elle venait à s'y présenter. On résolut d'attendre dans l'enceinte même de l'Assemblée nationale, le mouvement qui allait ou consommer ou réprimer l'attentat du jour.
« Si dans trois heures , dit Lamartine à ses amis « inconnus, nous n'entendons pas battre le rappel « de l'autre côté du fleuve , j'irai coucher à Vince cennes , ou je serai fusillé !
— - « Cela ne durera pas tant, s'écrièrent ces « jeunes gens indignés, il n'est pas possible que la « France subisse trois heures une pareille parodie « de gouvernement. »
Lamartine épuisé de voix et ruisselant de sueur, s'assit devant une petite table où les ouvriers avaient oublié une bouteille de vin : on but à la prochaine délivrance de la République.
Le général Courtais, instruit de l'asile où s'était retiré Lamartine, vint frapper à la porte du cabinet. On le fit entrer, rien dans ses traits ni dans son langage ne trahissait la joie ouverte ou même la satisfaction secrète d'un complice, tout révélait au contraire en lui, le désordre et la consternation d'un homme flottant entre deux dangers, celui de manquer à son devoir envers la représentation, celui de faire couler le premier sang après une ré-