LIVRE DIXIÈME
La voilure roula ainsi tout le jour sans obstacle, le seul danger était la traversée d'Évreux. M. Maréchal tremblait que le prince ne fût reconnu et arrêté dans une ville si voisine de Paris où la population effervescente pouvait faire craindre des émotions au nom du roi. on en approchait; l'anxiété de l'homme qui veillait sur le salut de deux vieillards croissait à chaque tour de roue, il apercevait déjà les clochers de la ville, un souvenir monta à son esprit, il se rappela qu'un de ses amis avait une maison de campagne près de la route dans le voisinage d'Évreux, il fit arrêter les chevaux, il interrogea un cantonnier qui cassait des pierres sur le rebord des fossés, cet homme lui montra du doigt la maison et lui indiqua le chemin de traverse qui y conduisait. M. Maréchal ordonna au postillon d'y mener la voiture.
La maison était vide, le fermier et sa femme reçoivent les voyageurs sans les connaître à leur propre foyer, le roi et la reine s'installent dans une chambre contiguë à la cuisine de la ferme, ils se réchauffent, ils reçoivent l'hospitalité rustique de ces pauvres gens qui les prennent pour des amis de leur maître.
Pendant qu'ils goûtent ces heures de repos
M. Maréchal court à pied à Évreux et informe son ami du dépôt confié à sa maison.
La ville fermentait au bruit successif des événements de Paris, le passage par Évreux était impossible. M. Maréchal et son ami s'informent des moyens de l'éviter en tournant le mur, ils rejoignent la famille royale dans sa retraite.
Le fermier instruit par son mattre du rang et du malheur des hôtes qu'il a reçus se dévoue avec ardeur 'à leur salut, il connaît les chemins détournés; il attèle ses chevaux à la voiture; il conduit lui-même le roi.
Un homme sûr conduit la reine par une autre route, on part à sept heures, on marche toute la nuit, avant le jour le roi et la reine arrivent chacun de leur côté sur le cap d'Honfleur, et s'abritent sans avoir éveillé aucune attention dans la maison de M. de Perthuis. Cette maison noyée dans les arbres est bâtie sur une élévation à une demi-heure de marche de la ville.
C'était le 26 février, le maître de la maison ne l'habitait pas. un jardinier intelligent et sûr était instruit d'avance du mystère qu'il allait protéger. Cet homme avait inspiré à sa femme et à ses enfants la discrétion et le dévouement sur lesquels repose tout le plan de la sûreté et de l'évasion du roi