‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 44 sur 244 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

A Abbeville le passage d'une voiture émeut et groupe le peuple, on arrête les chevaux, on crie que ce sont des princes qui s'échappent. M. Estancelin se montre à la portière, il était connu de nom dans le pays, il affirme que la princesse est sa femme avec laquelle il retourne à son poste à l'étranger, pour détourner davantage les soupçons il ordonne au postillon de conduire la voiture chez un de ses amis dont les opinions républicaines sont une garantie pour le peuple, il descend à la porte de cet ami, lui confie à voix basse le nom, le rang et la la fuite de la jeune femme. L'homme au cœur faible ou aride tremble ou s'endurcit, il craint que ce mystère découvert ne le dépopularise ou ne compromette sa vie. en vain le général Thierry et M. Estancelin insistent, conjurent, supplient, lui représentent l'inviolabilité du malheur, de l'âge, du sexe, de l'état de grossesse et d'anéantissement d'une femme que son refus va livrer aux turbulences d'une émeute, à l'effroi d'une captivité, ou au hasard d'une fuite impossible, à pied, la peur est sourde, l'égoïsme est implacable.

Les voyageurs voyant quelques hommes du peuple se grouper autour de la porte descendent de voiture, la laissant vide dans la rue, et vont chercher un autre refuge un peu plus loin, ils se séparent. M. Estancelin indique au général Thierry la direction d'une des portes de la ville, il est convenu

que le général la franchira avec la duchesse, et qu'après être sortis ainsi de la ville avec son dépôt il attendra sur le bord de la route de Belgique la voiture que M. Estancelin ramènera entre onze heures et minuit.

M. Estancelin s'éloigne pour aller chercher auprès d'autres amis les moyens de se procurer des chevaux.

Le général Thierry et la jeune femme errent sous une pluie glacée et sous les ténèbres les plus profondes d'une ville inconnue, le vent de la tempête avait éteint les réverbères, ils avançaient presque à tâtons dans la direction qu'on leur avait indiquée.

Après beaucoup d'erreurs et de circuits ils arrivent enfin sous une porte de ville en construction, dont l'arche échafaudée et cintrée de bois, était fermée par des planches du côté de la campagne, ils reviennent sur leurs pas. ils se glissent par une porte latérale étroite et basse laissée libre par les constructeurs pour l'entrée et la sortie des piétons, ils s'y aventurent, et se croient hors de la ville.

Mais ce faux chemin alors défoncé par la pluie et par les charrettes, inondé de flaques d'eau, encombré de matériaux et de pierre^ de taille, aboutit à une carrière sans issue visible, la jeune femme enceinte enfonce jusqu'à la cheville dans les mares, et perd ses chaussures dans la glaise détrempée, le général se désespère, il craint que l'excès de fati-

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