LIVRE DIXIÈME
route et la République, entre la propriété et le prolétariat , entre la patrie et l'étranger, entre la vie des citoyens et les violences d'une disette, excita plus tard autant de murmures que si le gouvernement avait violenté la propriété, saccagé la fortune, torturé le sol. Les riches que cet impôt avait sauvés, les pauvres qui en avaient été dégrevés, les prolétaires qui l'avaient consommé ^n secours, s'unirent dans une malédiction commune. Le peuple de Paris se souleva lui-même non pas contre les surcharges mais contre les adoucissements d'impôt à son profit sur la viande et sur le vin. L'histoire jugera l'égoïsme des propriétaires et l'ingratitude des prolétaires, elle proclamera la vérité : c'est que l'impôt de 160 millions par les 45 centimes fut à la fois la nécessité, la prudence, la paix et le salut de la République. La France rougira quand elle comparera ce prix avec celui que coûtèrent à la France en sang et en or la première république, l'empire, la restauration, l'invasion de Bonaparte en 1815, la seconde restauration et la révolution de 1830.
Garnier-Pagès avait pour couronnement de son plan le projet du rachat de tous les grands chemins de fer par l'État. Les actions de ces chemins de fer étaient tombées à des prix ruineux pour les compa-
gnies qui les possédaient. En les rachetant à prix débattu et équitable, la République relevait à l'instant leurs valeurs par la garantie de l'État, et remettait à l'instant en circulation une propriété morte ou décréditée, il restituait ainsi une fortune aux particuliers au lieu d'une fiction dans leurs portefeuilles, il achevait les lignes, il affermait les exploitations, enfin il faisait un emprunt d'un milliard en plusieurs années hypothéqué sur cette valeur de trois ou quatre milliards.
Les compagnies demandaient elles-mêmes avec instance cette mesure de salut pour elfes au gouvernement pendant que d'autres l'accusaient de spoliation, afin d'élever plus haut le prix du rachat. Lamartine pressait de tous ses efforts l'exécution de cette mesure que suspendit trop longtemps le consentement des compagnies. 11 prévoyait trop que ce traité entre les compagnies et l'État, possible avec un gouvernement concentré et dictatorial, deviendrait impraticable avec une assemblée souveraine tiraillée en sens divers par l'influence des compagnies plus exigeantes. Le délai apporté à cette affaire fut la seule faute qu'il ne cessa de reprocher au ministre des finances.
Mais le gouvernement qui suffisait ainsi au paiement des intérêts de la dette et aux services publics ne pouvait sans créer un papier-monnaie, payer à des échéances rapprochées la totalité des sept cent