LIVRE NEUVIÈME
La dynastie d'Orléans aurait bien voulu porter en elle ces conditions de sécurité morale pour les maisons régnantes et se naturaliser vite dans les familles souveraines, mais elle avait deux taches qui la faisaient reconnaître et qui la faisaient craindre. Une apparence d'usurpation dans son avènement au trône et une nature semi-révolutionnaire dans son élection populaire de 1 830* La Russie repoussait ses avances. l'Autriche faisait payer cher sa tolérance, la Prusse l'observait. l'Angleterre seule l'acceptait, mais à des conditions de subalternité et quelquefois de complicité humiliante avec la politique britannique, odieuse à la révolution qu'elle avait dérobée, suspecte aux peuples qui n'espéraient rien d'elle, inquiétante pour les rois qui lui reprochaient un trône usurpé, elle ne pouvait avoir qu'une politique isolée, personnelle, temporaire, des trêves avec tout le monde, des alliances avec personne. Sa chute même en alarmant les rois leur causait une sorte de satisfaction secrète en contradiction avec leur intérêt, mais en concordance avec leur nature, il y avait de la vengeance dans cette joie des maisons régnantes. La révolution de Février était à leurs yeux comme une expiation, leur politique souffrait, leur cœur se dilatait.
La Russie, qui n'avait aucun contact avec la France, ne se troublait pas beaucoup d'une révolution à Paris, elle était trop convaincue de l'impossibilité matérielle d'une intervention de la France en Pologne, tant que l'Allemagne n'ouvrirait pas la route et ne serait pas l'auxiliaire de l'indépendance des Polonais.
. L'Autriche devait s'alarmer, mais l'homme d'État éminent qui gouvernait depuis trente-trois ans la monarchie autrichienne, le prince de Metternich, avait depuis longtemps une politique sénile qui assoupissait tout autour de lui et qui laissait la fatalité monarchique gouverner à sa place. Homme expérimenté mais lassé, il avait vu si souvent fuir et revenir la fortune de l'Autriche qu'il ne s'occupait plus de ses mouvements, aussi la Hongrie, la Croatie, la Gallicie, la Bohême et l'Italie se décomposaient-elles rapidement sous sa main et l'influence de la maison d'Autriche touchait-elle à sa décadence. La République agitait sans la dissiper cette somnolence.
La Prusse était le point sensible vivant et actif de ce côté. C'est sur le cabinet prussien que l'Angleterre appuyait le levier de sa diplomatie continentale. C'est aussi par cette cour que la Russie agissait sur l'Allemagne, mais les populations prussiennes inquiètes de l'ascendant britannique chez elles, humiliées de l'omnipotence russe, travaillées