‹ Histoire de la Révolution de 1848Chapitre 104 sur 216 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

leurs rangs comme dans une armée vaincue. Les plus sages d'entre eux les entraînaient à la retraite , mais un groupe de sept ou huit hommes qui entouraient Blanqui , et qui, par-dessus la tête de leur chef, faisaient face au gouvernement , paraissaient décidés aux dernières extrémités. C'étaient les amis de Blanqui. L'un d'entre eux était un jeune homme dévoué, dit-on, jusqu'au fanatisme aux idées et à la personne de son maître. Sa ligure pâle, martiale, concentrée, était arrêtée de traits comme par une expression de conviction immuable; sa stature droite, immobile, sans geste, renfermée en lignes rectangulaires; sa main droite enfoncée sous son habit boutonné jusqu'au cou, la résolution froide et inflexible de son regard tixé sur un membre du gouvernement, rappelaient à la pensée et à l'œil les statues de Hrutus méditant la dernière conspiration de la liberté, la main sui* le poignard caché sous sa toge.

Bien qu'il parut aussi timide de parole ([u'il semblait résolu d'attitude;, (juand il vit que le rassemblement s'ébranlait, il éleva la voix en s'avançant de quelques pas vers les membres du gouvernement.

« Tout cela ce sont do belles paroles, dit-il en fai- (c sant allusion à Louis Blanc et à Ledru Rollin; mais « ce ne sont pas des paroles, ce sont i\o> actes qu'il « nous faut, et (ju'il nous faut sans désemparer. Nous « ne nous retirerons pas que vous n'ayez délibéré ici « devant nous, sur l'heure. » A ces mois, im imminiii' d'approbation s'éleva des rangs de ceux ([ui reiilou-

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raient; une rumeur (rindignation partit des rangs du gouvernement. F.ouis Blanc reprit la parole et se souleva ; Ledru Uollin s'indigna ; Crémieux, Marie, Du|)ont (le TKure, tous les membres présents protestèrent avec intrépidité contre ces injonctions séditieuses de ce groupe et de son orateur. On s'expli(|ua confusément, on convint qu'on était d'accord sur ijuclques points du progranmie, qu'on dillerait sur les autres, qu'on délibérerait sur tous, mais qu'on délibérerait hors de la pression des meneurs, librement, dignement, à son jour, à son heure, et sans rien promettre ni même préjuger des résolutions du gouvernement; on ne voulait considérer cette pi'Mition dc^ c\u\)> que comme une pétition.

A toutes ces considérations ap[)uyées par la raison et la modération d'une partie des délégués des clubs eux-mêmes, les suivants de Blaïupii hochèrent la tète en signe de résistance et d'obstination. Sobrier cpii aimait Lamartine alors, et (jui avait horreur du sang , faisait (riiuitiles ellbrts pour calmer ces hommes d'extrémité. — « C'est bien, c'est bicMi, citoyens, cria enlin « l'orateur, ces sentiments sont acceptables, mais les « avez-vous tons, mais n'y a-l il j)()inl di^ traîtres u parmi vous? mais n'y a-t-il pas un honime (jui a tenu (( un langage contraire à ces volontés du peu|)le? .Mais « Lamartine, j)ai" cxcmph^ , n'esl-il j)as avec vous .\.. (( — Ou'il s'(»\pli(pi(^ ! (ju'il s'e\[)li(jU(^ î s'écrièrent u {Vuuc, voix imniaçante les sectaires du club princi- (( pal. — Non, non, non, s'écrièrent Sobrier, Cabet,

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« Raspail, Barbes. Tous les membres du gouvernement « sont unis, notre confiance est indivisible! » Mais l'orateur et ses amis interpellaient toujours Lamartine du regard, de l'attitude et du geste. Lamartine s'avançant alors de quelques pas au-devant d'eux , fit signe qu'il voulait parler, et, regardant en face le visage pale et menaçant de ces interlocuteurs :

« Citoyens, dit-il, j'ai entendu mon nom; je le « relève. Je n'ajoute rien à ce que vous a dit tout à « l'heure, avec autant de dignité que de convenance, « notre collègue Louis Blanc. Vous sentez comme « nous, comme nous en qui le peuple a mis sa con- « fiance et s'est personnifié le jour du combat et de la « victoire, qu'il n'y a de gouvernement possible qu'à « la condition que vous ayez le bon sens de conférer « une autorité morale à ce gouvernement. L'autorité « morale de ce gouvernement, qu'est-ce autre chose, « non-seulement pour lui, mais pour le public, pour « les départements, pour l'Europe qui nous regarde , i( qu'est-ce autre chose, que son indépendance cornet plète de toute pression extérieure? Voilà l'indépen- « dance du gouvernement, voilà sa dignité, voilà son « unique force morale, sachez-le l)ien I Que sommes- (( nous ici? Regardez , voilà notre vénérable président « chargé du poids et de la gloire de ses quatre-vingts « ans, et qui a voulu consacrer ses dernières forces à « notre tête, à l'établissement de la Uépublicjue (Bravo! « bravo!) avec indépendance, avec dignité et liberté, « et certes, en liberté et en indépendance, il n'y a pas

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« un citoyen français (jui |)uis.sc démentir le nom do « I)uj)oi)t (le rKiire. Autour de lui, (|ue voyez-vous? « In petit groupe d'iionnues sans armes , sans a[)pui « matériel, sans soldats, sans gardes, (jui n'ont d'au- « tre autorité que celle (|ue le peuple leur maintient « en les respectant, ((ui n'en cherchent [)as d'autre, u (jui se plongent, (jui s'immergent tout entiers dans «ce peuple (Ion! ils sont sortis et (|ui n'ont pris dans K la Hépid)li([U(' un inh; aussi énergicjue et aussi pé- « rilleux (pie pour y être les garants de ces intérêts c( [)opulaires, sacriliés jus(ju'ici sous les monarchies, « sous les aristocraties , sous les oligarchies que nous « avons traversées.

« Mais poui" (pie ce sentiment ail son elVel, poui- (pie «ces principes j)()[)ulaires dcN icniuMit des appliea- « lions utiles au honheur et aux droits du peu|)le , « (jue faut-il ? La continuation possihle en calme, en « ordre, de cette coidiance que vous nous avez donce née. Que [)ourrions-nous vous opposer? Kien (piune « seule chose, votre raison même! C(Mt(» |)uissance do « la raison générale (jui se place seule ici entre vous « et nous, (pii nous insj)ir(^ et (jui vous arrête devant « nous! vv>[ celle loice nioiale iii\i>il)le cl cependant (f toute-puissante (pii nous vend calmes nous-mêmes, « ind(''[)end;nils (M dignes vu face tle celle nias>e (pii « entoure ce palais du peuple défendu par sa seule f( inviolahililé. IVcs-hien I cri(Mit les cluhs modérés.)

«dette dernière haiiièic de noire indép(Midance , « reprend Lamartine, connue gou\ernement et coninn».

« hommes , nous la défendrions jusqu'à la mort si la « compression de la multitude voulait la franchir! Et « ce n'est pas pour nous, c'est pour vous surtout que « nous péririons en la défendant! Que serait un peuple « sans gouvernement, et que deviendrait pour le « peuple un gouvernement avili? (Très-bien !)

« J'arrive aux trois questions que vous avez pote sées : un délai de dix jours de plus pour les élec- « lions de la garde nationale.

« Nous avons à cet égard dans des délibérations « préexistantes, nous avons cru prévenir et les vœux « légitimes du peuple et vos propres désirs. On nous « avait représenté que cette masse imposante, solide, « patriotique, républicaine de la population qui forme « l'immense élément populaire de Paris n'avait pas eu « peut-être le temps de se faire inscrire sur ces listes , « et d'entrer ainsi dans le large cadre patriotique où « nous voulons désormais enserrer toute la force pu- « blique. Nous avons d'abord ajourné à huit jours ; « nous avons ensuite ajourné jusqu'au 25 mars. Je ne « puis pas me prononcer seul, et je ne le voudrais « pas en ce moment sur les résultats de la nouvelle (c délibération ([ui pourra avoir lieu sur cet objet; « mais vous avez quinze jours en tout |)our vous « inscrire.

« Oiif'int aux troupes, j'ai déjà réj)on(lu avant-hier « à une des associations j)atriotiqucs dont vous faites « partie : la ([uestioii n'existe pas. 11 n'y a pas de, « troupes à Paris, si ce n'est peut-être (juinze cents

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« OU doux iiiillo hommes dispersés pour les posles « extérieurs, |)()ui- la protection des i)orles et des che- « mins de fer, et il est faux que le gouvernemenl ait « songé à en rapprocher de Paris. Il faudrait qu'il « fi\t insensé, après ce qui s'est passé, après que la « royauté déchue a vu se fondre quatre-vingt mille « hommes de trouj)es contre le peuple désarmé de « Paris, [)Our songer à lui imposer avec quelques « corps d'armée épars et animés du même républica- « nisme, des volontés contraires à vos volontés et à (c votre indépendance! Nous n'y avons pas songé, « nous n'y songeons pas, nous n'y songerons jamais. « Voilà la vérité, rapportez-la au peuple; sa liberté lui « appartient parce (ju'il Ta concpiise; elh* lui appar- « tient parce (ju'il saura la garder de tout désordre! (( La Hé|)id)li(juo à l'intérieur ne veut d'autre défen- « seur ([lie le peui)le armé.

« Mais quoicpie ceci soit la véiili' aujourd'hui, et « (pie nous vous déclarions (jue nous ne Nouions cpie « le peuple armé [)our [)rotégcr ses institutions, n'en « conclue/ pas (pie nous consentions jamais à la dé- (' chéance des soldats français. — ^Nonî non! bravo!) « N'en coiielue/ pas (pK* nous mettions notre brave « armée en suspicion, el (pie nous nous interdisions de u rapp(>l(M' nuMiH» dans rinterieur, même à l\iris , si « i\o<> circon>lanees de guerre ('(uninandaienl lelhs ou <( telles dispositions de nos l'oicespour la snrele exté- « rieur(^ de la pairie!

(( Le soldai, (pii iTelail hier (pie soldai, e>l aujour-

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