‹ Histoire de la Révolution de 1848Chapitre 130 sur 216 · LIVRE TIIEIZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TIIEIZIÈME

ventions et sans exclusions ses candidatures. Les rues de Paris seules étaient agitées. Un peuple serein, mais oisif, de deux ou trois cent mille âmes, attendait son sort de l'Assemblée nationale. On ne croyait la République déûnitive qu'après que la représentation du pays l'aurait adoptée. La confiance et le crédit, mobiles du travail , ne renaîtraient que sous un gouvernement constitué. Jusque-là, on flotterait dans l'inconnu.

Les tendances du gouvernement dictatorial étaient équivoques aux yeux de la population. On apercevait des symptômes contradictoires; on croyait à des déchirements violents entre ses membres. L'immense majorité de la nation s'attachait aux hommes modérés personnifiés dans quelques noms. La minorité redoutée et turbulente de Paris et des clubs de départements, s'attachait à d'autres noms. L'hôtel du ministère des alla ires étrangères et l'hôtel du ministère de l'intérieur étaient, disait-on, les quartiers généraux de deux opinions qui ne tarderaient pas à se combattre les armes à la main. Cette pensée était tellement répandue parmi le peuple, que plusieurs centaines do citoyens armés des faubourgs ou de l'intérieur de Paris venaient quelquefois d'eux-mêmes, et sans (pie Lamartine en eût connaissance, passer la nuit sous les portes cochères et sur les trottoirs des rues adjacentes à sa demeure, pour le préserver d'une surprise et d'un enlèvement. Le ministère de l'intérieur avait, disait-on , do son côté ses adhérents et ses forces ; les

2<)i HKVOLUTION DE 1848.

inonihros du cliil) de lUirbès , les disciples de Louis IJlanc et d'Albert , et les chefs d'une espèce de réunion appelée le Club des Clubs, (jui cenlralisait Tagitation démocratique, s'y réunissaient. Ces hommes instruisaient le ministre de l'intérieur des mouvements (jui se préparaient dans les régions souterraines de Paris; ils négociaient entre tous les partis pour acquérir sur tous et même sur le gouvernement une influence prépondérante. Ils employaient généralement cette inlluence à la pacification du peuple, mais ils parlaient au nom des masses, ils affichaient des exigences, ils faisaient valoir leur autorité morale au delà du vrai. Ces membres du ('Inb des ('lubs vinrent deux ou trois fois en députation au ministère des atîaires étrangères; Lamartine leur parla avec franchise, les encouragea à se confier à l'Assemblée nationale. Il leur dit nettement (ju'il n'entendrait aucune proposition de prolongation de dictature, qu'il s'était dévoué, le 24 février, pour sauver son pays de l'anaichie et pour rendre par la l{épubli([ue un i;()uv(M'n(Mneul régulier à la France , mais (|u'une fois la souveraineté du p(Mij)l(* retrouvée dans l'Assemblée nationale, aucune séduction ou aucune violence ne ferait de lui un gouvernement insurrectionnel. Ces hommes paraissaient ardents , mais bien intentionnés.

Quelques désordres sans gravité, mais (jui j)ouvaient dégénérer en scandahs et vu collisions, allligeaient au conuiiencemenl du j)iiiilemps les citoyens paisibles de Paris. Ces désordres u'a\aieul pour cause

LIVUK TIU:iZlËME. 26o

que l'oisiveté des ouvriers de Paris , et pour prétexte que des réjouissances civiques. C'étaient des plantations d'arbres de liberté dans toutes les places et devant tous les monuments de Paris : des bandes de vagabonds et d'enfants allaient acheter de jeunes peupliers dans les villages voisins, les apportaient sur leurs épaules, les plantaient arbitrairement dans telle ou telle place, lançaient des fusées, poussaient des clameurs, quelquefois importunaient le clergé pour l'appeler à bénir leur arbre, et levaient sur les maisons voisines de légers subsides, volontaires, mais odieux, pour arroser de vin les racines. Le ministre de la guerre, M. Arago, fit défendre à ces groupes à main armée la cour du ministère de la marine. Caussidièrc n'osait sévir, de peur d'accroître les tumultes en les refoulant. Ces démonstrations dégénérèrent jusqu'au 16 avril en une espèce de mendicité bruyante qui ne pouvait plus être tolérée : mais la force répressive n'était pas encore assez nombreuse pour l'engager imprudemment contre ces séditions de l'indigence et de la gaieté d'un peuple sans pain.

Quelques autres symptômes de séditions |)lus in- (juiétants attristèrent deux ou trois fois le gou\ernement.

Une colonne de peuple excit(T. |)ar l(\s réfugiés allemands se rassembla à Toccasion (rime défaite de

266 REVOLUTION DK 18 48

iWiiti'iche, pour aller insulter 1 ambassadeur de celte puissance. Lamartine informé, n'ayant aucune force répressive sous la main, se confia à la seule force de la raison sur le peuple. Il sortit seul et attendit deux heures le rassemblement séditieux en sentinelle devant la porte de l'ambassadeur : pendant ce temps quelques agents habiles et persuasifs envoyés par lui décidèrent les chefs de l'attroupement à renoncer à cet attentat honteux contre le droit des gens. Ils prirent une autre route, se rendirent au Champ-de-Mars et de là au ministère de l'intérieur. Le ministre les harangua avec éloquence et fermeté. Il s'attacha surtout dans ce discours à réliabilitfM- Tarmée dans le cœur du |)(Mq)le de Paris et à préparer le retour des troupes dans la capitale».

Ce retour, ])atiemment et prudemment ménagé, était la principale pensée de ^\, Arago et de la majorité du gouvernement. IMais on ne pouvait le motiver que sur le désir de la garde nationale elle-même. L'armée rentrant prématurément avant que les susceptibilil(\s du peuj)le fussent éteintes aurait été le signal inévitable (rini choc (Toù serait sortie une seconde guerre civil(\ On commençai! à désiiiM* \ivem(Mil Taimée. Le parti socialiste et démagogue seul semail l'alarme et piéj)arait la sédition à chacjue annonce <lu retour de nos soldats.

LlVUli TREIZIÈME. ^67

Plus les élections fixées d'abord au commencement d'avril approchaient , plus les partis qui redoutaient d'être dépossédés de la dictature frémissaient et menaçaient dans Paris. Les clubs , quoique influencés par les intelligences que Lamartine avait avec leurs principaux inspirateurs , se soulevaient contre leurs chefs eux-mêmes au seul nom de l'Assemblée souveraine venant fermer la bouche de tous ces volcans. Des motions violentes, des séditions anticipées, des protestations de rester en armes pour surveiller la représentation et pour la contraindre, des serments exigés des candiflals aux grades d'officier de la garde nationale, démarcher contre la représentation ellemême si elle désavouait ou si elle trahissait la République, attestaient la ré[)ugnance de la révolution à reconnaître une autre souveraineté que celle de Paris. Il paraissait évident que Paris ne céderait pas sans choc le pouvoir absolu et dictatorial dont la Révolution l'avait investi.

Dans le sein même du gouvernement, les avis étaient partagés, non sur le droit d'évoquer la souveraineté déûnitive de la nation , mais sur le terme à fixer pour cette réunion de l'Assemblée à Paris. La majorité voulait rapprocher autant que possible le jour des élections , la minorité semblait hésiter à le fixer. Les |)étitions des ouvriers et des délégués du Luxembourg

26S HKVOLUTION DK I8i8.

ne cessaient sous divers prétextes de demander l'ajournement des élections. Tantôt ils irétaient pas sufllsamment préparés à cet exercice, nouveau pour eux, des droits de citoyen ; tantôt ils n'avaient pas le temps matériel nécessaire pour débattre leurs candidats ; tantôt leur inexpérience du droit électoral exigeait un enseignement dans ses réunions préparatoires; ces prétextes aussi vains que diversifiés accusaient les véritables motifs de cette résistance cachée sous des sopliismes d'ajournement.

D'un autre coté, le ministre de l'intérieur attendait des rapports complots de ses conuuissaires dans les dé|)arlemenls, |)Our délibérer une résolution dcMinitive en conseil de gouvernement. Ces rapports n'an i\aiiMit (ju'ini à un. — Quelques-uns de ces commissaires semaient Talarme dans leurs rapports. Ils appelaient réaction contre la Républicjue la moindre liberté d'opinion manifestée dans leurs provinces et les signes (rindépendance ou de mécontentement souvent trèslégitime contre Tomnipotence de leur administration. [.es honunes (jui dans Paris aspiraient à |)rolonger indéliniinenl la dictature s'armaient de ces ra|)|)orls pour crier à la Irahisoii contre ceux (jui voulaient restituer à la ualioii un j)0UM)ii' heureux et doux jus(jue-là , mais (pii pouNail so clian^i'r en lyi'annie et en anarchie en se perpétuant. Les soupçons s'éveillaient des deux certes.

I.(^s partisans d'inu^ chuMion dillVTée suspectaient l( IMS adversaires de conspirer avec des restaurations

Page 1