LIVRE TREIZIÈME
bliqiic par l'armée et qui fît accepter- sans défiance l'armée par la République.
La première de ces pensées était accomplie déjà à moitié par M. Arago et par le gouvernement : l'armée était en voie d'être bientôt portée à cinq cent mille hommes.
La création des trois cents bataillons de garde mobile départementale avait été déjà plusieurs fois mentionnée par Lamartine au conseil , en prévision des éventualités de guerre étrangère. Lamartine n'ignorait pas que cette pensée révélée sous son vrai jour aurait porté ombrage au parti radical , qui tendait évidemment à supprimer l'armée, surtout dans Paris, et à lui substituer l'omnipotence de l'organisation socialiste des clubs et des ouvriers, organisation gouvernée par les chefs de secte contre les commerçants , la propriété, la bourgeoisie.
Il ajourna donc plusieurs fois sa proposition formelle. Il en entretint séparément quckpies-uns de ses collègues; il les pénétra de cette idée, et les prépara à la présenter eux-mêmes au gouvernement.
M. Flocon , ({ui venait de rentrer dans la vie active à la suite d'une longue maladie, et qui concevait vite tout ce (jui se rattachait à la puissance de la patrie, se chargea de produire, sous la forme d'une j)roposition urgente et formelle, cette ])ensée qu'il partageait avec le ministre des allaires étrangères. Le patriotisnw» bien avéré de ce jeune membre du gouN ernemcnt cl rasccndant d(î son énergie sur le parti radical déconcertèrent
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les objections. Lamartine le soutint, comme si cette iflée eût été pour lui une révélation soudaine du patriotisme en péril : le décret fut porté à T unanimité. Lamartine en rentrant chez lui dit à ses amis : « Si « l'Assemblée nationale exécute activement mon dé- « cret des trois cent mille hommes, la guerre civile « est désormais impossible et la société ne |)eut pas (' avoir d'éclipsé de plus de dix jours. >' ÎMais |)()ur exécutei- ce décret il fallait un ministre: il crut l'avoir trouve dans le général Eugène Cavaignac.
Le général Cavaignac, lils d'un homme de renommée révolutionnaire et conventionnelle, était frère (Tun des jeunes précurseurs de la RéjMd)li(|ue dont lo caractère, le talent et la mémoire étaient |)assés à Tétai (\() religion dans le parti de la démocratie active. Ce nom était si populaire parmi ceux (pii lui survivaient (pTil rellétail jus(|ue sur son fière une paitie de celte consécration. Le second Cavaignac servait en Africiue; le gouvernement |)r()\isoire, dès sa première séance à rilolel (le \ ille, l'avait nommé gouverne ur général. Plus tard, le gouvernement rasait app(de à Paris (Mî lui ollVant le iiiini>lèi'e de la guerre : h; général axait répondu au gouvernement eu tcinies un peu lieis; il avait l'ail {\Gi> conditions si haut(\s (pie le gouverneînent a\ail de blesse {\r cette résistance à son premi(M'
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signe et avait renoncé aux services de ce général à Paris.
Les choses en étaient là , lorsque Lamartine, pensant toujours à fortifier l'Assemblée nationale par un chef militaire donné à l'armée, ouvrit par hasard un journal et y lut une profession de foi claire, brève et républicaine signée Cavaignac. C'était une lettre du jeune général aux électeurs de son département qui lui avaient offert la candidature à la représentation nationale.
Cette lettre exprimait avec précision et avec une remarquable audace d'honnêteté tout le républicanisme d'ordre, de liberté et de moralité selon le cœur de Lamartine. Elle frappa vivement son esprit. II résolut de tout tenter pour conquérir ce caractère, cette opinion et cette épée à l'Assemblée et au gouvernement. Il ne connaissait ni le général, ni sa famille. Il apprit que M. Flocon avait des relations avec la mère du général; il pria son jeune collègue de l'introduire auprès de cette femme très-éminente, disait-on, de cœur, d'esprit et de patriotisme. Il ne cacha pas à M. Flocon l'objet de l'entrevue qu'il sollicitait de madame Cavaignac. M. Flocon partageait le désir du ministre des affaires étrangères, de donnei- un chef militaire et républicain à l'armée ; mais il craiirnait que la mère des deux Cavaignac, déjà en deuil du premier de ses lils, ne voulut jias contribuer à compromettre la vie du second en l(^ rappriant dans un h^ups d'orages et pour des missions périlleuses, d'une colo-
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nie paisible et d'un climat nécessaire au rétablissement de sa santé.
Madame Cavaignac consentit néanmoins à recevoir le ministre des alFaires étrangères. Lamartine trouva dans un quartier écarté et dans un appartement modeste meublé de tous les signes du veuvage, du recueillement et de la piété, une femme en deuil, d'une physionomie j)rofon(le et expressive où la sensibilité et la force luttaient sur des traits graves et résignés. Il comprit du premier coup d'œil pourquoi les républicains avaient appelé cette femme la mère des Gracqucs. Kilo avait en etfet dans son élévation, dans sa simplicité et dans son accent cpielque chose d'antique et cependant de chrétien. Des hommes libres pouvaient être éclos sous ce regard.
La conversation ne démentait pas cet extérieur. J.amartine en avait rarement rencontré d'analogue, si ce n'est dans quehjues femmes célèl)res des souches liéroïques de Uouje ou de Florence. Une tendresse de mère, une énergie de citoyenne y résonnaient dans un accent viiil. Il aborda le sujet de r(Mitreti(Mi. 11 paila à madame Cavaignac des dangers de la l\épul)li(jue si elle venait ou à faiblir ou à s'exagérer à son drbut ; de la nécessite'' de rciilouiHM' do forces ht)nnétes et modératrices pour lui sauv(M' les convulsions des gouvernements faibles et s[)asniodi(|ues; du sacrifice que la fondation de l'ordre libres et démocratique^ dfMuandait à tout le monde et iiièrne aux mères; du désir extrême ({u'il avait de voir l'armée se rapprocher de
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Paris sous la garantie républicaine du nonfi de >on lils. Madame Cavaignac résista, elle s'attendrit, non sur elle, mais sur la liberté, elle finit par se laisser vaincre.
« Vous me demandez le plus grand des sacrifices, « dit-elle à Lamartine, mais vous me le demandez au « nom du plus absolu des devoirs. Je vous l'accorde. a Je consens à être l'intermédiaire de vos désirs auprès « de mon fils. Je vais lui écrire notre conversation; « j'irai vous porter sa réponse. »
Quelques jours après, le général lui-même répondit à Lamartine. Sa réponse était digne du fils d'une telle mère, sans empressement comme sans faiblesse. Il fut convenu que le général demanderait un congé au gouvernement et qu'il viendrait en France. De ce jour les trois principales pensées de prévoyance de Lamartine contre la guerre étrangère, contre la guerre civile et contre l'anarchie à Paris au moment de la réunion à l'Assemblée nationale lui parurent accomplies. 11 s'avança avec plus de confiance vers l'inconnu.
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Mais cet inconnu de quelques semaines était encore plein de prol)lèmes et de complots.
Plus le terme de la dictature approchait, plus les partis extrêmes (\m sentaient s'évanouir leur règne s'acharnaient à le disputer à la nation, ils frémissaient au seul nom de l'Assemblée nationale ; ils déclaraient
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liauleiiionl dans leurs conciliabules et dans leurs clubs, tantôt (ju'ils renverseraient la niajorilé du gouvernement avant le jour des élections; tantôt qu'ils ne laisseraient entrer rAsseniblée nationale dans Paris (jue comme une représentation suspecte et capti\e au milieu (Tune haie do deux cent mille prolétaires dont elle n'aurait (ju'à jiromulguer les plébiscites ou à subir les \iolences.
Des mots sinistres et atroces échappaient comme des explosions involontaires du sentiment de révolte (|ui grondait dans les cœurs de certains hommes. Les discours des clubs et des délégués du Luxembourg devenaient plus amers et |)lus signilicalifs; des rapports secrets révélaient au iiouvernement des réunions nocturnes où les chefs des principales factions oj)p()sées à la réunion de l'Assendjlée cherchaient, soit à prévenir de concert ce jour j)ar iiii mouvement, soit à rester tellement armés dans Ww'is de forces révolutionnaires (jue l'Assemblée nationale n'y fui i\uc leur jouet. Les nuMnbres de la majorité du liouNcrnement étaient désignés à la suspicion et à la colère* d'une partie du peuple. Des journaux accusalems étaient colj)()ites contre eux ; (1(\^ afliches dans les(juelles on les dénonçait à l'indignation j)ul)li(jue, rédiiiéc^s par {\v> démagogues allcMuands, soi'taienl la nnil de j)resses susj)ectes, et enllammaienl Tespiil |)ul)lic conlie les liommes décidés à remetli'e la H(*pul)li(|iie au |)ays. Ouel(|ues-un(*s de ces afhches spécialement rédigées contre Lamartine étaient placaidces à Tinsu de ses
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collègues par des émissaires qui abusaient de leurs noms et de leur protection. Des témoins et des confidents indignés de ces hasards , où ils croyaient voir des complots, venaient la nuit les révéler à Lamartine. Lamartine n'y croyait pas. Il était convaincu de la loyauté de ses adversaires. On pouvait se combattre, non se trahir.
Mais deux camps étaient distincts dans le gouvernement. Autour de ces deux camps se groupaient des tendances diverses, des systèmes de république opposés, des hommes antipathi(jues, ombrageux, violents. Ces hommes pouvaient tirailler la volonté des chefs, les aigrir les uns contre les autres, semer les défiances contre eux, puis enfin les pièges, et se servir de leur drapeau et de leur nom pour recruter des factions et pour entraîner ensuite ces factions à des extrémités.
La majorité du gouvernement était constamment obsédée d'avis alarmants sur les trames qui s'ourdissaient, disait-on, contre sa sûreté. On changeait fréquemment le lieu de réunion du conseil; on se prémunissait contre les coups de main ; on réunissait quelquefois secrètement juscju'à deux ou trois cents hommes armés dans les environs du ministère des finances ou du Luxembourg pour prévenir une surprise. Tous les partis se suspectaient et se surveillaient.
Lamartine était informé par (\v> conlidenres spontanées d'hommes bien placés j)onr tout savoir et par sa police secrète sur les étrangers, que des desseins
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irrésolus se combattaient dans l'esprit des cliels pmici|)aux des factions et des chibs contre lui. Des fanati(jues de démagogie [)arlaient hautement de se défaire de lui; il recevait tous les jours de Paris et des départements des menaces écrites d'assassinat; la police môme de Caussidière lui transmettait ces avertissements; il se liait à sa destinée. 11 s'était dévoué le 24 février à tout, même à la mort, pour donner son vrai sens à la Révolution, pour la conserver pure de crime, de sang, et pour lui faire traverser sans catastrophe intérieure et sans guerre extérieure rinterrègiK^. (jui pouvait engloutir son pays; il voyait le bord. Il était sur que sa mort serait le signal du soulèvement de l'immense majorité du peuple dv Paris et (l(^ l'unanimité des départements, et (ju'elle assurerait \r. triomphe de l'Assemblée nationale sur les dictateurs. Cette certitude le nnulait heureux et serein. Il ne prenail aucune précaution (juoicju'il sut (jue de mauvais desseins veillaient jus{|u'à sa porte. Il sortait à toute heure de la iiuil cl du jour, seul, à [)ied, sans autres armes qu'une paire de pistolets sous son habit. Sa popularité veillait sur lui à son insu.
Elle grandissait tellement alors dans toute la France et dans toute l'Europe (ju'il recevait juscprà tî'ois cetils Irllrrs pai- jour cl que tous les départ(Mnents lui faisai(Mit demander s'il Noulait les rej)r(»sent(M'. Les p(Mq)l(\s, (|iii ont lonjonis besoin de |)ersonnilier uu instinct dans uu houiiue, avaient personnilié alors en lui r instinct de la société menacéo et sauvée. Il était
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j'iiomme du salut commun. Beaucoup de ses collègues le méritaient autant que lui, mais la popularité a ses favoris. Il était le favori de la multitude. Il avait trop l'expérience de l'histoire pour croire à la durée de ce fanatisme pour son nom; il cherchait à le modérer plus qu'à l'enflammer; il s'effaçait avec intention devant le peuple et devant ses collègues. Il entrevoyait le jour prochain où cette popularité lui demanderait des choses qu'il croyait contraires à l'intérêt vrai de la République; il ne voulait pas qu'un homme fut plus populaire que la représentation nationale. Résolu d'avance à abdiquer la faveur publique, il n'était pas prudent de la porter jusqu'au délire : il étonnait quelquefois ses amis par les retours d'opinion qu'il leur prédisait à son égard.
Souvent en rentrant chez lui, après des journées ou des nuits de lutte, précédé ou suivi d'acclamations qui s'élevaient sur ses pas et qui retentissaient des boulevarts jusque dans l'intérieur de ses appartements, il disait à sa femme et à ses secrétaires : « Vous voyez « ce que me coûte d'efforts l'Assemblée nationale et « la restitution du pouvoir régulier à la nation? Eh « bien, quand la nation aura retrouvé son propre « empire et (|ue TAssend^lée nationale sera ici, ce « peuple sauvé se retirera de moi et u\o, ni(>ttia peut- « être en accusation comme ayant conspiré contre « rAssend)lée, mon uni(jue pensée ! »
On souriait avec incrédulité à ces paroles, mais I.amartine connaissait les injustices et les ignorances
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des peuples. S'ils étaient justes cl intcliii^ents il n'y auiait aucune \oitu à les servir.
Tout iiuli(|uail alors une tentative linale et désespérée des j)artis opposés à la réunion de T Assemblée.