LIVRE TREIZIÈME. ;;ll
toutes les gardes nationales de Paris, de la banlieue, des villes même les plus rapprochées, de la garde mobile, et des régiments d'artillerie, d'infanterie et de cavalerie dans le rayon de Paris.
Cette revue eut lieu le 21 avril sous le nom de Revue de la Fraternité.
Les membres du gouvernement provisoire et les ministres se placèrent au lever du jour sur les premiers gradins d'une estrade adossée à l'Arc de Triomphe do l'Etoile. Le soleil du printemps illuminait l'immense avenue qui s'étend de cet Arc de Napoléon au palais des Tuileries. Il se rélléchissait sur les canons, les casques , les cuirasses et les baïonnettes des gardes nationales et des troupes rangées par batteries, escadrons, et bataillons, sur toute la chaussée des Champs- Elysées, et sur la place de la Concorde. Là les deux colonnes de peuple armé bifurquaient se continuaient sans interruption. Tune par les quais jusqu'à Bercy, l'autre par les boulevards jusqu'à la lîastille. C'était une capitale entière et ses provinces circonvoisincs descendues de leurs foyers dans un camp. Un murmure immense et joyeux mêlé au cliquetis des armes et aux hennissements des chevaux s'élevait de celle multitude. Toutes les physionomies respiraient l'onthousiasme et le bonheur d'un ordre social reconquis. Le peuple était devenu armée; l'armée était devenue [)euple.
312 nr:VOLUTION DK 18i8
Aucun signe d'inipalience ou de lassitude ne se manifestait dans ce rassendjiementsans exenaple depuis les grandes migrations des peuples.
A la voix du gouvernement, ces masses se mirent en mouvement à huit heures du matin. Kllcs délilùrent par l)alaillon, aux sons des tambours et des orchestres militaires, devant Testrade où les membres du gouvernement debout saluaient tour à tour les légions, les régiments, et leur distribuaient les nouveaux drapeaux de la Républicjuo. Ces légions, dont quelquesunes ne comptaient pas moins de trente mille hommes sous les armes, étaieid suivies comme dans les marches des caravanes, (Tune immense quantité de peuple désarmé, vieillards, femmes, enfants, complément de la famille hnmaino, attaclies au pas des pères et des (ils armés.
On avait dépouillé les arbres et les jardins des environs de Paris de rameaux et de lilas pour en décorer les fusils et les canons. Les baïonnettes (Paient enlacées de fleurs; la nature voilait les armes. In lleuve immense, intarissable, de fer et de feujllage llottant an bout des Insils, ser|)entait sur tout Thorizon des Champs-Klysées. Kn s'approchant de Test rade devant hupielle ce lleuve d'honunes se divisait en deux branches pour s'écouler plus \\\c , les femmes , les enfants, les soldats, arrachaicMit ces décorations do leurs canons de fusils, et les lanraient comme une pluie de ll(Mirs sur la léte des mend)res du gouv(Mnement. Un cii immense de vive la Uepubli([uel \ive le gouverne-
LIVRK TREIZIÈME. 313
ment provisoire! vive l'armée! s'élevait sans interruption du sein des bataillons et du peuple. Les cris de vive Lamartine! dominaient perpétuellement ces voix, et se confondaient avec les cris d'à bas les communistes. La popularité de ce nom, au lieu de s'user dans le peuple par tant d'angoisses et de misère du temps , semblait s'être fortifiée et universalisée dans le sentiment public. Le peuple des campagnes et des départements se montrait du geste Lamartine et le saluait des plus fanatiques acclamations. Le IG avril en avait fait à leurs yeux une sorte de personnification de la société défendue et retrouvée.
Derrière ces bataillons réunis, marchaient des légions de pauvres vieillards , de femmes portant leurs petits enfants sur leurs bras : des charrettes rustiques contenaient jusqu'aux infirmes et aux indigents des villages. C'était du sein de ces groupes en haillons que s'élevaient les cris les plus passionnés de guerre au désordre, de haine aux communistes, de vive Lamartine! — vive la République! Le sentiment de la société est tellement divin , tellement instinctif chez l'homme, qu'il intéresse au rétablissement do Tordre social, de la propriété et de la famille, ceux-là même qui semblent le plus desintéressés dans sa cause, et le plus déshérités de ses bienfaits. Les larmes coulaient des yeux de ce peuple et monillaicnt ceux des spectateurs. Les cris redoublaiiMil à ri4)parition de ces beaux régiments do ligne cpii incliiiaiiMil leurs sabres devant le gouvernement et (pii scmblaioiit
;Mi Rf-VOLUTION DE 18i8.
reconquérir leur place dans la famille réconciliée Le jour tomba avant que ce peuple armé, quoi(jue marchant au i)as de charge sur trente ou (juarante de front, ciit pu s'écouler devant l'Arc de Triomphe. Le délilé se continua aux nand)cau\ jusfju'à onze lieures de la nuit. Quatorze heures n'avaient pas suffi pour tarir ce fleuve d'hommes, de fer, de fleurs et de torches aflluant à travers les arbres des Champs-Elysées. Deux légions, formant ensemble cincjuante mille baïonnettes , furent obligées d'ajourner à un autre jour leur revue. Les militaires les plus exercés calculèrent que trois cent cinquante mille baïonnettes ou sabres avaient délilé entre ces deux soleils . sous les yeux du gouvernement. Paris rentra dans ses demeures avec le sentiment do la résurrection de la patrie et de la société.
XX ÏV.
Le surlendemain, deux légions du conire de Paris qui n'avaient pas été passées en voww fautif d'heures, murnunvront r[ (hMnandrront à faire leur acte d'adhésion au i;onviMiH!ni(Mil provisoire, en délllant devant lui sur la j)lace Veiidnmc».
Les membres du gouvernement réunis au ministère de la justice pardreni sur le balcon, liMir |)résence fut saluée par xuw clameur unaniuK», iU) \'\\c. le gouvernement ! où dominait surtout ce jour-là le cri de Vive