LIVRE UUINZIÈME
Un bourdonnement immense de peuple montait d'en bas dans l'asile où Lamartine comptait les minutes avec ses amis, l'oreille collée aux fenêtres. Un silence morne et complet régnait sur le reste de Paris. On ne savait ce qui allait sortir de ce silence. Les conspirateurs avaient, disait-on, dix mille complices armés et du canon à l'Hôtel de Ville. Le ministère de l'intérieur était pris, celui de la guerre abandonné; la garde nationale était sans commandant général. On flottait entre les éventualités les plus étranges. Tout était possible en un pareil moment.
Soudain, un pas de charge lointain, imperceptible, battu de différents cotés sur les deux rives de la Seine, vient frapper l'oreille. A ce bruit, un bataillon de garde mobile emprisonné dans les jardins de la présidence (jui dominent le quai, court aux armes et se reforme en bataille sous les murs du palais. Lamartine sort avec ses amis de sa retraite, descend l'escalier, traverse le bâtiment en construction, passe par une fenêtre sur une planche jetée en pont du palais dans le jardin , se précipite dans les rangs de la garde mobile qui l'accueille par les cris de Five Lamartine! vive la représenlation nationale ! et rentre avec eux et les gardes nationaux par la grande porte du (juai dans le palais. Les séditieux (|ui remplissaient renceinlc ^('> salles, les cours et les jardins, se dispersent par toutes
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les issues devant les baïonnettes. Les représentants ramenés par les clélachcnients des légions reprennent leurs places; Lamartine, à demi étoutïe |)ar Tencomhrement des salles et des corridors, est porté jusque sur les premières marches de la tribune. Il y monte salué des mêmes cris, et il y attend longtemps en silence (jue le tumulte des armes soit apaisé, et ({u'un certain nombre de représentants aient repris leur place.
« Citoyens, s'écria-t-il alors : le premier devoir de « l'Assemblée nationale, rentrée libre dans son enceinte « à rond)re des baïonnettes, c'est de voter la reconu naissance de la pairie, h la gardo nationale de Pa- « ris, à la garde mobile! i\ ViwnH'cl » On ratifie cette proposition par des applaudissements.
« Mais nous mancpierioiis au j)remier de nos devoirs, « conlinue-t-il , si , dans cette reconnaissance publicpie, « nous ne signalions pas une j)arli(^. la j)rincipale, K l'immense majorité de la population de Paris, indignée « des scandales (pii oui un moment déshonoré cette en- « ceinte, et cpii s'est soulevée tout entière pour réla- « blir la re|)résentation.
« Mais, citoyens, dans les circonstances urgentes où « nous sommes j)lacés, la tribune n'est pas la j)lacc (( d(^ l'homme politicjue (pie vous ave/, désigné avec « ses collègues pour veiller au salut de la j)atrie. Pen- (( dant (juim gouvernement de faction , pcMidaut (pi'un «■ gouverneuHMil (1(* \i()l(MU'e, substitue pour un in- « stant à la giaude et unanime expression de Télec-
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« tion universelle du peuple, va chercher ailleurs un « siège de gouvernement (jui se brisera sous ses pieds, « nous allons partir pour rilôtel de Ville!
(( Je ne vous dirai pas que les moments sont prc- « cieux, car j'ai, comme vous, la confiance et la con- « viction que , plus le peuple de peuple de Paris aurait « le temps pour réfléchir, plus il rougirait de l'attentat « commis contre vous! En présence du malentendu « terrible qui pourrait s'élev^er entre les départements, « isolés dans leurs représentants, et Paris, gardien « de la sécurité de l'Assemblée, il faut aviser. Eh « bien! nous allons, nous, au nom du gouvernement « que vous avez proclamé il y a peu de jours; nous « allons, assistés par l'unanimité de la garde nalio- « nale, et de la garde mobile, et de celte armée qu'il « est impossible de séparer... ; nous allons nous réu- « nir avec les membres du gouvernement, qui tous, « je n'en doute pas, sont animés de la même indigna- « tion, des mêmes sentiments que moi; oui! ceux-là « môme que le choix des factions a tenté de désho- « rer! Nous allons ratifier au plus lot Tacclamation « que vous avez faite, du brave chef de la garde na- « tionale cpie vous avez nonuné d'enthousiasme, lo <( citoyen Clément Thomas. )) (On applaudit.)
« Citoyens, encore un ujot, un seul mot.
«Dans un moment pareil, le gouviM-nemcnt n\^st « plus dans un conseil, la place du g()n\(Mii(Mn(Mît « est à votre tête, citoyens (*t L;:ardos nalionaiiv! sa « place est sur le champ i\r bataille' rnarclioii» î »
La sallo retentit cracclamations. Les soldats et la garde nationale élèvent leurs baïonnettes vers la tribune, comme pour en faire un rempart à la représentation. Lamartine descend, s'avance vers Ledru Rollin qui venait de rentrer aussi dans la salle, et lui dit ; ((Marchons à THcMel de Ville. On a porté votre « nom sur la liste du gouvernement des factions, (( donnez le démenti aux factieux en marchant avec (( moi contre eux ! »
Les deux membres du gouvernement sortent accompagnés d'une foule de gardes mobiles, de représentants et de citoyens parmi lesquels ]M. Murât fils du héros de Naples, Mornay, et Falloux, hommes (jui aspirent l'action. Arrivé sur le quai , Lamartine s'élance sur le cheval d'un dragon; on amène à Ledru Rollin le cheval d'un officier; un l)ataillon de gardes nationaux de la 10' légion parmi lesipiels on distingue sous le simple habit du soldat, les lils des plus hautes familles de l'aristocratie française, se groupe autour d'eux; un bataillon de garde mobile les suit. Le régiment de dragons du brave colonel Goyon prend la léte de la colonne; on s'avance par le (juai aux cris de vive l'Assendîlée nationale! guerre aux factieux!
La colonne était faible de nombre, invincible d'impulsion : on proposait (rattendre la réunion d'autres forces. Lamartine s'y ()p|)Ose, certain (ju'en révolution, le temps [)erdu compte- plus (|uo les forces attendues ne profilent. Au milieu du tumulte do voix, de cris, do conseils, de sabres, de baïonnettes qui so