LIVRE DIXIËMH
laissant la princesse Clémentine abandonnée, errante, et ne pouvant ni suivre ni revenir sur la place. Heureusement elle aperçut M. de Lasteyrie et la duchesse de Montpensier sa belle-sœur; elle se joignit à ce débris de sa famille.
M. de Lasteyrie conduisit les deux jeunes femmes chez sa mère sans être ni reconnu, ni interrogé sur la route. Cette maison populaire par le double nom de Lafayette et par les vertus de madame de Lasteyrie sa fdle, était un asile inviolable aux soupçons et aux recherches du peuple. Quelques instants après la princesse Clémentine en ressortit et rejoignit son père à Trianon; la jeune duchesse de Montpensier resta jusqu'au 25 au foyer et sous la protection de madame de Lasteyrie. Son mari lui avait fait dire de Dreux, par le général Thierry son aide de camp, de le rejoindre au château d'Eu. Il croyait alors que le roi pourrait s'y rendre, et y faire sa résidence. La rapidité de la fortune l'avait devancé sur la route même de cet exil ; il errait sur les bords de l'Océan.
Arrivée à Eu, la jeune princesse descend au cliAteau et le trouve vide. Des bruits alarmants annoncent l'arrivée d'une colonne d'ouvriers de Rouen qui viennent, dit-on, ravager comme à Neuilly la demeure du roi. La duchesse quitte le palais de son père et demande un asile à M. Estancelin, diplomate attaché à l'ambas-
sade de Munich. A la nuit tombante elle repart pour la Belgique accompagnée de M. Estancelin et du général Thierry. On la dirige sur Bruxelles.
A Abbevillc , le [)assage d'une voiture émeut et groupe le peuple. On arrête les chevaux; on crie que ce sont des princes qui s'échappent. M. Estancelin se montre à la portière; il était connu de nom dans le pays ; il affirme que la princesse est sa femme avec la(}uclle il retourne à son poste à l'étranger. Pour détouiner davantage les soupçons, il ordonne au postillon de conduire la voiture chez un de ses amis, dont les opinions républicaines sont une garantie pour le peu[)le. Il descend à la porte de cet ami, lui confie à voix basse le nom, le rang et la fuite de la jeune femme. L'homme au cœur faible ou aride tremble ou s'endurcit, il craint (jue ce mystère découvert ne le dépopularise ou ne compromette sa vie. En vain le général Thierry et M. Estancelin insistent, conjurent, supplient, lui représentent l'inviolabilité du malheur, de rage, du sexe, de l'état de grossesse et d'anéantissement d'une femme (jue son refus \a livrer aux turbulences d'une émeute, à l'ellVoi d'une captivité, ou au hasard d'une fuite impossible, à pied : la peur est sourde, l'égoïsme est implacable.
Les voyageurs voyant (piehiues hommes du peuple se grouper autour (le la povic descendent de voiture, la laissant vide dans hi inc, et vont chercher un autre refuge un piui plus loin. Ils se séparent. M. Estancelin in(li(|U(^ au général Thierry la direction d'une des