LIVRE DIXIÈME
avaient repris volontairement ce joug de la discipline dont le patriotisme leur fait un devoir et dont l'honneur fait une vertu. L'esprit de la France se montra dans son armée. L'agitation révolutionnaire ne franchit pas le seuil des casernes. La société sentait qu'elle avait besoin de sa force; l'armée la lui conserva intacte. A peine une ou deux séditions légères, aussitôt réprimées que connues, affligèrent le gouvernement dans un ou deux régiments de cavalerie et d'artillerie. Quelques sous-ofticiers tentèrent d'y semer l'insubordination par des prédications de clubs. Le bon sens des soldats, l'impassibilité des officiers, l'énergie du ministre étouftcrent à l'instant ces germes de désorganisation militaire. Jamais armée nationale ne présenta un plus beau modèle de calme dans l'ébranlement général , d'obéissance raisonnée à ses chefs, de fidélité au drapeau, d'attachement au centre du pouvoir. Elle fut l'instinct armé de la patrie. Ces quatre mois d'incorruptibilité dans le désordre, de résignation dans l'éloignement forcé où on la tenait de Paris, de respect pour ses chefs, d'impatience contenue sur les frontières, de modération envers le peuple, sont pour l'armée française une des plus glorieuses campagnes de l'histoire. Elle montra combien la liberté et l'instruction versée dans le sein de nos poj)ulations rurales depuis la fin des guerres de l'Empire avaient transformé le peuple ; car l'armée est toujours le sym|)tome de l'état vrai du j)euple. Quand, à la suite d'une conunotion intestine, le soldat leste soldat, on peut être sur
102 Hi:V()LlTl(>N l)H 18i8.
que la révolution ne cléeénércra pas en anarchie.
In seul svniptomc douloureux contrista Tànie du pays et rappela les scènes liideuses de la première révolution française. Ce symptôme ne fut pas la honte de l'armée active; il éclata dans l'oisiveté de cet éta- blissement fastueux (jue Louis XIV avait élevé aux vétérans de la i^uerre : les Invalides. Il est juste et glorieux pour une nation de pourvoir par des j)ensions et [)ar des retiaites à la vieillesse et aux iidirmités de ceux qui ont versé leur sang et perdu leurs membres pour elle. ^lais ces pensions, ces retraites, ces honneurs devraient èlre l>ayes dans la résidence rt dans la famille de l'invalide, l ne réunion de trois ou quatre mille militaires oisifs et sous une discipline nécessairement comjilaisante, dans un centre de dérèglement et de vice comme une grande capitale^ est une pomi)e pour le pays, mais elle est un danger pour les mœurs, pour l'ordre et pour le régime militaire. Une administration plus modeste, mais plus véritablement rémunératrice du service inilitain\ dissoudiail ces établissements d'oisivetés et rcint'irait aux chaumières ces secours dilaj)idés dans des palais.
Il existait depins longtemps, dans l'IIotid d(S bnalides, je ne sais (|uel grief perpétuellement renouvelé sur la uourritun^ du soldat. 1/administration intérieure était accusée par cis nniiiiiures sourds (jui précèdent les séditions.
In soir des derniers jours de mars, Lamartine» \(Miait de rentrer a Tllntc^l des AlVaires étrangères, ajuès une
LIVUE DIXIÈME. 103
séance de neuf heures à l'Hôtel de Ville. On lui annonça qu'une députation nombreuse d'invalides échaufïés par la colère et par le vin s'était présentée pendant son absence au ministère. Ces hommes avaient affiché en termes violents et inconvenants des prétentions inconciliables avec l'ordre et le régime de l'établissement. Ils s'étaient retirés en apprenant l'absence du ministre. A peine Lamartine était-il informé de cette rumeur et de ces menaces, qu'on vint lui apprendre l'insurrection des invalides. Quelques forcenés, ameutant leurs camarades, avaient forcé l'appartement du général Petit. Le général Petit, sous-gouverneur de l'Hôtel, brave et loyal officier, relique et honneur de la vieille armée française , était historiquement célèbre par l'accolade qu'il avait reçue de l'empereur Napoléon dans la scène tragique des adieux à Fontainebleau. Sans respect pour ce souvenir, pour les cheveux blancs, pour l'autorité du commandement, ce grou[)e de séditieux avait, sous les yeux de trois mille vélérans muets ou complices, arraché le vieux général de ses appartements ; ils l'avaient traîné dans la cour, garrotté comme un criminel sur une charrette. Ils étaient sortis accompagnés d'un hideux cortège de ces hommes et de ces femmes de proie qui pressentent ou qui suivent les victimes. Deux ou trois invalides montés derrière la charrette, le sabre nu à la main, faisaient entendre des imprécations et des appels au peuple. Ils allaient, disaient-ils, demander juslirr de leur commandant au i;ouvernemcnt. Ils suivaient les
loi Rf: VOL m ON ni- isis.
(juais do la Seine : on trenil)lail qn'un crime ne précipitât le général dans les flots.
XYIIÏ.
A cette nouvelle, Lamartine, qui venait de se mettre à table, interrompt son repas. Il n'attend pas qu'on ait trouvé une voiture : il court seul à pied, accompai!;né d'un secrétaire, vers les quais où on lui dit que l'odieux cortège avait été rencontré. Résolu à se jeter entre les séditieux et leur victime et à couvrir de son corps l'infortuné général, il frémit des consécjuences sinistres d'un premier attentat ; il s'indigne de ce premier exemple de crime donné par des vétérans à un peuple jus(jue-là doux et humain, (ju'un pareil événement peut dépraver; il s'informe à tous les postes, à tous les passants de la route suivie par la charrette; il envoie prévenir le général Duvivier, commandant de la garde mobile, et l'état-major de la garde nationale; il poursuit sa course, sous une plui(^ battante, sur la trace du char (jue des renseignemenis confus lui font plusieurs fois perdre et retrouver. Arrivé à l'Hôtel de Ville, il interroge en vain M. MarrasI ; il va à la j)r('fecture de police; M. Caussidière ignorait toul. H reprend sa course |)ar les (juais dans une angoisse ine\primabl(\ Il tremble (jue le crime n'ait été accom- |)li (l;ms l'ombre sur (jU(*l(|ue plage de la Seine. Il a|)prend ouWn (juc riuroilniie général, arrache^ aii\ séditieux sur la route de l'ilotel de Vilh^ par le gêné-