LIVRE DOUZIEME
Circulaire du ministre de l'intérieur sur les élections. — Irritation et ombrages du pays. — Lamartine la désavoue à THôtel de Ville et dans une proclamation au peuple. — Manifestation des compagnies d'élite de la garde nationale. — Journée du 17 mars. — Ses meneurs. — Sa pensée secrète. — Rassemblement immense sur la place de Grève. — Les chefs de clubs devant le Gouvernement provisoire. — Sommations menaçantes de Blanqui. — Discours de Louis Blanc et de Lcdru Rollin. — Interpellation jetée à Lamartine. — Sa réponse. — Évacuation de l'Hôtt'l de Ville. — Défilé de la manifestation dans Paris, — Inquiétudes de Lamartine sur l'avènement de l'Assemblée nationale. — Sa résolution de l'obtenir à tout prix. — Ses rapports secrets avec le général Négrier. — Ses intelligences avec Barbes, Kaspail, Lamennais, Sobrier, Cabet et les chefs des clubs, — Son entrevue avec Blanqui. — Échaufiburéc de Hisquons-Tout. — Tentative des réfugiés contre la Savoie. — Députations des Polonais et des Irlandais à l'Hùtel de Ville. — Discours de Lamartine.
Pendant que ces négociations et ces informations sourdes, mais loyales, préparaient et éclairaient au dehors le terrain européen où la République voulait s'établir sans bouleversement pour les nationalités; pendant que sa diplomatie tenait le monde en suspens et donnait ainsi à la nation le temps de se constituer et de s'armer pour la défense; Paris continuait à vivre d'enthousiasme et à respirer les espérances presque
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iinaiiinios do sa révolution. La Uépuljlique ivavait point (rciiiicniis; a pciiKMjuoUjues incrédules ; roux (jui avaient tremhié au j)reinier moment à ce nom, s'étonnaienl de sa ma;j^nanimité, de son calme, de son harmonie. Les premiers proi»rammes du gouvernement, le respect volontaire du peuple pour l'autorité surgic du liasard, la j)atience des ouvriers, la cliaiité des riches, la sérénité de tous, répandaient une lumière sans ombre sur ces premières semaines de la République. Les malheureux attendaient, les houieux jouissaient de leur sécuiite, les o[)ini()ns les plus adverses se réconciliaient sur ce large terrain de liberté, asile commun et sur ouvert à tout le monde. Les partis précij)ités du pouvoir, et encore étonnés de leur chute, savaient gré alors au gouvernement de la magnanimité av(^c hujuelle il interdisait toutes les récriminations, toutes les proscriptions, et les conviait à Texc rcice libre et complet de leurs droits politiques.
Les départements s'organisaient en paix en comices patrioti{jues |)()nr chercher de bonne foi et (Taccord entre eux, non pas les hommes (1(^ parti, mais les meilleurs citoyens dans toutes les professions propres à s'unir et à consolider les parties dv la Ré|)ubli(juc dans une Assemblée nalionale. Si jamais les incréchdes à la lilxM'Ie ont besoin d^'-lre convaincus de la toutepuissance du sentim(Mit généreux et Ao Tamnistie des opinions sur un p(Mij)l(\ c'(^st le labh^ni de ces deux mois de concorde v\ de lèles conlinnts des cœnrs qu'il faudra leui' remettre sous les yeux. A l'exception de
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quelques déclamations incendiaires tentées çà et là dans quelques clubs immondes et que le gouvernement laissait évaporer dans l'indifférence générale, dans le mépris public, il n'y eut ni une injure de citoyen à citoyen, ni une rixe d'opinion, ni une répression violente à exercer sur l'universalité du territoire. Trente-six millions d'àmes passionnées passaient en ordre, à la voix de quelques hommes, d'un cadre de gouvernement dans un autre. L'échafaud était aboli, les prisons ne s'ouvraient (jue pour les malfaiteurs; les lois étaient obéies même en matière d'impôt, par un peuple souffrant, la parole et la conscience tenaient lieu de lois, l'esprit de conquête était répudié, la guerre, cet entraînement naturel du génie français, était contenue par la seule main de la philosophie aux affaires. On voyait, on sentait l'inspiration de Dieu dans un peuple.
Cet état de choses aurait continué indéfiniment, si cette inspiration de raison, de vérité et de fraternité pratique n'eut pas été contrariée dans le sein du gouvernement lui-même par d'autres inspirations moins heureuses, inspirations posthumes d'un temps (jui n'avait et qui ne devait avoir aucune analogie avec crlni-ci; parodie déplorable de la première llépublicpie , langage d'épuration, d'exclusion, <le rudesse, et de menaces, à un p(nii)le qui s'étonnait d'être rudoyé et iiili-
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luidé, au moment où il se précipitait de liii-mt*mc et d'un courant unanime dans une Républi(}ue de concorde et de bonne volonté. Le premier effet de cette erreur d'une partie du gouvernement se révéla le 15 mars en pleine sérénité des événements.
Le ministère de Tintérieur était le domaine presque absolu de M. Ledru Rollin. Ce ministère touchait à tout par rimmensité de ses attributions; il avait pris plus d'importance encore par la puissance de nom, de talent, et de popularité démocratique de Tliomme à ([ui cv ministère avait été dévolu. L'esprit public à inspirer, les élections à organiser, étaient une de ces attributions. On ignore par quelle main fut rédigée la première circulaire adressée par le ministère de l'intérieur aux autorités de la République dans les départements : ce (pli se faisait dans les ministères était aussi étranger au ministre des affaires étrangères que les actes de son ministère l'étaient à ses collègues. Unis dans les grandes tendances d'ordre et de républicanisme, ils pouvaient diverger dans les détails; chacun suivait son esprit et ne répondait (pTà sa conscience et au salul (lu i)ays.
Le milieu répul)li('aiii dans Iccpiel se mouvait le ministère de l'inliM icm- niMail ni \r milieu de Lamartine, ni celui de la majoritc* du gouNcrnement. On luttait souvent, mais on ne se soupçonnait pas; l'énergie franche des dissentiments excluait toute idée de perfidies
Ces oppositions entre les deux natures de répul)li-
canisme qui se rencontraient, qui se heurtaient, et qui le plus souvent se modifiaient et se conciliaient dans le conseil, avaient transpiré hors des délibérations du gouvernement. La majorité du pays se ralliait aux hommes de modération et de liberté; la minorité plus ardente et plus acerbe se ralliait au ministre de l'intérieur et à ses partisans. Des hommes de ce parti l'assiégeaient, disait-on, de conseils et d'impatiences républicaines. Ils cherchaient à l'entraîner hors des voies de concert et de concorde, où il voulait comme tous ses collègues, contenir les choses et les esprits. Ces conseillers excessifs tenaient la plume dans ses bureaux et donnaient dans des paroles équivoques et malsonnantes leur esprit au lieu de l'esprit du gouvernement. On sentait le tiraillement de deux génies contraires au pouvoir; l'un pacifiant, l'autre agitant les passions.
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La première circulaire importante du ministre de l'intérieur sur les élections parut le 12 mars.
Cette circulaire fut un coup de tocsin pour le pays réveillé en sursaut du rêve de concorde et de paix que le gouvernement voulait prolonger Cette pièce à la suite de beaucoup de conseils utiles contenait des coups violents de paroles, destinés à produire des contre-coups violents aussi dans les opinions menacées.
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« Vos pouvoirs sont illimités », disait \o ministre à SCS agents; e'était rappeler le mandat dictatorial des commissaires de la Convention, tout souvenir de celle nature ré|)andait un frisson sur le pays. (( Nous vou- « Ions tous iiommes de la veille et point du lende- « main dans l'Asseniblce nationale, » c'était [)roscrire ro|)inion elle-même de sa propre souveraineté; c'était l'ostracisme politicjuc de la nation presque entière; car si le nombre des républicains de raison était immense, le nombre des républicains de faction était bien petit; c'était, en un mot, un dix-huit fructidor de paroles contrela France. L'im[)ression fut plus sinistre encore que rintention.
Cette circulaire, acte important du gouvernement, puis(|u'elle était destinée à m promulguer l'esprit à la nation, n'a\ait point été soumise au gouvernement ni délibérée pailui; (*lle était Tocuvre et l'abus de pouvoir des bureaux envaiiisseurs du ministère de l'intérieur. La multiplicité des affaires et le tourbillon des événements (jui ne laissaient ni le jour, ni la nuit une minute de loisir aux membres du gouvcincment continuellemenl à Tonivre à rilol(^l de Ville, sur la |)lace publi(|ue, (Ml dialogu(^ avec les colonnes du p(Mq)le et les députations des départements ou {\oi> nations étrangères, avaient sousliiiil la coniiaissaiiri^ de cette circulaire à I.ainarlinc. Il uvn coninit rexistencc (pie par la rumeur de ti'onble <"| (riiiilalion (ju'elh^ soulevait dans Paiis. Il seiilil ans>ilol (pie si cet aet(> n'était pas desavoue pai" le gou\erncmcnl, la Kepuhliipie clian-