PREMIÈRE PARTIE
consentit donc sans peine à attendre de nouvelles instructions, et demeura à la tète de ses troupes dans un état facile à concevoir, craignant tout à la fois que trop ou trop peu de zèle de la part de ses soldats, tour à tour circonvenus ou provoqués par le peuple, ne le jetât dans une de ces situations désespérées où, quel que soit le succès, il ne saurait étouffer le remords. Il comptait les minutes de cette heure d'angoisse qui ne voulait pas finir.
Le fabricant avait cependant franchi tous les obstacles, et, accompagné de M. Courpon^ officier d'état-major de la garde nationale, il arrivait hors d'haleine à l'état-major des Tuileries et demandait à parler au maréchal Bugeaud.
Après quelques minutes d'attente, il fut introduit. Le maréchal écouta son récit avec une visible défiance et donna à plusieurs reprises des marques d'incrédulité; mais M. le duc de Nemours et M. Thiers, présents à l'entretien, par un silence approbateur, l'encourageaient à continuer. Pénétré, avec toute la bourgeoisie parisienne, de l'unique pensée d'arrêter l'effusion du sang, le fabricant fit au maréchal un tableau animé de la situation déplorable où se trouvait la troupe, aux prises avec une immense masse populaire entraînée par les passions les plus exaltées ; il lui représenta l'horreur des massacres qu'il regardait comme certains , si la troupe engageait le combat, et s'efforça de lui démontrer que la conciliation était encore, non-seulement possible, mais assurée, si on laissait agir seule la garde nationale. Puis, se tournant vers M. le duc de Nemours, qui paraissait pencher vers cet avis : « Monseigneur, lui dit-il avec animation, joignez-vous à moi pour obtenir la retraite des troupes. Ne souffrez pas qu'une tache de sang souille le nom de votre père et le vôtre... Rien n'est perdu encore; mais si le sang est versé, le peuple ne mettra plus de bornes à sa vengeance. » Étonné d'une si vive
ne pouvait le garantir, on hii Ji'clarait qu'à c.o. prix seule meut la garde nationale se joindrait à la troupe.
insistance et de l'impression qu'elle produisait sur le prince et sur le chef du cabinet, le maréchal dit d'un ton sec qu'il allait en délibérei'; puis il sortit avec M. le duc de Nemours et M. Tliiers (i).
Cependant le maréchal lui-même commençait à douter de la victoire, si la lutte venait à s'engager sérieusement. En voyant le mauvais état des troupes, l'insuflisance des munitions, la force des positions que les insurgés occupaient au centre de Paris, les sentiments hostiles de la garde nationale, le découragement qui gagnait tout le monde autour de lui, il hésitait à exécuter ce qu'il avait si résolument conçu quelques heures auparavant.
Après s'être concerté avec le duc de Nemours, il rentra à l'état-major, et dicta, pour le général Bedeau, l'ordre que voici :
« Mon cher général, mes dispositions sont modifiées. Annoncez partout que le feu cesse et que la garde nationale prend le service de la police ; faites entendre des paroles de conciliation.
« Le maréchal duc d'IsLV.
« P. S. Repliez-vous sur le Carrousel. »
Avec cet ordre, le maréchal remit au fabricant un papier manuscrit, daté de huit heures du matin, et qui, sous le titre d'.-lt'is au public, annonçait au peuple la formation du ministère Thiers-Barrot et sa propre nomination au commandement général de la garde nationale et des troupes. Sous deux heures, cet avis signé du duc d'Isly devait être placardé sur les murs de Paris. Le maréchal recommanda d'en donner lecture dans tous
(i) Un au environ après la proclamation de la république, le duc d'Isly, apercevant ce même fabricant dans son salon, un soir qu'il avait une réception nombreuse, alla druit à lui et le prenant par le bras : » Je vous reconnais, lui dit-il. Vous nous avez fait bien du mal. J'aurais dil, sans vous écouter, vous faire chasser de ma présence, et, sourd aux lamentations de vos bourgeois do Paris et de votre parde nationale, trois fois dupe, défendre mon roi dans ses Tuileries, et vous mitrailler tous sans merci. Louis-Pliilijjpe serait encore sur son troue et vous me porteriez aux uu''S ù l'heure qu'il est. Mais, que voulez-vous? J'étais harcelé, étourdi par un tas de poltrons et de courtisans. Us m'avaient rendu imbécile comme eux! »
les rassemblements, à toutes les barricades.
Le maréchal pouvait-il encore, à cette heure, se faire quelque illusion sur l'efficacité d'une proclamation semblable, ou se conformait-il, en attendant mieux, aux instructions des chefs politiques? On peut croire que, malgré la netteté habituelle de son jugement, le duc d'Isly ne concevait pas bien l'incompatibilité de son nom avec le système de la conciliation. Peu de moments après la scène que je viens de rapporter, il monta à cheval pour aller faire une reconnaissance. Accompagné des généraux de la Rue (1) et d'Arbouville, il s'avança par la rue de Rivoli, où stationnait un bataillon de la deuxième légion auquel il commanda de le suivre. Le bataillon demeura silencieux et n'obéit pas. Le maréchal préoccupé continua sa route sans s'apercevoir qu'il n'était pas suivi, et s'avança, par la place des Pyramides, vers la rue Saint-Honoré, où il voulait haranguer le peuple. Alors, un capitaine d'état-major de la garde nationale accourut vers le général de la Rue, l'avertit que la garde nationale refusait d'obéir au maréchal et qu'il était insensé à lui d'aller ainsi, absolument seul, au-devant de l'émeute. Le maréchal, entendant à demi ce colloque, demanda de quoi il s'agissait; on hésitait à lui répondre; enfin, comme il pressait de questions l'officier : « Eh bien, maréchal, lui dit celui-ci, j'expliquais à ces messieurs que vous ne pouvez rien faire, parce que la garde nationale tte veut pas de tous. » Le maréchal fit une exclamation soldatesque et voulut continuer sa route. Mais le général de la Rue l'ayant engagé à retourner vers la place du Carrousel, afin d'y chercher un bataillon de la ligne, il céda et rentra, pour n'en plus sortir, dans la cour des Tuileries.
D'un autre côté, M. Rarrol, (;ncoro bercé d'une confiance puérile dans sa po|iularité, •voulut aussi ôe montrer aux barricades. A la
(1) La faillirai ilo la Rue avait ét<S envoyé U l'itUl-innjor por la K^nirai TréiK\ qui, »e nietlunl & la cllspoaition du maréchal Ilugcaud, lui ruinuildoiiiandor s'il pouvait om'nro M fréieuier au CUiilouu (juuicju'il uo so coutiUOrAt plus cvinmo niiulalro.
tête d'un cortège où l'on distinguait MM. Horace Vernet, Quinette, Oscar de Lafayetle et le général Lamoricière, il essaya de se frayer un chemin, par les boulevards, jusqu'à l'Hôtel de Ville, espérant dissiper sur îon passage, par des explications sincères, le malentendu qui, selon lui, prolongeait seul un conflit sans cause réelle, depuis qu'il était en possession de pouvoir.
Triste expérience d'une vanité présomptueuse ! Entouré, dès son arrivée sur les boulevards, par une foule curieuse, mais peu sympathique, qui semblait lui rendre hommage, etqui en réalité entravait sa marche (1), M. Barrot, monté sur un cheval que l'on tenait par la bride, ne recueillit, pour prix de ses efforts, que des moqueries et des insultes : « A bas les endormeurs! Nous ne voulons pas des lâches I plus de Mole l plus de Tliicrs! plus de Barrot! Le peuple est le maître t » Tels élaieat les propos qui répondaient aux essais de harangue du ministre. Enfin, cruellement déçu, avançant toujours à travers une multitude de plus en plus hostile, M. Barrot, épuisé par ses efforts et par le découragement qui s'emparait de lui, s'arrêta au pied de la barricade du boulevard Bonne-Nouvelle, que le général Bedeau venait de quitter. Lk encore, malgré le tumulte, malgré l'exaltation à laquelle le peuple était en proie, M. Barrot fit une dernière tentative. Monté sur une des assises de la barricade : « Mes amis, dit-il en élevant la voix, nos efforts communs l'ont emporté. Nous avons reconquis la liberté, et, ce qui vaut mieux, l'honnêteté. » Des clameurs l'interrompent; un homme du peuple s'avance vers lui et lui impose silence d'un geste menaçant. D'autres le poussent, le renversent. Entraîné par ses amis, M. Barrot retourno sur ses pas, le cœur navré, convaincu enfin, mais trop tard, qu'il a contribué à déchaîner des olénK'nts que ni lui ni personne ne sauraient plus conjurer, et i)runant aviic
(1) Lo g(*iii'rul Bodcuu y fut tiDinpc. Ui'iu'oiitrnut M.Cldilon Darrot A la hauteur du boulovurd des Uulioiis, il crut à uuu ovation populaire.