‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 2)Chapitre 95 sur 234 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

toutes les ressources et de tous les expédients ; il avait émis des bons du Trésor autant que le public en avait voulu prendre ; il avait laissé monter au chiffre de 872 millions la dette flottante (1), non compris les caisses d'épargne ; il avait accru la dette perpétuelle par des emprunts successifs; enfin il venait, vers les derniers mois de l'année 1847, d'en contracter un dont les payements s'échelonnaient à des termes si éloignés que c'était un secours presque illusoire. La Caisse des dépôts et consignations, engagée aussi outre mesure, était surchargée d'actions de chemins de fer et de canaux.

Tous les ressorts, on le voit, étaient tendus. Le moindre événement survenant à l'impro- ■viste pouvait les briser. Depuis quelque temps on murmurait le mot de banqueroute ; la panique qui s'empara des esprits à la suite de la Révolution de Février fit de ce mot le péril et l'épouvante du gouvernement républicain.

Non-seulement ce gouvernement héritait d'une situation très-compromise (2), mais encore il se voyait contraint, par son principe et par la circonstance qui le faisait sortir d'une révolution populaire, à se retrancher de ses propres mains des ressources considérables. En présence d'un milliard (3) instantanément

1855, il fallait les quatre conditions presque irréalisables qu8 voici :

l» Que les budgets ordinaires de 1848 à 1855 ne présentassent aucun excédant de dépenses sur les recettes;

2» Qu'aucun travail nouveau ne fut entrepris eu dehors des travaux déjà votés et en cours d'exécution ;

3° Qu'aucune circonstance intérieure ou extérieure ne détournât les réserves de l'amortissement de leur action exceptionnelle pour les rendre, par suite d'une baisse de fonds publics au-dessous du pair, à leur destination légale, le radiât de la dette ;

4° Que la dette flottante pût être élevée, sans dommages pour le crédit public et sans préoccupations pour le trésor à 733 millions en 1850, k 801 millions en 1851, et à 736 millions en 1852, pour être ramenée enfin au chiffre de 539,476,180 fr., à l'expiration de 1855; évidemment ces quatre conditions n'étaient pas admissibles. Voir, au Moniteur du 26 avril 1849, le rapport de M. Ducos au nom de la commission cnargée d'examiner les comptes du gouvernement provisoire.

(1) Voir le rapport publié dans le Monilsur du 10 mars 1848.

(2) Le rapport de M. Ducos établit que la dépense totale surpassait la montant des recettes de 183,436,245 fr. (Moniteur, 26 avril 1849).

(3) 800 millions, selon M. Fould (Voir au Moniteur du 22 avril 1849;.

exigible, d'un budget de 1,700 millions réglé avec un découvert probable de 76 millions sur les dépenses ordinaires et de 1G9 millions (1) sur l'extraordinaire; en présence d'une dette inscrite de 4 milliards 295 millions (2), les réserves de l'amortissement étant absorbées jusqu'en 1855 ; en présence de travaux publics commencés sur une vaste étendue et qu'il fallait continuer à tout prix ; obligé de faire face, avec 192 millions trouvés dans les caisses du Trésor (3\ à une dépense courante de 125 millions par mois, de salarier les ateliers nationaux, de réorganiser l'armée et la garde nationale, de soutenir l'industrie et le commerce, de venir en aide aux ouvriers sans travail, de parer enfin à l'accroissement subit des dépenses, à la diminution des recettes, à l'éclipsé du crédit qu'entraîne toute révolution, le gouvernement provisoire devait encore abolir sur l'heure plusieurs impôts très-productifs, mais impatiemment supportés par le peuple (4). L'impôt sur le sel, l'impôt du timbre sur les écrits périodiques qui portait atteinte à la liberté de la presse, l'impôt des boissons, ne se pouvaient maintenir sans que le pouvoir parût mentir à toutes les promesses du parti républicain et ne se pouvaient non plus suppléer d'aucune manière.

L'impôt sur le sel, qui produisait, en 1780, 54 millions à l'État, aboli par la première République, rétabli par l'Empire en 1806, réduit par la Restauration au chiffre de 50 millions, et qui en avait donné sous Louis-Philippe 65, allait, par sa suppre.ssion totale, créer un déficit énorme. Il était difficile de songer à grever encore la propriété foncière très-obérée et qui attendait depuis longtemps un soulage-

(1) Voir le rapport do M. Ducos, Moniteur i\\ 26 .avril 1849.

(2) Le capital de la dette publique est évalué par M. Garnier Pages à 5 milliîirds, dette fondée et dette flottante, tout compris, M. Lacave-Laplagne, ancien ministre des finances de Louis-Philippe, accepte ce chiffre.

(3) Le 25 février, les coffres de l'État contenaient 57 millions en valeurs de portefeuille, en numéraire 135 millions, dont 127 millions à la Banque. Il fallait distraire 73 millions de cette somme pour le payement du semestre de la renta 5 pour 100.

(4) Voir le rapport de M. Garnier-Pagés à l'Asacm'oIiie nationale, séance du 8 mai 18JB.

ment. De quelque côté qu'il se tournât, le gouvernement ne trouvait que des exigences à satisfaire et des ressources taries ou douteuses.

L'emprunt de 250 millions, conti'acté par le dernier gouvernement et sur lequel 82 millions seulement avaient été versés, était abandonné par les souscripteurs. C'était dire assez •^u un nouvel emprunt devenait impraticable. Les banquiers, loin de pouvoir donner du crédit, en réclamaient tous, sous peine de faillite. Les caisses d'épargne ne recevaient plus de dépôts. Elles en avaient alors pour une somme d'environ 300 millions, mais de valeurs dépréciées et qui n'auraient pas produit, aliénées à la Bourse, plus de 150 millions. Les demandes de remboursement arrivaient, d'ailleurs, en foule. Il en était de même pour les bons du Trésor. Les capitalistes mettaient leurs fonds en réserve ouïes envoyaient à l'étranger. Plus d'avances de la part des receveurs généraux, plus de dépôts à la Caisse des consignations, plus de fonds provenant des communes. Les débiteurs de l'État demandaient des atermoiements, les chefs d'industrie des secours; un mouvement général de rétraction s'opérait. La catastrophe prédite par MM. Thiers et Fould à la Chambre des députés, hâtée par la révolution de Février, semblait imminente.

M. Goudchaux, d'origine Israélite, chef d'une maison de banque favorablement connue sur la place de Paris, réputé personnellement pour sa probité scrupuleuse et sa régularité dans les affaires, avait été ciiargé par le gouvernement provisoire du portefeuille des finances. Ce choix paraissait à beaucoup de gens de bon augure. Le caractère de M. Goudchaux et la nature de ses opinions offraient des garanties d'ordre. Attaché à la rédaction du National, il s'était occupé sous le dernier règne des questions de finances dans leur rapport avec le prolétariat; il s'était inquiété do l'hostilité qui .s'accjsait entre le travail et lo capital, autant dans l'intérêt des classes riches que dans relui des classes pauvres. On le savait peu porté aux innovations. Aussi les capitalistes

témoignèrent-ils de la satisfaction en le voyant accepter le portefeuille. Ils fondaient sur sa sagesse bien connue dans les affaires privées l'espoir d'une influence anti-révolutionnaire dans les conseils du gouvernement, oublieux de cette vérité, banale à force d'être vraie, que dans l'extrême péril, quand le temps est passé de prévoir et de prévenir, la sagesse ellemême commande l'audace.

La prudence de M. Goudchaux eut paru, d'ailleurs, même en temps ordinaire, trop timorée. Il apportait aussi au gouvernement provisoire des préventions personnelles et des antipathies outrées qui ne pouvaient que nuire à la netteté de ses vues, déjà troublées par son tempérament irascible. Dans les réunions provoquées par les rédacteurs du National, vers la fin du règne de Louis-Philippe, pour tenter de rallier autour de leur journal les nuances diverses de l'opinion républicaine, M. Goudchaux s'était chargé de traiter les questions de finances et en particulier de combattre les théories de M. Louis Blanc sur l'organisation du travail. Le principe de l'association avait été soutenu dans ces réunions par quelques prolétaires qui professaient les doctrines de M. Bûchez et celles de M. Pierre Leroux. De tous ces débats, M. Goudchaux n'avait emporté que de l'irritation et la résolution bien arrêtée de ne jamais entrer dans un gouvernement dont M. Louis Blanc ferait partie. Peu de jours avant le 24 février, comme on s'était réuni une dernière fuis pour former, à toute éventualité, la liste d'un gouvernement provisoire , il avait obteim que M. Louis Blanc et M. Lcdru-Rollin, qu'il supposait apparemment quelque peu socialiste, en seraient exclus.

Ce n'étaient pas là des antécédents favorables à la confiance mutuelle. On peut facilement se représenter le déplaisir do M. Goudchaux lorsque, en arrivante l'IIôtol-de-Vilie, il y fut reçu précisément par les deux personnes dont il avait exigé l'exclusion. Son premier mouvement fut d'une vivacité extrême. Il s'ouvrit à M. Garnier-Pagès, avec lequel il

DEUXiEJIE PARTIE

était lié d'une amitié étroite, lui dit qu'il ne Douvait consentir à prendre un ministère dans un gouvernement composé de la sorte et voulut déchirer immédiatement sa commission.

M. Garnier-Pagès, convaincu que le nom de M. Goudcliaux était le plus propre à rassurer la banque et les capitalistes, l'exhorta à sacrifier ses ressentiments -personnels au Lien public et réussit à le persuader. Cependant M. Goudchaux, dans la préoccupation constante des innovations auxquelles le gouvernement allait se laisser entraîner par M. Louis Blanc, ne consentit à garder le portefeuille qu'à la condition expresse qu'aucun des impôts en vigueur ne serait supprimé, ni même modifié, et fit sur-le-champ publier une déclaration de tous les membres du conseil dans laquelle il était dit que « le gouvernement provisoire considérerait comme une usurpation sur les droits de l'Assemblée nationale tout changement dans le système des impôts (1). » Mais à peine eut-il pris l'engagement de rester dans le gouvernement qu'il s'en repentit. En examinant la situation financière, en écoutant les avis, les doléances, les prédictions lamentables des banquiers et des capitalistes que la peur pressait autour de lui, il se troublait, il entrait en angoisse, il voyait la France perdue , le gouvernement déshonoré. A ses yeux, il n'y avait plus de remède; le socialisme au Luxembourg, le jacobinisme dans les clubs, le tumulte et l'agitation dans la rue, présageaient, nécessitaient la ruine publique. Il ne voulait pas du moins laisser son honneur personnel dans cette ruine.

Comme il agitait en lui-même ces tristes pensées, il apprit que le gouvernement provisoire venait d'abolir, sans l'avoir prévenu, l'impôt sur le sel. Déjà la suppression de l'impôt sur le timbre, réclamée avec plus d'esprit de corps que de patriotisme par lesjournaux, l'avait fortement indisposé. Cette nouvelle violation des engagements pris avec lui porta au comble son mécontentement. Sans plus dé-

(1) Moniteur du 1" iritrs 1813.

libérer, bien déterminé cette fois à imposer sa volonté ou à quitter la place, il demanda pour le soir même une réunion générale du conseil. C'était le 3 mars. La séance s'ouvrit sous la présidence de M. Dupont (de l'Eure). Personne n'avait manqué à l'appel ; une inquiétude extrême se lisait sur tous les visages ; on s'attendait à une communication grave. En effet, après un long et pénible silence, M. Goudchaux, très-oppressé, très-ému, fit, en s'interrompant à plusieurs reprises, tant il avait peine à se contenir, un exposé de la situation qui jeta dans tous les esprits le trouble auquel il était lui-même en proie. Il se plaignit avec amertume des effets dangereux de certaines prédications; il protesta contre des mesures qui, répandant l'effroi dans toutes les classes de la société, paralysaient le crédit et le mouvement des affaires. Il conclut enfin en montrant la ruine certaine et sans proposer un seul remède.

Personne n'éleva la voix pour lui répondre. La consternation était profonde. « Serait-co vrai? murmura enfin M. de Lamartine, en se penchant vers M. Garnier-Pagès. Sommesnous perdus, irrévocablement perdus? » Et cette interrogation effrayante, chacun se l'adressait intérieurement avec une inexprimable angoisse. Lorqu'on fut un peu revenu de la première stupeur, les membres du conseil proposèrent successivement plusieursmesures; mais toutes, à la discussion, parurent dangereuses ou vaines. La banqueroute fut d'abord écartée. Mieux valait, disait-on, courir tous les périls que d'infliger à la République un tel opprobre. Pous sauver l'honneur du pays rien ne devait sembler impossible.

M. Goudchaux, insistant sur la nécessité do couper court aux bruits alarmants qui circulaient et de ranimer la confiance publique qui pouvait seule encore sauver le gouvernement, proposa d'anticiper le payement du semestre des rentes, échéant le 22 mars; sa proposition fut accueillie. Mais cette espèce d'ostentation à devancer un payement à échoir, quand ou était en si grande peine de faire face aux en-

gagements échus, n'était pas de nature à donner le change ni à rassurer personne; tout au contraire. En voyant la réserve ainsi diminuée, les porteurs de billets de banque s'effrayèrent davantage ; la crise métallique, au lieu de s'arrêter, s'aggrava. La Bourse, que M. Ledru-Rollin avait espéré faire ouvrir dès le 26 à 60 et à 100, n'avait pu repreadre encore (1). Toutes les transactions étaient paralysées ; plusieurs maisons de banque avertissaient qu'elles allaient suspendre leurs payements. Quand jM. Goudchaux s'aperçut du peu d'effet de sa mesure, il désespéra de lui-même et de ses moyens de salut, et porta de nouveau sa démission au gouvernement. A toutes les instances du conseil il opposa cette fois des refus inébranlables. Il se voyait écrasé, disaitil, par la fatalité de la situation; il ne se sentait pas capable de conduire les finances de l'Etat quand les principaux obstacles lui venaient d'un des membres du gouvernement ; il ne voulait pas être responsable de l'embrasement général dont le foyer s'attisait au Luxembourg ; il voulait, enfin, faire honneur à ses aS'aires privées et soutenir sa maison menacée comme toutes les autres d'une catastrophe prochaine.

La retraite de M. Goudchaux était aux yeux du gouvernement un dernier signal de détresse. Les prières, les supplications redoublèrent; on refusait absolument d'accepter sa démission. Mais le ministre, en proie à une exaltation nerveuse dont il n'était plus maître, loin de se laisser toucher par ces marques de confiance et d'estime, s'emporta en paroles amères et quitta brusquement la salle du conseil. Il n'y avait plus à balancer; il fallait lui nommer un successeur. A plusieurs reprises déjà M. Goudchaux avait désigné le maire de Paris comme beaucoup plus capable que lui de porter le fardeau des affaires ; le conseil se tourna vers M. Gariilcr-Pagès comme vers un sauveur. Ce

(1; Lo 5 pour 100 uvait fermiS lo 23 février h W» fr. 10 c. Loriqu'on crut iiotivoir rouvrir la Boureo lo 7 mar» ou cour» de 07,50, il loiiiha h B'J. Aiirta lo décret sur l'imiiOt de» 45 coiitimci et l'emprunt do CO millioni li U liinquo, le 6 puur 100 dcicendit juiiju'it S5.

dernier accepta; non qu'il se fît illusion sur le péril, il était de sa nature de l'exagérer, mais parce que son dévouement au pays était à toute épreuve.

M. Garnier-Pagès, de même que le général Cavaignac, devait sa notoriété dans le parti républicain plus encore à la mémoire de son frère qu'à ses mérites personnels. Cependant une estime sérieuse s'attachait à sa personne. Tout en lui, caractère, esprit, langage, dans un accord devenu bien rare, portaitl'empreinte d'une nature élevée. Son patriotisme était courageux et désintéressé. La pratique des affaires commerciales et de studieux travaux l'avaient rendu familier avec tous les systèmes financiers et il apportait au gouvernement, à l'appui d'une volonté droite, des connaissances positives qui eussent été d'un grand secours, si des scrupules méticuleux ne l'avaient retenu d'une manière trop absolue dans les voies pratiquées et dans les vieilles routines. M. Garnier-Pagès amenait avec lui au ministère des finances, pour y remplir les fonctions de soussecrétaire d'Etat, un jeune homme qui avait été son secrétaire particulier. M. Eugène Duclerc, longtemps collaborateur de M. Pagnerre au Dictionnaire imJitique, puis attaché àla rédaction du National, y avait traité, non sans talent, la question du rachat des chemins de fer et les questions d'impôt dans leurs rapports avec le principe de l'égalité. M. Duclerc partageait toutes les idées financières de son ancien maître; sa confiance dans ses propres forces était également à peu près illimitée.

Il en fallait beaucoup pour ne pas se laisser abattre en des conjonctures aussi difficiles. L'entrée de M. Garnier-Pagès co'incidait avec les symptômes les plus inquiétants. En neuf jours, du 25 février au 5 mars, l'encaisse du Trésor avait diminué de 27 millions. LeO mars, l'une des maisons de banque les plus accréditées de Paris, la maison Gouin, suspendait ses payements. Les maisons Ganneron et Baudon réclamaient dos secours du gouvernement et déclaraient que sans ces secours elles no pouvaient plus faire honneur à leur signature. La

consternation était générale, la panique s'emparait des plus fermes esprits.

Le 9, une réunion des hommes les plus considérables de la banque, de l'industrie et du commerce fut convoquée à la Bourse. On s'y exalta mutuellement en constatant les pertes de chaque jour et le danger croissant d'une crise dont on ne voyait pas le terme. On s'en prit au gouvernement et l'on résolut de lui arracherpar la menace une mesure de laquelle chacun espérait son propre salut, mais qui n'eût été rien moins que la banqueroute générale : il fut convenu que l'on exigerait la prorogation à trois mois de toutes les échéances. Le tribunal de commerce eut la faiblesse d'appuyer cette motion et, le lendemain, un cortège d'environ 3,000 personnes, sans armes, il est vrai, mais bien décidées à exercer une intimidation morale sur des hommes qu'elles

croyaient peu capables de résister, prit le chemin de l'Hôtel-de- Ville.

Cependant la violence projetée contre le gouvernement s'était ébruitée; on avait pris l'alarme. Le gouverneur et les sous-gouverneurs de la Banque étaient venus supplier les membres du conseil de ne point céder et de sauver la Banque d'une liquidation forcée. Les élèves des écoles accouraient pour défendre l'Hôtel-de-Ville. On attendit de pied ferme l'émeute financière. La lutte fut longue et vive. Irrités par le refus opiniâtre du ministre des finances, quelques-uns desprincipaaT chefs d'industrie s'oublièrent jusqu'à l'insulte. L'un des membres du conseil ayant opposé, en de sévères réprimandes, leur impatience égoïste au dévouement du peuple qui ajournait sa faim de peur de nuire à la chose publique, l'exaspération des fabricants excéda toutes bornes :

DANIEL STUa.N.

•« Vous nous vantez votre peuple, s'écria l'un d'eux, hors de lui ; eh bien ! nous vous ferons voir ce que c'est que le peuple. Demain nous fermons nos ateliers, nos boutiques; nous jetons les ouvriers dans la rue; nous leur disons h qui ils doivent s'en prendre et vous verrez alors s'il vaut mieux avoir affaire à eux qu'à nous et s'ils se contenteront longtemps de vous entendre célébrer leur patriotisme! » Mais toutes ces menaces, toutes ces sommations, ne purent ébranler le conseil. Sans en tenir aucun compte, il refusa d'accorder au lelà des dix jours de prorogation antérieurement décrétés. La députation se retira en murmurant.

Les jours suivants des tentatives nouvelles furent faites au ministère des finances : l'une pour sommer M. Garnier-Pagès d'accorder des secours directs, l'autre, plus raisonnable, pour solliciter son intervention auprès de la Banque afin d'obtenir pour les escomptes et les liquidations les plus grandes facilités possibles. La première de ces requêtes fut définitivement repoussée, mais la Banque ne refusa pas d'obtempérer en partie à la seconde. La création des comptoirs d'escompte, au moyen d'un prêt de 11 milions fait par le Trésor, vint bientôt parer aux dangers les plus imminents. En quelques jours, parles soins de MM. Pagnerre et Marrast qui en avaient été spécialement chargés, ils furent établis sur les points les plus menacés. Combinés avec l'établissement de magasins généraux où les industriels purent déposer les objets fabriqués, moyennant un récipissé sur lequel les comptoirs et la Banque firent des avances, et avec la réunion des banques des départements (1) à

(1) Celte mciure, réclaméo depuis looglcmps par les écoiiomUtoi de l'&ole socinliste, ne fut point d'un cITot aussi étondn ni aussi prompt qu'elle aurait dû l'ûlre, par la raison que les banque» n'cxislaient que dans un petit nombre de villes, et qui- le cjura forcé dos billots ne fut pas immédiatoment décréuS pour toute la France, mais soulemont pour la circonscription du département où cliaque banque avait son sliigo. L'unité de» banques ne fut di'ciiitéo, stn- la ilcnuiiule réitérfc dot diroctours dot banquet départomenlalo», que le 2!t avril; il fallut ilx moit pour que les billett do Banques locale» «o t.anifonnnMunl on billot» uniforme» de lu banque de Franco. Tour giJuiraliier ot ocnlralitur lo ctidit, il eût fallu créer, oo

la Banque de France, ils fournirent au commerce, dans l'espace d'un an, un crédit de plus d'un milliard. Mais les résultats des meilleures opérations financières sont lents à obtenir, et le gouvernement n'avait le loisir de rien attendre. Pour se créer les ressources immédiates dont il avait un si impérieux besoin, le ministre des finances, qui répugnait aux mesures révolutionnaires, n'avait à sa disposition que des moyens de peu d'efficacité. Chaque jour, cependant, des remèdes empiriques lui étaient proposés. Les plans, les projets, les inventions arrivaient par centaines au ministère; les murs de la ville se couvraient de conseils, signés ou anonymes, et des propositions les plus extravagantes du monde. Une émission de 800 millions imposée à la Banque de France, un emprunt forcé de 00 à 80 millions extorqué par la menace aux capitalistes, furent très-sérieusement conseillés à M. Ledru-RoUin et à M. Garnier-Pagès par deux financiers des plus considérables de Paris (1). De son côté, le gouvernement provisoire, à qui M. Garnier-Pagès inspirait une confiance entière, l'autorisait par décret (le 9 mars) i\ alié-

los reliant fortement entre elles avec la Banque do France, des succursales de la Banque et des comptoirs d'escompte dans tous lesdopavtements avec les ressources combiuiies de l'État, des départements, des villes et des particuliers. Cependant, dans beaucoup de localités où le taux de l'argent s'élevait d'ordinaire à 12 ou 15 pour 100, lus comptoirs d'escompto l'abaisstrent à 6. A la retraite du gouvernement provisoire 44 villes possédaient des comptoirs. Un crédit do 60 millions leur avait été promis par décret; mais ils n'en touchèrent eu léalité que 11.

(1) Le bruit public a désigné MM. Fould et Delam.irre comme ayant trés-vivemont insisté sur la nécessité de l'emprunt forcé et l'utilité do la banqueroute. A en croire co bruit, M. Delamarre se serait rendu, dans les premiers jours de la révolution, au ministère do l'intiTieur et aurait remis à M. Le[lr\i-l!ollin une liste contenant les noms des principaux capitalistes do Paris et la désignation do leur fortune. M. Louis Blanc (llévélalions, t. I, p. 275) nrtinne quo M. Delamarre vint le trouver au Luxembourg pour lui faire les mOmes ouvertures. < C'est mon opinion ot celle do tous mes collègues, i lui dit M. Delanuirru.

Des mesure» que l'on a depuis qualifiées do «oefansies étaient alors proposées par la presse conservntrico. Ko Journal (Ici Débals (17 nuirs lUItl) recommandait à l'attontiui; publique lu brooluiru Je M. Loliideux, homme Jclairé et pralique, qui voulait qu'on ajouniâl les bons du 7'rc»or et tous les créanciers de /il (Iclle floltanle, fu'on augmenlil CiinjxSI <1 pcirlir d'un certain iliif[re et de munifre <1 doubler les cotes les plu» fortes, si ^u'on imposai la rsnit et les l> i.a .lu Trésor,

DEUXIÈME PARTIK

ner, jusqu'à concurrence de 100 millions, les diamants de la couronne, les terres, les bois et forêts composant les biens de l'ancienne liste civile, les lingots et l'argenterie provenant des résidences royales. IVIais, comme ces biens n'auraient pu être vendus sur l'heure qu'à moins de moitié de leur valeur réelle, M. Garnier-Pagès n'usa pas de l'autorisation qui lui était donnée ; il se borna à attribuer une valeur de soixante-quinze millions sur ces biens comme garantie de l'emprunt de cent cinquante millions qu'il fit bientôt à la Banque de France.

L'emprunt national, ouvert par décret du 9 mars sur une inscription de rentes 5 p. 100 au pair, n'avait produit au bout d'un mois que la misérable somme de 400,000 francs. L'idée d'un sacrifice volontaire n'approchait point des classes où cet emprunt aurait pu être réalisé. « Il serait bien temps, quand on y serait contraint, de donner son argent à l'État; » ainsi raisonnaient les riches. Et les bourses se resserraient, et chacun diminuait ostensiblement sa dépense, prenant tous les dehors de la ruine. Les uns réformaient brusquement la moitié de leurs domestiques, d'autres vendaient à vil prix leurs chevaux ou faisaient fondre leur argenterie ; les femmes de l'aristocratie sortaient vêtues comme de petites bourgeoises et affectaient de monter dans les voitures publiques. Il était entendu qu'on ne paj'ait plus aucun fournisseur. Les confiscations et les assignats de 93 paraissaient à beaucoup de gens des motifs sufiisaats pour se dire ruinés en 1848.

A la vérité, ces basses et égo'istes pensées n'étaient pas générales. Dans les mansardes, dans les ateliers, partout où régnait l'esprit républicain, le patriotisme relevait les courages. L'obole du pauvre ne se cachait pas et la famille de l'artisan ne tenait pas conseil pour savoir s'il serait prudent de la mettre en réserve. Tous, émus de la détresse publique, auraient eu honte de parler de leur propre misère; c'était partout une rivalité, une folie de sacrifice ; celui-ci donnait en un jour l'épar-

gne de dix années; tel autre, qui n'avait point d'argent, offrait une montre, une chaîne d'or. Les femmes apportaient leur présent de noce. Les offrandes furent si nombreuses que le gouvernement se vit obligé de nommer pour les recevoir une Commission des dons patriotiques qui siégea au palais de l'Elysée sous la présidence de deux vieillards illustres, MM. Déranger et de Lamennais.

Mais ces sacrifices énormes pour ceux qui les accomplissaient, ce denier des plus pauvres entre les pauvres produisaient une somme bien minime (1) relativement aux besoins qui allaient croissant dans une proportion effrayante. Il était urgent de trouver d'autres ressources. Par malheur, on se les créa aux dépens des intérêts qu'il importait le plus à la République de respecter. Le touchant empressement des classes pauvres à venir en aide au gouvernement aurait dû lui faire sentir, si l'esprit même de la Révolution ne l'eût dit assez, qu'il était particulièrement obligé envers le peuple et qu'à tout prix il fallait le ménager. IMais les habitudes financières transmises par les gouvernements monarchiques prévalurent sur les considérations politiques et morales. Le ministre des finances, qui avait mis son honneur à payer intégralement et à jour fixe aux rentiers de la dette inscrite l'intérêt du semestre, ne se fit pas scrupule d'ajourner les infiniment petits capitalistes dépositaires des caisses d'épargne, les nécessiteux qui vivent au jour le jour. 11 arrêta le remboursement des dépôts, donnant aux déposants la somme de 100 francs en numéraire, et s'ils exigeaient le solde de leur compte, de la rente 5 pour 100 au pair (la rente en ce moment était cotée à 77, plus tard elle tomba à 51 fr.) et des bons du Trésor à six mois d'échéance. Contre toute attente et toute vraisemblance, la patience du peuple soutint avec une constance admirable cette épreuve nouvelle; pas une plainte, pas une menace ne fut iroférée;

(1) La Commission, lorsqu'elle rendit ses comptes, n avnit touché qu'un million.

la résignation au sacrifice imposé fut aussi parfaite que l'avait été l'émulation dans le sacrifice volontaire.

Cependant la panique, un moment calmée, avait repris. Les conférences du Luxembourg qu'entourait une sorte de mystère, le langage officiel du ministre de l'intérieur, les discussions des clubs, la polémique des journaux révolutionnaires, jetaient de plus en plus l'alarme dans la bourgeoisie. Les divisions qui régnaient dans le gouvernement provisoire commençaient à transpirer et l'on croyait savoir que le parti modéré avait le dessous. Dans la prévision de nouvelles catastrophes, chacun se précipita vers les caisses de la Banque pour y échanger contre de l'argent les billets dont il était porteur. Du 24 février au 14 mars, l'encaisse descendit de 140 à 70 millions. Dans la seule journée du 15 mars, 10,800,000 francs furent échangés. Le 15 au soir, il ne restait plus à la Banque de France que 63 millions dans les départements et 59 millions à Paris, sur lesquels 45 millions étaient immédiatement nécessaires pour payer l'armée, les ateliers nationaux et les divers services.

Dans cette extrémité, M. Garnier-Pagès sut prendre un parti hardi et prompt. Depuis quelques jours déjà, prévoyant le danger, il avait obtenu du gouvernement l'autorisation de décréter les billets de banque monnaie légale, en accordant à la Banque la faculté d'émettre des coupons de 200 et de 100 francs (1). Les adversaires du gouvernement s'écrièrent qu'on rétablissait le papier-monnaie, mais le bon sens public ne se laissa pas tromper par cette accu.sation sans fondement. La dépréciation des actions et des billets de banque ne dura pas au delà de quelques jours. La circulation se rétablit (2). Les billets de la Banque de France, qui, avant 1848, ne sortaient guère

(1) fiitto opération >l «iniplc ot qui fut si utile, MM.Tliiors ot DucliAtcl avaient dicUtré, dans une récent» disouasion par- Intnentuiro, qu'elle Kcrait lu ruine du crédit ot qu'elle perdrait lu i'finqur-.

(2) Lu lento 6 pour 100 remonta df 72 k 77 du 10 au 10 mari.

de Paris, pénétrèrentrapidement jusqu'au fond des campagnes (1). La Banque reprit sa liberté d'action et put venir en aide à l'État par des emprunts successifs qui s'élevèrent en peu de temps jusqu'à la somme de 230 millions. C'était beaucoup assurément, mais ce n'était pas assez , car les besoins urgents dépassaient 400 millions.

Le ministre des finances dut songer à augmenter l'impôt. Les convictions personnelles de M. Garnier-Pagès, qu'il fit aisément partager au conseil, le portaient à décréter tout de suite l'impôt progressif sur le revenu et l'impôt sur les créances hj' pothécaires. Mais l'impossibilité matérielle d'établir la perception de ces deux impôts avant trois ou quatre mois lui fit abandonner ce projet ; sur l'avis réitéré de M. d'Argout, il décida de proposer au conseil une augmentation de l'impôt direct dont les rôles étaient distribués et dont le recouvrement serait facile.

Le 16 mars, M. Garnier-Pagès convoqua le conseil au ministère des finances. Après avoir rappelé ce qu'il avait tenté, l'insuffisance ou l'insuccès de plusieurs mesures sur lesquelles on avait fondé de grandes espérances, il proposa de frapper sur les quatre contributions directes un impôt extraordinaire de 45 centimes. Le ministre s'autorisait de plusieurs précédents.

En 1813, Napoléon, pour subvenir aux préparatifs de la guerre, avait ajouté 100 centimes aux contributions des patentes, des portes et fenêtres, et 30 centimes aux contributions foncières. En 1814, il avait doublé cet impôt. En 1815, Louis XVIII frappait les départements d'une contribution de guerre de 100 millions. En 1830, Louis-Philippe élevait encore le chifi're des centimes additionnels de l'Empereur. Plus tard, il y ajoutait (budget de 183:.^) 30 centimes extraordinaires. 1\1. Garnier-Pagès en concluait que la mesure était parfaitement légitime et d'un effet certain. Le conseil, pas plus que le ministre, ne voyait

(1) Lo cliiflrc total dos émission», lixé d'abord il 3ô0 millions, •'est élevé succossivomcut à 625 millioui.

Page 1