CHAPITRE II
Les banquets. — MM. de Lamartine, Odilon Barrot, Ledru-Rollin, Louis Blanc.
Cette agitation des esprits, très-favorable en apparence aux manifestations réformistes, n’avait pas néanmoins une grande profondeur. Dans les provinces, la plupart des banquets furent moins une affaire de principes qu’une révolte d’amour-propre. Chaque ville voulut avoir son banquet présidé par un député en renom.
Le premier en date, offert à l’auteur de \ Histoire des Girondins par sa ville natale, le banquet de Mâcon, eut un caractère particulier, quelque chose de recueilli, d’attendri comme une fête de famille, malgré un concours de convives et de spectateurs tel que cela s’était vu seulement en nos meilleurs jours de joie civique; quelque chose aussi de saisissant pour, l’imagination et de prophétique, lorsqu’aux derniers grondements du tonnerre , à la vue d’un ciel sombre sillonné d’éclairs, sous une tente battue par l’ouragan, on entendit, dominant le craquement des charpentes , le sifflement du vent dans les toiles déchirées, le bris des tables, des bancs, des vaisselles et le tumulte d’une foule en désordre, la voix sévère d’un poète prédire la chute du trône et le renversement de la mojuarchie.
Il est temps que nous nous occupions de M. de Lamartine. Les événements vont se
1 presser et nous emporter avec eux. Profitons d’un moment de répit pour étudier cet homme qui, tout à l’heure, va jouer un rôle si considérable et si étrange. Ne craignons pas de nous approcher bien près pour lire sur son visage et pour pénétrer dans son âme. Si nous y rencontrons des inconséquences, des faiblesses, du moins n’y découvrirons-nous rien qui ne soit ennobli par l’aspiration à la grandeur, par la générosité, par le courage.
Né à Mâcon, en 1790, d’une de ces familles nobles de province qui conservent inaltérées les pieuses traditions et la simplicité des anciennes mœurs, Alphonse de Lamartine passa toute son enfance au sein des campagnes de la Bourgogne, dans un village appelé Milly, où ses parents possédaient une maison modeste , entourée de vignobles.
Entré au collège de Belley en 1801, il y montra de rares aptitudes. Les mathématiques exceptées, pour lesquelles il éprouvait une répugnance invincible, il apprenait et devinait en quelque sorte toutes choses avec une facilité prodigieuse. Son caractère ouvert et généreux, la douceur qui se conciliait chez lui avec une volonté prononcée, lui gagnaient, à Belley comme à Milly, les cœurs les moins aisément touchés. En 1814, il entra dans la maison militaire de Louis XVIII. Le bruit et la dissipation du monde semblent n’avoir fait qu’accuser davantage, par un brusque contraste, ses penchants rêveurs. Un voyage en Italie acheva de donner l’essor à sa verve poétique. Le volume des Méditations , publié en 1820, obtint un succès inouï. La jeunesse tout entière, hommes et femmes, .l’enfance même, lut ce livre et redit ces vers écrits au pied du crucifix et d’où s’exhalait pourtant je ne sais quelle mélancolie de la volupté.
A partir du jour où parurent les Méditations, M. de Lamartine dut se sentir aimé de la France et de l’Europe, comme il l’avait été à Milly et à Belley. On peut dire que sa gloire ne fut qu’une première extension d’amour; le pouvoir auquel il devait parvenir un jour en fut une autre. Atîn que ses prospérités fussent
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complètes, la richesse aussi lui vint avec la gloire par le mariage et par des héritages opulents. De 1820 à 1830, tout en suivant la carrière diplomatique, M. de Lamartine publiait des poésies dont la beauté fut plus contestée, mais dont le caractère était en aniiiité intime avec l’état des esprits durant cette période. Ce qu’on y peut regretter en fermeté de contour, en correction, en sobriété, en rapport parfait de l’expression avec la pensée, contribuait à les faire mieux goûter d’une jeunesse agitée alors d’aspirations confuses, en proie à ce vague des passions qui voulait se laisser bercer dans les régions du rêve et répugnait à toute discipline. Mais autant, par leurs défauts, ces poésies appartenaient à l’époque fugitive qui les a vues éclore, autant, par leurs qualités essentielles, elles se rattachent aux essors impérissables de la nature humaine.
Après la révolution de Juillet, M. de Lamartine demeura quelque temps à l’écart, puis il écrivit une brochure politique (1) dans laquelle, sans dissimuler les regrets de son cœur, il expliquait et légitimait aux yeux de la raison l’événement qui venait de porter au trône la branche cadette. Dès les premières pages de cette brochure on voit que la politique de M. de Lamartine jaillira, comme sa poésie, de source chrétienne. Il la définit luimême en des termes que Fénelon n’eût pas désavoués : « La politique, dont les anciens ont fait un mystère, dont les modernes ont fait un art, n’est ni l’un ni l’autre : il n’y a là ni habileté, ni force, ni ruse; à l’époque rationnelle du monde, dans l’acception vraie et divine du mot, la politique, c’est de la morale, de la raison et de la vertu. » Et il pose aussitôt les points essentiels de cette politique qui est la sienne : le suffrage universel, l’enseignement donné gratuitement à tous par l’Etat, l’extinction de toute aristocratie héréditaire, l’abolition de l’esclavage et de la peine de mort, la séparation complète de l’Église et de
l’État, la paix européenne et l’assistance publique. Tels sont les principes qu’il puise dans le spiritualisme religieux qui fait le fond de sa nature et subsiste invariablement, malgré les inconséquences fréquentes auxquelles il s’est vu entraîné, comme tous les hommes d’imagination, quand ils ne donnent point pour lest à leurs opinions spontanées la science réfléchie.
La première marque de sympathie politique fut donnée à M. de Lamartine deux ans après la publication de sa brochure par les électeurs de Rerghes (Nord), qui le nommèrent député en 1833. Il reçut cette nouvelle à Jérusalem. Elle abrégea un voyage en Orient entrepris avec sa femme et sa Allé unique, qu’il perdit à Beyrouth. M. de Lamartine avait voulu voir dans la vivante réalité cette nature grandiose qu’une bible imagée, donnée par sa mère, avait rendue familière à son enfance. Au sommet du Liban, dans l’enceinte crénelée d’un ancien couvent de Druses, sous des berceaux d’orangers, de figuiers, de citronniers, la voix d’une moderne sibylle lui avait annoncé de hautes destinées. « Vous êtes Tun de ces hommes de désir et de bonne volonté dont Dieu a besoin comme d’instruments pour les œuvres merveilleuses qu’il va bientôt accomplir parmi les hommes, « lui avait dit lady Stanhope (1). Etrange et poétique rencontre qui, on peut le croire, ne contribua pas faiblement à exalter les ambitions d’un liomme si accessible aux séductions de la poésie.
En arrivant à la Chambre, M. de Lamartine s’assit aux bancs des conservateurs. Depuis 1834 jusqu’en 1843, il jugea les hommes
(1) Ou sait que lady Esther Stanhope était la nièce de ]\I. Pitt. Longtemps initiée aux secrets do sa politique, elle n’avait pu supporter, après sa mort, l’ennui d’une existence devenue trop inoccupée pour son imagination ardente, et elle était venue demander à l’Orient d’autres émotions, d’autres giandeurs. La rare perspicacité de son esprit, surexcitée par la rolitude, lui faisait voir les choses à venir avec une lucidité (pli semblait un don prophétique. « L’aristocratie, bientôt effacée du monde, disait-elle un jour à un voyageur français, M. de Marcellus, qui ne partageait point cette opinion, y donne sa ylace ii une bourgeoisie mesquine et éphémère, sans germe ni vigueur. Le peuple seul, mais le peuple qui laboure, garde encore un caractère et quelque vertu. Tremblez! s’il connaît jamais sa force. »
(1) De la politiqus laliomiclie.
HISTOIRE DE LA RÉVOLLTIüA DE 1848
et les choses d’un point de vue très-peu juste, j qui lui faisait considérer les formes politiques comme d’importance médiocre pour le progrès ^ social. C’est à cette erreur qu’il faut attribuer ^ e]i majeure partie le peu d’accord de ses votes i entre eux. Tantôt, trouvant le pouvoir trop j faible et ne comprenant pas encore qu’il manquait de force parce qu’il n’émanait pas du f sein même de la nation , il appuyait la loi ' contre les associations et soutenait, avec le i ministère Molé, la prérogative royale; tantôt l il combattait les lois de septembre, la dotation et les fortifications de Paris. Ces oscillations produites par la mobilité naturelle de son esprit, par les espérances et les désappointements de son ambition personnelle, mais aussi par un vrai désir de conciliation entre les pouvoirs anciens et la liberté moderne, ; s’arrêtèrent subitement et se fixèrent dans le i
discours du 27 janvier 1843. Il y motivait son vote contre l’adresse par ces paroles sévères, inattendues dans sa bouche : « Convaincu que le gouvernement s’égare de plus en plus, que la pensée du règne tout entier se trompe ; j convaincu que le gouvernement s’éloigne de jour en jour, depuis 1834, de son principe et des conséquences qui devaient en découler pour le bien-être intérieur et la force extérieure de mon pays ; convaincu que tous les pas que la France a faits depuis huit ans sont des pas en arrière et non pas des pas en avant ; convaincu que l’heure des complaisances est passée, quelles seraient funestes, j’apporte ici mon vote consciencieux contre l’adresse, contre l’esprit qui l’a rédigée, contre l’esprit du gouvernement qui l’accepte, et que je combattrai avec douleur, mais avec fermeté dans le passé, dans le présent et peut-être dans l’avenir. »
Jusque-là, nourri dans la tradition catholique et royaliste (1), M. de Lamartine s’en j
(1) C’est à cette tradition (lu’il faut rapporter les solutions incomplètes de M. de Lamartine à plusieurs questions essentielles de la vie moderne. Son système de charité sociale, entre autres, cette organisation de l’aumône, ne peut s’expliquer autrement.
était éloigné à regret , et pour y revenir de loin en loin; en ce jour, la séparation fut complète et parut devoir être définitive (1). « Lamartine est une comète dont on n’a pas encore calculé l’orbite, « disait, au sortir de la séance du 27 janvier, un savant illustre (2). Les applaudissements unanimes de la presse démocratique saluèrent cette conversion. Le parti conservateur, qui avait toujours raillé M. de Lamartine comme un rêveur sans consistance, mesura d’un œil chagrin l’étendue de sa perte.
Elle était grande, en effet; à la tribune, M. de Lamartine compte peu de rivaux. Son improvisation abondante et colorée., éclatante jusqu’à l’éblouissement; la mélopée sonore de sa diction qu’accompagnent un geste et un air de tête pleins de noblesse ; l’enroulement de ses périodes, qui se déploient et retentissent, dans leur majestueuse monotonie, comme les vagues sur la falaise, font de lui un orateur aux proportions grandioses. Rarement il se passionne, plus rarement encore il descend au ton familier. Ni la vivacité de la repartie, ni le droit de représailles, ne lui ont arraché jamais une personnalité, une parole amère, ou seulement un sarcasme. Sa pensée habite les régions sereines. La nature de son esprit est étrangère à l’ironie (3). On pourrait même dire que le sens critique n’existe pas chez lui, et qu’il éprouve à un très-faible degré le besoin de la certitude. Son génie tout lyrique comprend à peine le scepticisme et ne saurait pas le convaincre. Ce qu’il veut, ce qu’il obtient sans efforts, c’est enchanter, ra-
. (1) Le voyage en Orient eut, à cet égard, une influence sensible sur l’âme de M. de Lamartine. Il en rapporta et laissa depuis lors percer dans tous ses écrits un sentiment de vague panthéisme, très-conforme à son génie. Le christianisme, même tel qu’il l’avait conçu, dépouillé de tout dogme et do toute logique, était encore beaucoup trop précis dans sa morale et dans ses solutions pour cette nature essentiellement ondoyante.
(2) M. de Huinboldt.
(3J Tout ce côté de la nature humaine et du génie français en particulier lui est absolument étranger. 11 n’a jamais lu Aristophane, il déteste Rabelais, il ne comprend ni Montaigne ni La Fontaine.