PREMIERE PARTIE
regrettaient de s’y être associés. Cependant toute la presse de l’opposition dynastique célébra l’éloquence des orateurs du Château- Rouge. La Rèfofme, il est vrai, les railla amèrement; mais cela ne suffit pas à rassurer le Journal des Délais; il ouvrit, dès le lendemain, contre le banquet, un feu roulant de sarcasmes, de menaces, qui ne devait plus s’arrêter qu’à la veille des catastrophes. Un mois après, le 9 août, la session était close. « Elle n’a pas été bonne, disaient les Délais; la prochaine, si elle n’était meilleure, serait funeste (1). » Et ils disaient vrai. Le mépris et la colère du peuple commençaient à monter à la surface. Au retour d’une fête donnée par le duc de Montpensier à Vincennes, les équipages armoriés des convives, en traversant le faubourg Saint- Antoine , avaient été hués. « A bas les voleurs! >» criait-on sur leur passage; et des pierres lancées dans les glaces des voitures donnaient à ces apostrophes un sens plus expressif. Aux obsèques du ministre de la justice M. Martin (du Nord), des propos séditieux se proféraient à haute voix dans la foule. C’étaient autant de signes précurseurs d’une explosion prochaine. Elle fut hâtée par un événement tout à fait étranger à la politique, et qui n’avait aucune relation directe avec les causes générales de l’irritation populaire. Une femme encore belle et de mœurs irréprochables, fille d’un maréchal de France, fut assassinée avec une atrocité sans exemple par son mari, le duc de Praslin, qui n’échappa que par le suicide à la juridiction de la cour des pairs. Cet événement, longtemps inexpliqué, ce drame sanglant passionna le pays. Le nom de l’infortunée duchesse de Praslin courait de bouche en bouche et pénétrait jusque dans les campagnes les plus reculées.
(1) Le gendre du duc de Broglie, M. d’IIaussoiiville, cou* servateur zélé, l’un des 225 satisfaits, s’exprimait ainsi dans un article delà Itevue des Deux-Mondes intitulé : De la situation actuelle : « N’avoir pas su la gouverner, cette majorité, tel est bien le tort réel du cabinet. Gouverner, c'est vouloir gouverner, c’est agir, c’est aussi faire les choses à propos et d’une façon qui les fasse valoir; c’est aussi parler à l’imagination des peuples. »
On s’abordait sans se connaître, sur les routes et sur les places publiques, pour se demander des éclaircissements et pour se communiquer une indignation qui ne se pouvait contenir. Le peuple, toujours si aisément ému par l'image d’une femme que sa faiblesse livre sans défense à la haine, se prit à maudire tout haut une société où se commettaient de tels forfaits. Il multiplia, il généralisa dans ses soupçons ce crime individuel. Cette tragédie domestique prit les proportions d’une calamité nationale. Elle suscita des pensées sinistres dans tous les cœurs.
Quelque temps auparavant, un événement purement littéraire en apparence, une coïncidence que le hasard seul semblait avoir amenée, avait frappé les esprits comme un présage. La publication presque simultanée de trois histoires de la Révolution française, par trois écrivains célèbres, MM. Michelet, Louis Blanc, Lamartine, causa une émotion générale.
De ces histoires, écrites toutes trois dans un sentiment d’admiration pour ce grand moment de notre vie nationale, les deux premières furent beaucoup lues à Paris et discutées par les esprits sérieux; la troisième eut un retentissement en quelque sorte électrique dans la France tout entière. La splendeur du style, le pathétique des récits, la sensibilité poétique qui débordait dans ce livre prodigieux, entraînant avec elle la sévérité du juge, l’impartialité de riiistorien, la logique même et trop souvent la vérité, lui donnèrent une puissance inouïe. Partout, dans tous les rangs de la société, dans tous les partis, on lut, on dévora ces pages tracées avec du sang et des larmes. Des enthousiasmes excessifs et des indignations bruj'antes formèrent en se choquant une clameur immense qui porta le ■ nom de Lamartine au-dessus de tous les noms j contemporains. En vain aurait-on essayé d'ap- I précier avec calme V Histoire des Girondins.
I Tout éloge mesuré, toute critique impartiale I semblaient suspects. La passion seule parlait I pour ou contre cette oeuvre de poète. Assuré-
ment, entre les causes immédiates qui ont fait
éclater au dehors la révolution accomplie déjà dans les cœurs, V Histoire des Girondins a été l’une des plus décisives, en ranimant soudain, par un don d’évocation véritablement magique, les ombres des héros et des martyrs de 89 et de 93, dont la grandeur semblait un reproche muet à nos petitesses, dont les ardentes convictions venaient réveiller notre assoupissement et faire honte à notre inertie. .