‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 100 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

et sa conscience de soldat n’était pas sans en souffrir.

Cependant le ministre de la marine, qui avait pris 'par hitéri'ni, en attendant l’arrivée ! à Paris du général Cavaignac, le portefeuille I de la guerre, s’occupait activement d’arrêter dans l'armée le mouvement de désorcanisalion dont la victoire populaire avait été le signal. Cela ne fut ni long ni difficile. Dès le 26, par ordre du gouvernement, l’Ecole militaire, Vincennes et tous les autres forts avaient été remis à la garde nationale. Quelques séditions fomentées dans les régiments de cavalerie et d’artillerie par les sous-officiers furent promptement apaisées et punies avec rigueur. Les soldats revenaient d’eux-mêmes sous le drapeau ; la discipline s’y rétablissait d’un accord spontané. Il ne se passa qu’un fait grave ; ce fut la rébellion des invalides contre leur commandant, le général Petit. Voici quelle en fut l’occasion. Les invalides avaient reçu trèsrécemment un legs de six mille francs environ, et le conseil d’administration avait jugé convenable de leur en faire individuellement la distribution à raison d’un franc par mois. Une cupidité naturelle, excitée encore par l’oisiveté, par un usage plus fréquent de boisson en ces jours de désordre, les pousse à réclamer avec insolence la distribution intégrale et immédiate de ce petit capital. Comme on différait d’obtempérer à leur requête, ils s’emportent en plaintes, en accusations de toute nature. A les entendre, le général Petit, l’un des plus honorables militaires de la vieille t armée, détourne à son profit la somme en question. Pour intéresser dans leur ignoble rébellion les ouvriers des ateliers nationaux occupés dans le voisinage aux terrassements du Champ de Mars, ils prétendent que le général conspire contre la République et vont jusqu'à soutenir qu’ils l’ont vu traîner dans la loue le drapeau national. Un certain nombre d’ouvriers crédules à ces calomnies grossit l’émeute. Armés de pelles, de pioches, drapeau et tambour en tête, deux à trois mille hommes se portent sur l’Hotel des Invalides

en poussant des vociférations épouvantables. Le général Petit vient à leur rencontre. Maisni son âge ni son attitude courageuse n’imposent à la brutalité de ces furieux. Le vieillard, saisi au collet, garrotté, jeté dans une voiture de place découverte qu’entoure en se répandant en injures la troupe mutinée, est traînée dans la direction de l’Hotel-de-Ville, où l'on prétend aller demander justice au gouvernement provisoire. Quelques hommes bien intentionnés qui s’étaient joints à la foule, redoutant ce long trajet au bord de la rivière, s’écrient qu’il faut conduire le général à l’étatmajor, de la place du Carrousel. En môme temps ils font avertir le colonel de Courtais des dangers que court le gouverneur des Invalides. Quand on traverse le pont Royal, des cris : A l’eau ! se font entendre. ^Mais les bons citoyens, qui ont pris à cœur de sauver le général, pressent le pas et bientôt on arrive devant l’état-major, où le colonel de Courtais et son chef d’état-major, M. Guinard, attendaient avec anxiété cet ignominieux cortège. Dès qu’ils l’aperçoivent, ils courent au-devant du général Petit, l'enlèvent à l’émeute; le colonel de Courtais, haranguant là foule, lui fait honte d’avoir pu accuser et insulter le brave guerrier chargé d’années ( le général Petit comptait alors soixante-seize ans) qui, depuis 92jusqu’à 1815, n’a cessé de combattre pour son pays, qui a reçu à Fontainebleau les dernières paroles et la dernière accokiile de l’Empereur.

Les ouvriers, ouvrant les yeux sur l’énormité de leur faute, se dissipent aussitôt. Abandonnés par eux, les invalides se voient contraints de rentrer à l’Hôtel. Le lendemain, le colonel de Courtais, après s’être assuré du concours de la population dans le quartier des Invalides et avoir fait connaître aux soldats qu’une enquête sévère serait ouverte pour découvrir les vrais coupables, annonça qu’à onze heures précises le général Petit serait solennellement ramené et réintégré dans son commandement. En effet, la réintégration sc fit en grande pompe. M. Arago, au nom du

gouYernement provisoire , l’état-major, une députation considérable des écoles, un peloton de la garde nationale, prirent la tête d’un cortège qui fut reçu dans la cour des Invalides par le ministre de la guerre (c’était encore le général Subervie) et par une masse de dix mille ouvriers environ, dont les acclamations arrachèrent des larmes d’attendrissement au vieillard si cruellement outragé la veille. Les instigateurs de l’émeute furent saisis en présence de leurs camarades et jetés en prison; mais, pour détruire dans les imaginations populaires jusqu’à l’ombre d’un doute, le gouvernement décida que les scellés seraient a.pposés sur toutes les pièces de l’Hôtel où pouvaient se trouver des documents propres à éclairer la justice et que l’enquête suivrait son cours. L’ordre du jour du général Petit ne décèle pas moins que ne le faisait cette condescendance du gouvernement l’extrême faiblesse d’un pouvoir qui, à cette heure encore, n’avait pour faire respecter ses décrets d’autres armes que la persuasion, d’autre appui que l’adhésion des masses populaires. « Nous avons éprouvé un grand malheur, » dit le général Petit en s’adressant, le 25 mars, aux soldats invalides; puis, il prend à tâche de leur démontrer qu’il ne saurait jamais avoir conçu la pensée du détournement de fonds dont on l’a accusé. «Faisons donc cesser, continue-t-il, ces bruits mensongers; rentrons dans l’ordre accoutumé, et soyez assurés que le gouvernement provisoire a constamment les yeux ouverts sur vous, ce qui sera prouvé, d’ailleurs, par les deux enquêtes qui vont avoir lieu.” Ces enquêtes, comme on pense, n'eurent et ne pouvaient avoir aucun résultat. Si j’ai insisté sur une affaire peu importante en apparence, c’est qu’elle montre d’une manière frappante les embarras que le gouvernement voj’ait chaque jour surgir. En détournant sur des incidents déplorables l’application qu’il devait tenir attachée aux grandes affaires, ces misères entravaient une marche qu’il eût fallu si rapide et si sûre.

Selon le rapport du comité de défense natio¬

nale, l’état de l’armée, telle que la laissait le gouvernement de Louis-Philippe, ne permettait pas de songera la guerre. L’effectif, dans tous les corps, était si faible que les régiments d’infanterie, en réunissant tous les hommes disponibles, arrivaient à peine à fournir deux bataillons de guerre de 500 hommes chacun. Dans la cavalerie, chaque régiment ne pouvait former que quatre escadrons de guerre, comptant ensemble 525 chevaux (1). Les régiments d’artillerie, à moins de désorganiser les dépôts et d’arrêter ainsi l’instruction des recrues, ne pouvaient mettre chacun qu’une batterie sur pied de guerre. Les services administratifs manquaient presque complètement de moyens de transport. Dans la situation la plus précaire où se soit jamais trouvé un gouvernement, sans argent, sans crédit, avec la volonté bien arrêtée de ne point faire appel aux passions révolutionnaires, il fallait parer tout à coup aux éventualités d’une guerre de coalition monarchique; il fallait garnir nos côtes et nos frontières sans affaiblir l’Algérie ; nous tenir prêts, au premier signal des Lombards ou des Polonais, à franchir le Rhin ou les Alpes, sans toutefois abandonner le cœur du pays, où l’on redoutait les menées des partis royalistes et les insurrections ultra-révolutionnaires. Le ministre des affaires étrangères

! ne demandait pas moins de 215,000 hommes

pour soutenir la politique pacifique du manifeste; 150,000 hommes sur le Rhin, 30,000 au pied des Alpes, 15,000 à la frontière des Pyrénées, étaient, selon lui, nécessaires. Ces exigences combinées avec la sûreté de l’Algérie, que le comité de défense et le ministre ne voulaient en aucune façon compromettre, et avec les besoins du service intérieur, portaient à 514,000 hommes le chiffre des troupes à mettre sur pied. La dépense supputée pour atteindre ce résultat montait à 114 millions. Or les caisses de l’État étaient à peu près vides et, selon le rapport de la commission de défense, on ne pouvait pas compter sur plus de

(1) Voir le rapport de M. Arago à l’Assemblée nationale, séance du 8 mai 1848.

101,000 hommes immédiatement disponibles.

L’activité de M. Arago et son intelligence organisatrice surmontèrent tous les obstacles. Arraché à des travaux scientifiques qui avaient illustré sa jeunesse, à un professorat qui avait porté son nom au niveau des plus grands noms contemporains, mais qui ne semblaient pas de- I V voir le préparer à cette application aux détails .y administratifs, à cette aptitude spéciale qu’exi- ; , geait sa situation nouvelle, M. Arago, entré déjà dans l’âge où, chez la plupart des hommes, le besoin de repos domine toutes les passions, retrouva dans son ambition républicaine la verdeur de la jeunesse. Aidé d’un officier de grand mérite, le lieutenant-colonel Charras, ancien élève de l’École polytechnique, qu’il avait attaché à son ministère en qualité de sous-secrétaire d’État, il mit en deux mois l’armée sur le pied de guerre.

L’appel des classes arriérées, depuis 1842 jusqu’à 1846, le rappel des militaires en congé, les engagements volontaires pour deux ans, l’achat de près de 30,000 chevaux de selle et de trait comblèrent les premiers vides. L’armée des Alpes, portée à 31,000 hommes, occupa les vallées de l’Isère, de la Saône et du Rhône (1). Une réserve de 12,000 hommes de troupes aguerries, rappelées d’Afrique, fut concentrée dans la vallée de la Durance. On les remplaça par des hommes prélevés sur les

fl) Le général Je division Oudinot fut nommé commandant en chef de cette armée. Les événements qui ont tristement illustré son nom donnent de l’intérêt à la proclamation adressée par lui aux soldats à son arrivée à Grenoble. J’y lis le passage suivant : « La République est amie de tous les peuples; elle a surtout de profondes sympathies pour les populations de l’Italie. Les soldats de ces belles contrées ont souvent partagé, sur d’immortels champs de bataille, nos dangers et notre gloire; peut-être de nouveaux liens ressortiront-ils bientôt d’une fraternité d’armes si chère à nos souvenirs. »

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