DEUXIÈME PARTIE
pouvaient encore tenter en France! Heureusement, ces appréhensions du gouvernement provisoire ne furent pas de longue durée. On ne tarda pas à apprendre que le général Cavaignac était entré en possession de son commandement, le prince de Joinville et le duc | d’Aumale ayant très-noblement repoussé, en les qualifiant de rébellion, toutes les propositions de résistance qui leur furent faites.
Les deux dépêches par lesquelles M. Arago et l’amiral Baudin annonçaient aux princes les événements de Paris étaient arrivées à Alger le 2 mars. Afin sans doute d’atténuer le premier choc d’une nouvelle aussi inattendue, M. Arago n’insistait pas sur le caractère définitif du gouvernement républicain ; laissant même entrevoir comme un retour possible de l’opinion par la voie des élections générales, il faisait appel au patriotisme des princes et les exhortait à accepter d’avance l’arrêt, quel qu’il dût être, de la volonté nationale.
Soit donc que le jour douteux où ce langage plaçait toutes choses ôtàt aux princes l’audace qu’inspirent les situations extrêmes, soit plutôt que leurs tendances naturelles et leur éducation les portassent à reconnaître le droit révolutionnaire et la souveraineté du peuple, toujours est-il qu’ils ne conçurent l’un et l’autre que des pensées d’obéissance et de résignation. Ils quittèrent sans effort apparent le rôle de princes pour parler et agir en citoyens. On vit à plusieurs reprises le duc d’Aumale descendre dans la cour de son palais et communiquer lui-même, sans en rien dissimuler, aux soldats et au peuple les revers de sa famille. Il contenait son émotion, réprimait avec douceur l’enthousiasme qu’inspirait sa
conduite et, faisant taire les Twat(\\x\ s’adres-
saient à lui, il demandait qu’à son exemple on ne criât plus que : Vive la France ! Le 3 mars, les deux frères s’embarquèrent avec leurs jeunes femmes et leurs enfants à bord du bateau à vapeur le Stolon et firent voile sur Gibraltar, où ils se proposaient d’attendre les nouvelles de Paris. On dit qu’en prenant congé de la foule qui l’accompagnait en pleurant
jusqu’au rivage, le prince de Joinville, vivement touché de ces témoignages d’affection, s’écria : « Bientôt, mes amis, vous aurez la guerre. L’Océan et la Méditerranée se couvriront de vaisseaux ennemis. Vous verrez alors ! arriver à l’improviste un schooner américain commandé par un jeune homme. Vous entendrez dire que ce jeune homme est le capitaine Joinville, et vous reconnaîtrez s’il est bon Français aux boulets que lancera son petit navire sur les vaisseaux des ennemis de la France. «
Après le départ des princes , le général Changarnier resta seul chargé du commandement jusqu’à l’arrivé du général Cavaignac. La République ne convenait guère à son humeur. Elle venait, d’ailleurs, l’arrêter brusquement au moment où il touchait au but de ses ambitions. Aussi son dépit extrême se trahissait-il dans tous ses propos. Une partie de la population s’étant portée vers sa demeure pour lui demander de reconnaître la République et d’organiser une garde nationale, il s’y refusa ; et, de peur qu’on ne s’armât malgré lui, il fit secrètement enlever par la troupe les armes du dépôt de la milice. Quand le général Cavaignac arriva à Alger, le général Changarnier affecta de ne pas se rendre à sa rencontre.
Le nouveau gouverneur général, en prenant possession de son commandement, adressa aux soldats et à la population deux proclamations dans lesquelles, comme pour expliquer la faveur dont il se voyait l’objet, il rappelait la mémoire de son frère : « Soldats, disait-il dans la première, le gouvernement provisoire m’a appelé à votre tête. Je ne m’y trompe pas : si la nation n’avait eu besoin que d’un homme dévoué, son gouvernement pouvait presque jeter au hasard parmi vous le bâton de commandement. Le gouvernement a voulu autre chose : il a voulu répondre à la pensée du pays tout entier. En me désignant, il a voulu honorer, au nom de la nation, la mémoire d’un citoyen vertueux, d’un m-artyr de la liberté. »
, Dans la seconde, il s’exprimait ainsi : « La mé-
moire de mon noble frère est vivante parmi les grands citoyens qui m’ont choisi. En me désignant, ils ont voulu faire comprendre que la nation entend que le gouvernement de cette colonie soit établi sur des bases dignes de la République. »
On voit, par ces premières paroles du général Cavaignac à son entrée dans les fonctions de la vie publique, combien il est pénétré de ses souvenirs de famille. Nous retrouverons perpétuellement dans la suite cette préoccupation honnête, mais un peu étroite, de rtionneur de son nom attaché au mot de république; elle absorbe sa pensée et lui imprime une sorte de fixité qui contraste avec l’indécision générale de son esprit que ne gouverne pas toujours une conviction personnellement acquise. Fixité du soldat et du citoyen dans la volonté de servir la République; indécision de l’homme politique dans l’idée même qu’il doit se former de l’institution républicaine, telle est l’origine principale des contradictions dont la carrière du général Cavaignac nous offrira plus d’un exemple et des accusations opposées auxquelles nous le verrons si souvent en butte. Ce point d’honneur de famille qui l’engage à suivre opiniâtrément la tradition révolutionnaire est, d’ailleurs, en lutte constante avec son caractère formé pour la grandeur, mais où dominent la superstition de l’autorité absolue et le respect aveugle du commandement (1). Dans l’histoire de nos révolutions, on compterait peu d’hommes
(1) On raconte de la première enfance d’Eugène Cavaignac un trait où paraît, dans sa naïveté, cette croyance innée chez lui à la toute-puissance du commandement militaire. Cette anecdote, bien que puérile, me semble assez caractéristique pour que je la rapporte ici. Un des oncles d’Eugène Cavaignac lui avait donné pour le jour de sa fête (il comptait alors cinq ou six ans) un petit sabre de dragon. L’enfant, tout fier et tout ravi, se mit à courir par le jardin en brandissant .contre tout ce qu’il rencontrait sur son cliemin une arme qu’il supposait fort redoutable. Oiseaux, papillons, insectes, arbustes, il menaçait tout, il poursuivait tout ; enfin, arrivé à l’extrémité du jardin, au bord d’un bassin d’où s|échappalt une eau courante, il prit gravement à tàclie d’arrêter le cours de l’eau en le tranebant du fil de son sabre. On le trouva au bout d’un quart d’heure encore très- appliqué à son entreprise ot s’écriant avec une énergie de commandement que l’insuccès n’avait -pas découragée ; « Eau, je te défends de couler! Eau. je te défsHtls de couler!... » , . . .
aussi visiblement combattus qu’il le fut à tous les moments graves de sa vie politique par ce qu’on pourrait appeler sa conscience traditionnelle et sa conscience individuelle; peut-être
î n’y en eut-il jamais aucun à qui le sort imposa un rôle aussi peu conforme à sa nature.
Le général Cavaignac était à peine arrivé à Alger, que les hésitations de son esprit parurent en deux circonstances assez importantes et compromirent singulièrement son autorité. Par une inspiration regrettable où se trahit déjà cette étroitesse de l’idée républicaine dont je viens de parler, le nouveau gouver-
I neur, malgré la réserve particulière que lui
j commandait le souvenir de ses rapports personnels avec le duc d’Orléans, donna l’ordre de faire enlever de la place publique la statue du prince. A cette nouvelle, la population s'émeut. On se rassemble en foule autour du piédestal, on en défend l’approche ; le tumulte prend un caractère assez grave pour que le général Cavaignac croie devoir céder et fasse annoncer au peuple que la statue du duc d’Orléans restera en place.. A quelque temps de là, il donne de son indécision une preuve nouvelle et plus fâcheuse encore. Une partie de la population vient le chercher pour assister à la plantation d’un arbre de la liberté qu’on avait couronné d’un bonnet phrj’-gien. Le général Cavaignac ne fait aucune difficulté de présider officiellement à la cérémonie, en présence de toute la troupe et des autorités constituées. Mais, le lendemain, une autre partie de la population, ayant pris ombrage de l’emblème révolutionnaire, exige à son tour qu’il soit enlevé, et le gouverneur, préside encore, sans faire plus de difficulté que la veille, à cette seconde cérémonie. A coup sùr, et il fut sincère en le déclarant plus tard, le général Cavaignac ne pouvait pas attacher de l’importance à ce que le bonnet phrygien fût ou non suspendu à l’arbre de la liberté. Pour les esprits sérieux, les emblèmes ne sont plus aujourd’hui que des puérilités ou des anachronismes, mais il n’ignorait pas, sans doute, l’effet moral de ces contradictions de l'autorité