‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 102 sur 266 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

pait d’améliorer l’existence des marins à bord de la flotte. Des plaintes légitimes s’étaient élevées à ce sujet. Les marins recevaient des vivres de qualité défectueuse, en quantité insuffisante. Souvent on voyait les matelots descendre à terre pour acheter du pain. Sous un gouvernement qu’on disait paternel, quand un prince du sang était amiral, de telles rigueurs, jointes à une négligence si coupable n’avaient point d’excuses. Ce fut un honneur pour le gouvernement provisoire d’avoir, sur ce point comme sur tous les autres, au plus fort de la crise révolutionnaire , rétabli les droits de l’humanité, et, quand tout menaçait sa propre existence, d’avoir relevé ces existences lointaines et obscures qu’une royauté prospère avait laissées dans l’oubli. Le Conseil de l’Amirauté reçut aussi, par l’initiative de M. Arago, des modifications importantes. Des officiers de tout grade, jusqu’à celui de lieutenant de vaisseau inclusivement, furent appelés à en faire partie. Ce Conseil, devenu ainsi plus apte à représenter tous les intérêts de l’armée navale, on le chargea de former un état d’avancement des officiers par ordre de mérite avec un tableau particulier de ceux que l’on jugeait capables d’être appelés au commandement des bâtiments de l’État, le gouvernement républicain ne devant plus rien accorder au privilège. *

‘ Non content de ces réformes paréioiles, M. Arago voulut encore attacher son nom à un grand acte historique de justice et d’humanité. Il appuya avec force dans le conseil du gouvernement provisoire les instances de

M. Ledru-Rollin et obtint la création d’une

commission chargée de préparer, dans le plus bref délai, l’acte d’émancipation des noirs et les mesures nécessaires pour en assurer le succès. La présidence de cette commission fut donnée à "Victor Schœlcher, l’un des rédacteurs de la Réforme, démocrate convaincu, dévoué, qui, depuis bien des années déjà, poursuivait avec ardeur, en y consacrant son temps, sa fortune, ses études et ses travaux, l’extension à la race nègre des principes de

liberté et d’égalité proclamés , à la face du j genre humain, par la Révolution française. M. Schœlcher avait eu la plus grande part à la détermination de M. Arago qui désirait l’émancipation immédiate des noirs, mais sans la croire possible. Nommé sous-secrétaire d’État au département de la marine et des colonies, il s’adjoignit M. Mestro, directeur des colonies, M. Perrinon, officier de marine, M. Gatine, avocat aux conseils, M. Gaumont, ouvrier horloger, MM. Henri Wallon et L. Percin, auxquels il présenta le G mars, jour de la première séance de la commission, un projet de décret dont le premier article était ainsi conçu :

« L’esclavage sera entièrement aboli dans les colonies et possessions de la France six semaines après la promulgation du présent décret dans chacune d’elles. Tous les affranchis deviennent citoyens français. »

La commission poussa ses travaux avec zèle. Le 11 avril, elle avait achevé sa tâche et remettait à M. Arago un ensemble de décrets qui abolissaient immédiatement l'esclavage, en renvoyant à l’Assemblée nationale le soin de fixer l’indemnité demandée par les colons, étendaient aux colonies le droit de représentation à l’Assemblée nationale, supprimaient les conseils coloniaux, confiaient leurs pouvoirs aux commissaires de la République, organisaient l'instruction publique . gratuite et obligatoire, instituaient la liberté de la presse, le jury, les ateliers nationaux, etc. Ces décrets, malgré les représentations et les sollicitations des colons, auxquels M. Marrast prêta son appui dans le gouvernement, furent signés en conseil et insérés au Moniteur du 27 avril. La politique généreuse l’emporta cette fois sur la politique circonspecte, l’esprit novateur fit taire la prudence conservatrice (1). Il serait

(1) On est heureux aujourtl’hui flSG?) de pouvoir constater que la généreme n’a pas eu les résultats funestes que

prédisait la politique circonspecte, loin de là. Dans son livre de V Abolition de l'esclavage, i\I. Cocliin reconnaît que depuis l’émancipation la population a aunjmenté dans nos colonies; que le nombre des mafiap:es y est beaucoup plus considéi-able; que, si l’étendue des cultures a diminué, la production s’est accrue; que les écoles se multiplient, etc.

difficile d’en bien établir la raison. La circonstance déterminait souvent comme au hasard l'adoption de l’une ou de l’autre de ces politiques. Il n’était pas rare que le même ministre se trouvât solidaire des mesures les plus contradictoires ; qu’il eût à faire passer dans les faits les inspirations les plus hardies de la Révolution et à rétablir des systèmes et des routines incompatibles avec le génie des institutions démocratiques. Plus nous avancerons dans le récit des événements, plus nous deviendra sensible cette duplicité involontaire dont aucun des membres du gouvernement n’était en particulier responsable, mais qui résultait nécessairement des concessions mutuelles qu’ils croj^aient tous devoir se faire dans l’intérêt de la paix publique.

Une extrême faiblesse au dehors, un trouble malfaisant dans la conscience du pays, furent les résultats de ces contradictions. Le peuple surtout en souffrit ; sa simplicité, sa droiture n’y purent rien comprendre ; il se crut trompé, s’irrita, entra en défiance et finit, comme nous le verrons bientôt, par porter à la République qu'il chérissait et à lui-même des atteintes funestes.

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