‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 103 sur 266 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Ministère des finances. — M. Goudchaux, — M. Garnier-

Pagès.

A toutes les difficultés soulevées brusquement par la Révolution de Février venait encore s’ajouter l’embarras des finances. Soit que le gouvernement provisoire voulût arrêter ou précipiter la révolution politique, soit qu’il voulût refouler ou favoriser la réforme sociale, faire ou non la guerre, organiser de grands travaux publics ou mettre sur pied une armée, il avait besoin d’argent et de crédit; or l’état économique de la société lui ouvrait à cet égard les perspectives les moins rassurantes.

Sous le règne de Louis-Philippe, l’activité

' de l’industrie, surexcitée par l’immense entreprise des chemins de fer, la passion de l’agiotage et le goût effréné du luxe qui s’étaient répandus partout, avaient poussé les classes riches à des extrémités touchant à la ruine. Les établissements de crédit s’étaient engagés dans des opérations démesurées. Des affaires à longue échéance et pleines de risques étaient entreprises avec une légèreté incroyable. Les marchandises s’accumulaient dans les entrepôts et dans les magasins des producteurs ; les actions encombraient la place. La multiplication désordonnée des billets dans les transactions commerciales, l’exportation de numéraire nécessitée par l’achat des blés étrangers en 1846, avaient amené une crise métallique qui aggravait encore la crise financière. Le petit commerce ne pouvait plus suffire aux frais de maison accrus dans une proportion qui dévorait les bénéfices. Les particuliers, entraînés par une rivalité onéreuse de dépenses, vivaient d’expédients et d’anticipations. Tous les grands financiers prédisaient une .catastrophe générale, si l’on ne parvenait au plus vite à rétablir le mouvement naturel de l’industrie et du commerce (1).

'Du H" janvier 1846 au 15 janvier 1847, la réserve de la Banque de France avait diminué dans une proportion considérable. Elle était descendue à 172 millions et se voyait fort menacée, quand l’empereur de Russie la releva momentanément, en se rendant acquéreur de rentes pour une valeur de 50 millions.

Suivant le rapport de la commission du budget sur les dépenses de 1847, les finances de TEtat étaient engagées pour onze ans et les engagements pris ne pouvâient être éteints dans cet espace de temps qu’à la condition d’une paix ininterrompue et d’un budget ordinaire qui ne présentât plus aucun découvert ; c’était, en d’autres termes, supposer l’impossible (2). Le gouvernement avait 'abusé de

(1) Voir au Moniteur les discours de MM. Fould, Léon Faucher, Thiers, Bignon, à la Chambre des députés, pendant le mois de janvier 1848.

(2) Pour que les ressources cumulées de l’emprunt et des réserves de l’amortissement fussent suffisantes à la fin de

ITEUXIEKE PARTIE

toutes les ressources et de tous les expédients ; il avait émis des bons du Trésor autant que le public en avait voulu prendre; il avait laissé monter au chiffre de 872 millions la dette flottante (1), non compris les caisses d’épargne ; il avait accru la dette perpétuelle par des emprunts successifs; enfin il venait, vers les derniers mois de l’année 1847, d’en contracter un dont les payements s’échelonnaient à des termes si éloignés que c’était un secours presque illusoire. La Caisse des dépôts et consignations, engagée aussi outre mesure, était surchargée d’actions de chemins de fer et de canaux.

Tous les ressorts, on le voit, étaient tendus. Le moindre événement survenant à l’improviste pouvait les briser. Depuis quelque temps on murm.urait le mot de banqueroute ; la panique qui s’empara des esprits à la suite de la Révolution de Février fit de ce mot le péril et l’épouvante du gouvernement républicain.

Non-seulement ce gouvernement héritait d’une situation très-compromise (2), mais encore il se voyait contraint, par son principe et par la circonstance qui le faisait sortir d’une révolution populaire, à se retrancher de ses propres mains des ressources considérables. En présence d’un milliard (3) instantanément

1655, il fallait les quatre conditions presque irréalisables que voici :

1® Que les budgets ordinaires de 1848 à 1855 ne présentassent aucun excédant de dépenses sur les recettes;

2® Qu’aucun travail nouveau ne fût entrepris en dehors des travaux déjà votés et en cours d’exécution ;

3° Qu’aucune circonstance intérieure ou extérieure ne détournât les réserves de l’amortissement de leur action exceptionnelle pour les rendre, par suite d’une baisse de fonds publics au-dessous du pair, à leur destination légale, le . rachat de la dette ;

4° Que la dette flottante pût être élevée, sans dommages pour le crédit public et sans préoccupations pour le trésor, à 733 millions en 1850, à 801 millions en 1851, et à 736 millions en 1852, pour être ramenée enfin au chiffre de 539,476,180 fr., à l’expiration de 1855; évidemment ces quatre conditions n’étaient pas admissibles. Voir, au Moniteur du 26 avril 1849, le rapport de M- Ducos au nom de la commission cnargée d’examiner les comptes du gouvernement provisoire.

(1) Voir le rapport publié dans le Moniteur du 10 mars 1848.

(2) Le rapport de M. Ducos établit que la dépense totale surpassait le montant des recettes de 183,436,245 fr. {Moniteur, 26 avril 1849).

(3) 800 millions, selon M. Fould (Voir au Moniteur du 22 avril 1849).

exigible, d’un budget de 1,700 millions réglé avec un découvert probable de 76 millions sur les dépenses ordinaires et de 169 millions (1) sur l’extraordinaire; en présence d’une dette inscrite de 4 milliards 295 millions (2), les réserves de l’amortissement étant absorbées jusqu’en 1855 ; en présence de travaux publics commencés sur une vaste étendue et qu’il fallait continuer à tout prix ; obligé de faire face, avec 192 millions trouvés dans les caisses du Trésor (3), à une dépense courante de 125 millions par mois, de salarier les ateliers nationaux, de réorganiser l’armée et la garde nationale, de soutenir l’industrie et le commerce, de venir en aide aux ouvriers sans travail, de parer enfin à l’accroissement subit des dépenses, à la diminution des recettes, à l’éclipse du crédit qu’entraîne toute révolution, le gouvernement provisoire devait encore abolir sur l’heure plusieurs impôts très-productifs, mais impatiemment supportés par le peuple (4). L’impôt sur le sel, l’impôt du timbre sur les écrits périodiques qui portait atteinte à la liberté de la presse, l’impôt des boissons, ne se pouvaient maintenir sans que le pouvoir parût mentir à .toutes les promesses du parti républicain et ne se pouvaient non plus suppléer d’aucune manière.

L’impôt sur le sel, qui produisait, en 1780,. 54 millions à l’Etat, aboli par la première République, rétabli par l’Empire en 1806, réduit par la Restauration au chiffre de 50 millions, et qui en avait donné sous Louis-Philippe 65, allait, par sa suppression totale, créer un déficit énorme. Il était difficile de songer à grever encore la propriété foncière très-obérée et qui attendait depuis longtemps un soulage-

(1) Voir le rapport de M. Ducos, Moniteur du 26 avril 1849.

(2) Le capital de la dette publique est évalué par M. Garnier Pagès à 5 milliards, dette fondée et dette flottante, tout compris. M. Lacave-Laplagne, ancien ministre des finances de Louis-Philippe, accepte ce chiffre.

(3) Le 25 février, les coffres de l’État contenaient 57 millions en valeurs de portefeuille, en numéraire 135 millions, dont 127 millions à la Banque. Il fallait distraire 73 millions de cette somme pour le payement du semestre de la rente 5 pour 100.

(4) Voir le rapport de M. Garnier-Pagès à l’Assemblée nationale, séance du 8 mai 1848.

ment. De quelque côté qu’il se tournât, le gouvernement ne trouvait que des exigences à satisfaire et des ressources taries ou douteuses.

L’emprunt de 250 millions, contracté «par le dernier gouvernement et sur lequel 82 millions seulement avaient été versés, était abandonné par les souscripteurs. C’était dire assez qu’un nouvel emprunt devenait impraticable. Les banquiers, loin de pouvoir donner du crédit, en réclamaient tous, sous peine de faillite. Les caisses d'épargne ne recevaient plus de dépôts. Elles en avaient alors pour une somme d’environ 300 millions, mais de valeurs dépréciées et qui n’auraient pas produit, aliénées à la Bourse, plus de 150 millions. Les demandes de remboursement arrivaient , d’ailleurs, en foule. Il en était de même pour les bons du Trésor. Les capitalistes mettaient leurs fonds en réserve ouïes envoyaient à l’étranger. Plus d’avances de la part des receveurs généraux, plus de dépôts à la Caisse des consignations, plus de fonds provenant des communes. Les débiteurs de l’État demandaient des atermoiements, les chefs d’industrie des secours; un mouvement général de rétraction s’opérait. La catastrophe prédite par MM. Thiers et Fould à la Chambre des députés, hâtée par la révolution de Février, semblait imminente.

M. Goudchaux, d’origine israélite, chef d’une maison de banque favorablement connue sur la place de Paris, réputé personnellement pour sa probité scrupuleuse et sa régularité dans les afiaires, avait été chargé par le gouvernement provisoire du portefeuille des finances. Ce choix paraissait à beaucoup de gens de bon augure. Le caractère de M. Goudchaux et la nature de ses opinions offraient des garanties d’ordre. Attaché à la rédaction du National, il s’était occupé sous le dernier règne des questions de finances dans leur rapport avec le prolétariat; il s’était inquiété de l’hostilité qui s’accusait entre le travail et le capital, autant dans l’intérêt des classes riches que dans celui des classes pauvres. On le savait peu porté aux innovations. Aussi les capitalistes

témoignèrent-ils de la satisfaction en le voyant accepter le portefeuille. Ils fondaient sur sa sagesse bien connue dans les affaires privées l’espoir d’une influence anti-révolutionnaire ' dans les conseils du gouvernement, oublieux de cette vérité, banale à force d’être vraie, ■

que dans l’extrême péril, quand le temps est i

passé de prévoir et de prévenir, la sagesse elle- j même commande l’audace. i

La prudence de M. Goudchaux eût paru, i d’ailleurs, même en temps ordinaire, trop j timorée. Il apportait aussi au gouvernement j provisoire des préventions personnelles et des i antipathies outrées qui ne pouvaient que nuire : à la netteté de ses vues, déjà troublées par ; son tempérament irascible. Dans les réu- ' nions provoquées par les rédacteurs du National, vers la fin du règne de Louis-Philippe, I pour tenter de rallier autour de leur journal j les nuances diverses de l’opinion républicaine,

M. Goudchaux s’était chargé de traiter les i questions de finances et en particulier de |

combattre les théories de M. Louis Blanc sur i l’organisation du travail. Le principe de l’as- ; sociation avait été soutenu dans ces réunions ■ par quelques prolétaires qui professaient les j doctrines de M. Bûchez et celles de M. Pierre I Leroux. De tous ces débats, M. Goudchaux n’avait emporté que de l’irritation et la résolution bien arrêtée de ne jamais entrer dans j un gouvernement dont M. Louis Blanc ferait i partie. Peu de jours avant le 24 février, comme on s’était réuni une dernière fois pour former, à toute éventualité, la liste d’un gouvernement provisoire , il avait obtenu que M. Louis Blanc et M. Ledru-Rollin, qu’il supposait apparemment quelque peu socialiste, ; en seraient exclus. '

Ce n étaient pas là des antécédents favorâbles à la confiance mutuelle. On peut facilement se représenter le déplaisir de M. Goudchaux lorsque, en arrivant à l’Hôtel-de-Ville, il y fut reçu précisément par les deux personnes dont il avait exigé l’exclusion. Son

premier mouvementfutd’unevivacitéextréme. |

Il s’ouvrit à M. Garnier-Pagès, avec lequel il

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