DEUXIÈME PARTIE
était lié d’une amitié étroite, lui dit qu’il ne pouvait consentir à prendre un ministère dans un gouvernement composé de la sorte et voulut déchirer immédiatement sa commission. M. Garnier-Pagès, convaincu que le nom de M. Goudcliaux était le plus propre à rassurer la banque et les capitalistes, l’exhorta à sacrifier ses ressentiments personnels au bien public et réussit à le persuader. Cependant M. Goudcliaux,^ dans la préoccupation constante des innovations auxquelles le gouvernement allait se laisser entraîner par M. Louis Blanc, ne consentit à garder le portefeuille qu’à la condition expresse qu’aucun des impôts en vigueur ne serait supprimé, ni même modifié, et fit sur-le-champ publier une déclaration de tous les membres du conseil dans laquelle il était dit que « le gouvernement provisoire considérerait comme une usurpation sur les droits de l’Assemblée nationale tout changement dans le système des impôts (1). >» Mais à peine eut-il pris l’engagement de rester dans le gouvernement qu’il s’en repentit. En examinant la situation financière, en écoutant les avis, les doléances, les prédictions lamentables des banquiers et des capitalistes que la peur pressait autour de lui, il se troublait, il entrait en angoisse, il voyait la France perdue, le gouvernement déshonoré. A ses yeux, il n’y avait plus de remède ; le socialisme au Luxembourg, le jacobinisme dans les clubs, le tumulte et l’agitation dans la rue, présageaient, nécessitaient la ruine publique. Il ne voulait pas du moins laisser son honneur personnel dans cette ruine.
Comme il agitait en lui-même ces tristes pensées, il apprit que le gouvernement provisoire venait d’abolir, sans l’avoir prévenu, l’impôt sur le sel. Déjà la suppression de l’impôt sur le timbre, ré-^lamée avec plus d’esprit de corps que de patriotisme par les journaux, l’avait fortement indisposé. Cette nouvelle violation des engagements pris avec lui porta au comble son mécontentement. Sans plus dé¬
libérer, bien déterminé cette fois à imposer sa volonté ou à quitter la place, il demanda pour le soir même une réunion générale du conseil. C’était le 3 mars. La séance s’ouvrit sous la présidence de M. Dupont (de l’Eure). Personne n’avait manqué à l’appel ; une inquiétude extrême se lisait sur tous les visages ; on s’attendait à une communication grave. En effet, après un long et pénible silence, M. Goudcliaux, très-oppressé, très-ému, fit, en s’interrompant à plusieurs reprises, tant il avait peine à se contenir, un exposé de la situation qui jeta dans tous les esprits le trouble auquel il était lui-même en proie. Il se plaignit avec amertume des effets dangereux de certaines prédications; il protesta contre des mesures qui, répandant l’effroi dans toutes les classes de la société, paralysaient le crédit et le mouvement des affaires. Il conclut enfin en montrant la ruine certaine et sans proposer un seul remède.
Personne n’éleva la voix pour lui répondre. La consternation était profonde. « Serait-ce vrai? murmura enfin M. de Lamartine, en se penchant vers M. Garnier-Pagès. Sommesnous perdus, irrévocablement perdus? » Et cette interrogation effrayante, chacun se l’adressait intérieurement avec une inexprimable angoisse. Lorqu’on fut un peu revenu de la première stupeur, les membres du conseil proposèrent successivement plusieurs mesures; mais toutes, à la discussion, parurent dangereuses ou vaines. La banqueroute fut d’abord écartée. Mieux valait, disait-on, courir tous les périls que d’infliger à la République un tel opprobre. Pous sauver l’honneur du pays rien ne devait sembler impossible.
M. Goudcliaux, insistant sur la nécessité de couper court aux bruits alarmants qui circulaient et de ranimer la confiance publique qui pouvait seule encore sauver le gouvernement, proposa d’anticiper le payement du semestre des rentes, échéant le 22 mars; sa proposition fut accueillie. Mais cette espèce d’ostentation à devancer un payement à échoir, quand on était en si grande peine de faire face aux en-
(1) Moniteur du 1'» irars 1848.
gagements échus, n’était pas de nature à donner le change ni à rassurer personne ; tout au contraire. En voyant la réserve ainsi diminuée, les porteurs de billets de banque s’effrayèrent davantage ; la crise métallique, au lieu de s’arrêter, s’aggrava. Là Bourse, que M. Ledru-Rollin avait espéré faire ouvrir dès le 26 à 60 et à 100, n’avait pu reprendre encore (1). Toutes les transactions étaient paralysées ; plusieurs maisons de banque avertissaient qu’elles allaient suspendre leurs payements. Quand M. Goudchaux s’aperçut du peu d’effet de sa mesure, il désespéra de lui-même et de ses moyens de salut, et porta de nouveau sa démission au gouvernement. A toutes les instances du conseil il opposa cette fois des refus inébranlables. Il se voyait écrasé, disaitil, par la fatalité de la situation; il ne se sentait pas capable de conduire les finances de l’État quand les principaux obstacles* lui venaient d’un des membres du gouvernement ; il ne voulait pas être responsable de l’embrasement général dont le foyer s'attisait au Luxembourg; il voulait, enfin, faire honneur à ses affaires privées et soutenir sa maison menacée comme toutes les autres d’une catastrophe prochaine.
La retraite de M. Goudchaux était aux yeux du gouvernement un dernier signal de détresse. Les prières, les supplications redoublèrent; on refusait absolument d’accepter sa démission. Mais le ministre, en proie à une exaltation nerveuse dont il n’était plus maître, loin de se laisser toucher par ces marques de confiance et d’estime, s’emporta en paroles amères et quitta brusquement la salle du conseil. Il n’y avait plus à balancer ; il fallait lui nommer un successeur. A plusieurs reprises déjà M. Goudchaux avait désigné le maire de Paris comme beaucoup plus capable que lui de porter le fardeau des affaires ; le conseil se tourna vers M. Garnier-Pagès comme vers un sauveur. Ce
(1) Le 5 pour 100 avait fermé le 23 février à 116 fr. 10 c. Lorsqu’on crut pouvoir rouvrir la Bourse le 7 mars au cours de 97,50, il tomba à 89. Après le décret sur l’impôt des 45 centimes et l’emprunt de 50 millions à la Banque, le 5 pour 100 descendit jusqu’à 55.
dernier accepta; non qu’il se fît illusion sur le péril, il était de sa nature de l’exagérer, mais parce que son dévouement au pays était à toute épreuve.
M. Garnier-Pagès, de même que le général Cavaignac, devait sa notoriété dans le parti républicain plus encore à la mémoire de son frère qu’à ses mérites personnels. Cependant une estime sérieuse s’attachait à sa personne. Tout en lui, caractère, espri^ langage, dans un accord devenu bien rare, portait l’empreinte d’une nature élévée. Son patriotisme était courageux et désintéressé. La pratique des affaires commerciales et de studieux travaux l’avaient rendu familier avec tous les systèmes financiers et il apportait au gouvernement, à l’appui d’une volonté droite, des connaissances positives qui eussent été d’un grand secours, si des scrupules méticuleux ne l’avaient retenu d’une manière trop absolue dans les voies pratiquées et dans les vieilles routines. M. Garnier-Pagès amenait avec lui au ministère des finances, pour y remplir les fonctions de soussecrétaire d’État, un jeune homme qui avait été son secrétaire particulier. M. Eugène Duclerc, longtemps collaborateur de M. Pagnerre au Dictionnaire politique, puis attaché à la rédaction du National, y avait traité, non sans talent, la question du rachat des chemins de fer et les questions d’impôt dans leurs rapports avec le principe de l’égalité. M. Duclerc partageait toutes les idées financières de son ancien maître ; sa confiance dans ses propres forces était également à peu près illimitée.
Il en fallait beaucoup pour ne pas se laisser abattre en des conjonctures aussi difficiles. L'entrée de M. Garnier-Pagès coïncidait avec les symptômes les plus inquiétants. En neuf jours, du 25 février au 5 mars, l’encaisse du Trésor avait diminué de 27 millions. Le 6 mars. Tune des maisons de banque les plus accréditées de Paris, la maison Gouin, suspendait ses payements. Les maisons Ganneron et Baudon réclamaient des secours du gouvernement et déclaraient que sans ces secours elles ne pouvaient plus faire honneur à leur signature. La
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M- Di. LAMAKTIMÎ LT LL DHAl'E\i; KOi.'GE (p ÔÔ) .
consternation était générale, la panique s'emparait des plus fermes esprits.
Le 9, une réunion des hommes les plus considérables de la banque, de l’industrie et du commerce fut convoquée à la Bourse. On s’y exalta mutuellement en constatant les pertes de chaque jour et le danger croissant d’une crise dont on ne voyait pas le terme. On s’en prit au gouvernement et l’on résolut de lui^ arracher par la menace une mesure de laquelle chacun espérait son propre salut, mais qui n’eût été rien moins que la banqueroute générale : il fut convenu que l’on exigerait la prorogation à trois mois de toutes les échéances. Le tribunal de commerce eut la faiblesse d’appuyer cette motion et, le lendemain, un cortège d’environ 3,000 personnes, sans armes, il est vrai, mais bien décidées à exercer une intimidation morale sur des hommes qu’elles ^
croyaient peu capables de résister, prit le chemin de l’Hôtel-de-Ville.
Cependant la violence projetée contre le gouvernement s’était ébruitée; on avait pris l’alarme. Le gouverneur et les sous-gouverneurs de la Banque étaient venus supplier les membres du conseil de ne point céder et de sauver la Banque d’une liquidation forcée. Les élèves des écoles accouraient pour défendre l’Hotel-de-Ville. On attendit de pied ferme l’émeute financière. La lutte fut longue et vive. Irrités par le refus opiniâtre du m.inistre des finances, quelques-uns desprincipaiLX chefs d’industrie s’oublièrent jusqu’à l’insulte. L’un des membres du conseil ayant opposé, en de sévères réprimandes, leur impatience égoïste au dévouement du peuple qui ajournait sa faim de peur de nuire à la chose publique, l’exaspération des fabricants excéda toutes bornes :
D. STEUX.
« Vous nous vantez votre peuple, s’écria l’un d’eux, hors de lui; eh bien! nous vous ferons voir ce que c’est que le peuple. Demain nous fermons nos ateliers, nos boutiques; nous jetons les ouvriers dans la rue; nous leur disons h qui ils doivent s’en prendre et vous verrez alors s’il vaut mieux avoir affaire à euX qu’à nous et s’ils se contenteront longtemps de vous entendre célébrer leur patriotisme! » j Mais toutes ces menaces, toutes ces somma- 1 tions, ne purent ébranler le conseil. Sans en j tenir aucun compte, il refusa d’accorder au lelà des dix jours de prorogation antérieurement décrétés. La députation se retira en j murmurant.
i Les jours suivants des tentatives nouvelles ' furent faites au ministère des finances : l’une 1 pour sommer M. Garnier-Pagès d’accorder ' des secours directs, l’autre, plus raisonnable,
I pour solliciter son intervention auprès de la I Banque afin d’obtenir pour les escomptes et I les liquidations les plus grandes facilités possibles. La première de ces requêtes fut définitivement repoussée, mais la Banque ne refusa pas d’obtempérer en partie à la seconde, i La création des comptoirs d’escompte, au I moyen d’un prêt de 11 milions fait par le i Trésor, vint bientôt parer aux dangers les plus ^ imminents. En quelques jours, par les soins de
I MM. Pagnerre et Marrast qui en avaient été
j spécialement chargés, ils furent établis sur les j points les plus menacés. Combinés avec l’éta-
! blissement de magasins généraux où les in-
j dustriels purent déposer les objets fabriqués, j moyennant un récipissé sur lequel les comp- ! toirs et la Banque firent des avances, et avec j la réunion des banques des départements (1) à
1 (1) Cette mesure, réclamée depuis longtemps par les écono¬
mistes de l’école socialiste, ne fut point d’un effet aussi étendu ni aussi prompt qu’eUe aurait dû l’être, par la raison que les banques n’existaient que dans un petit nombre de villes, et que le cours forcé des billets ne fut pas immédiatement déj crété pour toute la France, mais seulement pour la circonsi cription du département où chaque banque avait son siège. L’unité des banques ne fut décrétée, sur la demande réitérée des directeurs des banques départementales, que le 29 avril; il fallut six mois pour que les billets de Banques locales se transformassent en billets uniformes de la banque de France. Pour généraliser et centraliser le crédit, il eût fallu créer, en
la Banque de France, ils fournirent au commerce, dans l’espace d’un an, un crédit de plus d’un milliard. Mais les résultats des meilleure.s opérations financières sont lents à obtenir, et le gouvernement n’avait le loisir de rien attendre. Pour se créer les ressources immédiates dont il avait un si impérieux besoin, le ministre des finances, qui répugnait aux mesures révolutionnaires, n’avait à sa disposition que des moyens de peu d’efficacité. Chaque jour, cependant, des remèdes empiriques lui étaient proposés. Les plans, les projets, les inventions arrivaient par centaines au ministère; les murs de la ville se couvraient de conseils, signés ou anonymes, et des propositions les plus extravagantes du monde. Une émission de 800 millions imposée à la Banque de France, un emprunt forcé de 60 à 80 millions extorqué par la menace aux capitalistes, furent très-sérieusement conseillés à M. Ledru-Rollin et à M. Garnier-Pagès par deux financiers des plus considérables de Paris (1). De son côté, le gouvernement provisoire, à qui M. Garnier-Pagès inspirait une confiance entière. l’autorisait par décret (le 9 mars) à alié-
les reliant fortement entre elles avec la Banque de France, des succursales de la Banque et des comptou's d’escompte dans tous les départements avec les ressources combinées de l’État, des départements, des villes et des particuliers. Cepemlant dans beaucoup de localités où le taux de l’argent s’élevait d'ordinaire à 12 ou 15 pour 100, les comptoirs d’escompte rabaissèrent à 6. A la retraite du gouvernement provisoire 44 villes possédaient des comptoirs. Un crédit de 00 millions leur avait été promis par décret; mais ils n’en touchèrent en réalité qttj 11.
(1) Le bruit pitblic a désigné IMM. Fould et Delamarre comme ayant très-vivement insisté sur la nécessité de l'emprunt forcé et l’utilité de la banqueroute. A en croire ce bj'uit, M Delamarre se seiait rendu, dans les premiers jours de la révolution, au ministère de l’intérieur et aurait remis à M. Ledru-Rollin une liste contenant les noms des principaux capitalistes de Paris et la désignation de leur fortune. M. Louis Blanc (Révélations, t. I, p. 275) affirme que M. Delamarre vint le ti'ouver au Luxembourg pour lui laire les mêmes ouvertures. « C’est mon opinion et celle de tous mes collègues, » lui dit M. Delamarre. ,
Des mesures que l’on a depuis qualifiées de sociaHsces étaient alors proposées par la presse conservatrice. Le Journal des Débals (17 mars 1848) recommandait à l’attention publique la brochure de M. Lehideux, homme éclairé et pratique, qui voulait qu’on ajournât les bons du Trésor et tous les créanciers de la dette fotlante, qu’on augmentât l'.impôt à partir d’un certain chiffre et de manière à doubler les cotes les piiis fortes, et qu'on imposât la rente et les bons du Trésor.