‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 105 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

lier, jusqu’à concurrence de 100 millions, les diamants de la couronne, les terres, les bois et forêts composant les biens de l’ancienne liste civile, les lingots et l’argenterie provenant des résidences royales. Mais, comme ces

biens n’auraient pu être vendus sur l’heure

qu’à moins de moitié de leur valeur réelle, M. Garnier- Pagès n’usa pas de l’autorisation qui lui était donnée; il se borna à attribuer une valeur de soixante-quinze millions sur ces biens comme garantie de l’emprunt de cent cinquante millions qu’il fît bientôt à la Banque de Fiai ce.

L’emprunt national, ouvert par décret du 9 mars sur une inscription de rentes 5 p. 100 au pair, n’avait produit au bout d’un mois que la misérable somme de 400,000 francs. L’idée d’un sacrifice volontaire n’approchait point des classes où cet emprunt aurait pu être réalisé. « Il serait bien temps, quand on y serait contraint, de donner son argent à l’État; » ainsi raisonnaient les richeê. Et les bourses se resserraient, et chacun diminuait ostensiblement sa dépense, prenant tous les dehors de la ruine. Les uns réformaient brusquement la moitié de leurs domestiques, d’autres vendaient à vil prix leurs chevaux ou faisaient fondre leur argenterie ; les femmes de l’aristocratie sortaient vêtues comme de petites bourgeoises et affectaient de monter dans les voitures publiques. Il était entendu qu’on ne payait plus aucun fournisseur. Les confiscations et les assignats de 93 paraissaient à beaucoup de gens des motifs suffisants pour se dire ruinés en 1848.

A la vérité, ces basses et égo’istes pensées n’étaient pas générales. Dans les mansardes, dans les ateliers, partout où régnait l’esprit républicain, le patriotisme relevait les courages. L’obole du pauvre ne se cachait pas et la famille de l’artisan ne tenait pas conseil pour savoir s’il serait prudent de la mettre en réserve. Tous, émus de la détresse publique, auraient eu honte de parler de leur propre misère; c’était partout une rivalité, une folie de sacrifice : celui-ci donnaiten un jour l’épar¬

gne de dix années; tel autre, qui n’avait point d’argent, offrait une montre, une chaîne d’or. Les femmes apportaient leur présent de noce. Les offrandes furent si nombreuses que le gouvernement se vit obligé de nommer pour les recevoir une Commission des dons patriotiques qui siégea au palais de l’Élysée sous la présidence de deux vieillards illustres, MM. Béranger et de Lamennais.

Mais ces sacrifices énormes pour ceux qui les accomplissaient, ce denier des plus pauvres entre les pauvres produisaient une somme bien minime (1) relativement aux besoins qui allaient croissant dans une proportion effrayante. Il était urgent de trouver d’autres ressources. Par malheur, on se les créa aux dépens des intérêts qu’il importait le plus à la République de respecter. Le touchant empressement des classes pauvres à venir en aide au gouvernement aurait dû lui faire sentir, si l’esprit même de la Révolution ne l’eût dit assez, qu’il était particulièrement obligé envers le peuple et qu’à tout prix il fallait le ménager. Mais les habitudes financières transmises par les gouvernements monarchiques prévalurent sur les considérations politiques et morales. Le ministre des finances, qui avait mis son honneur à payer intégralement et à jour fixe aux rentiers de la dette inscrite l’intérêt du semestre, ne se fit pas scrupule d’ajourner les infiniment petits capitalistes dépositaires des caisses d’épargne, les nécessiteux qui vivent au jour le jour. Il arrêta le remboursement des dépôts, donnant aux déposants la somme de 100 francs en numéraire, et s’ils exigeaient le solde de leur compte, de la rente 5 pour 100 au pair (la rente en ce moment était cotée à 77, plus tard elle tomba à 51 fr.) et des bons du Trésor à six mois d’échéance. Contre toute attente et toute vraisemblance, la patience du peuple soutint avec une constance admirable cette épreuve nouvelle; pas une plainte, pas une menace ne fut proférée ;

(1) La Commisiion, touché qu’un million.

lorsqu’elle rendit ses comptes, n'avait

la résignation au sacrifice imposé fut aussi parfaite que l’avait été l’émulation dans le sacrifice volontaire.

Cependant la panique, un moment calmée, avait repris. Les conférences du Luxembourg qu’entourait une sorte de mystère, le langage officiel du ministre de l’intérieur, les discussions des clubs, la polémique des journaux révolutionnaires, jetaient de plus en plus l’alarme dans la bourgeoisie. Les divisions qui régnaient dans le gouvernement provisoire commençaient à transpirer et l’on croyait savoir que le parti modéré avait le dessous. Dans la prévision de nouvelles catastrophes, chacun se précipita vers les caisses de la Banque pour y échanger contre de l’argent les billets dont il était porteur. Du 24 février au 14 mars, l’encaisse descendit de 140 à 70 millions. Dans la seule journée du 15 mars, 10,800,000 francs furent échangés. Le 15 au soir, il ne restait plus à la Banque de France que 63 millions dans les départements et 59 millions à Paris, sur lesquels 45 millions étaient immédiatement nécessaires pour payer l’armée, les ateliers nationaux et les divers services.

Dans cette extrémité, M. Garnier-Pagès sut prendre un parti hardi et prompt. Depuis quelques jours déjà, prévoyant le danger, il avait obtenu du gouvernement l’autorisation de décréter les billets de banque monnaie légale, en accordant à la Banque la faculté d’émettre des coupons de 200 et de 100 francs (1). Les adversaires du gouvernement s’écrièrent qu’on rétablissait le papier-monnaie, mais le bon sens public ne se laissa pas tromper par cette accusation sans fondement. La dépréciation des actions et des billets de banque ne dura pas au delà de quelques jours. La circulation se rétablit (2). Les billets de la Banque de France, qui, avant 1848, ne sortaient guère

(1) Cette opération si simple et qui fut si utile, MM. Thiers et Duchâtel avaient déclaré, dans une récente discussion parlementaire, qu’elle serait la ruine du crédit et qu’elle perdrait la Banque.

(2) La rente 5 pour 100 remonta de 72 à 77 du 10 au 16 mars.

de Paris, pénétrèrent rapidement jusqu’au fond des campagnes (1). La Banque reprit sa liberté d’action et put venir en aide à l’Etat par des emprunts successifs qui s’élevèrent en peu de temps jusqu’à la somme de 230 millions. C’était beaucoup assurément, mais ce n’était pas assez, car les besoins urgents dépassaient 400 millions.

Le ministre des finances dut songer à augmenter l’impôt. Les convictions personnelles de M. Garnier-Pagôs, qu’il fit aisément partager au conseil, le portaient à décréter tout de suite l’impôt progressif sur le revenu et l’impôt sur les créances hypothécaires. Mais l’impossibilité matérielle d’établir la perception de ces deux impôts avant trois ou quatre mois lui fit abandonner ce projet ; sur l’avis réitéré de M. d’Argout, il décida de proposer au conseil une augmentation de l’impôt direct dont les rôles étaient distribués et dont le recouvrement serait facile.

Le 16 mars, M. Garnier-Pagès convoqua le conseil au ministère des finances. Après avoir rappelé ce qu’il avait tenté, l’insuffisance ou l’insuccès de plusieurs mesures sur lesquelles on avait fondé de grandes espérances, il proposa de frapper sur les quatre contributions directes un impôt extraordinaire de 45 centimes. Le . ministre s’autorisait de plusieurs précédents.

En 1813, Napoléon, pour subvenir aux préparatifs de la guerre, avait ajouté 100 centimes aux contributions des patentes, des portes et fenêtres, et 30 centimes aux contributions foncières. En 1814, il avait doublé cet impôt. En 1815, Louis XVllI frappait les départements d’une contribution de guerre de 100 millions. En 1830, Louis-Philippe élevait encore le chiffre des centimes additionnels de l’Empereur. Plus tard, il y ajoutait (budget de 1832) 30 centimes extraordinaires. M. Garnier-Pagès en concluait que la mesure était parfaitement légitime et d’un effet certain. Leconseil, pas plus que le ministre, ne voyait

(1) Le chiffre total des émissions, fixé d’abord à 350 millions, a’est élevé successivement à 525 millions.

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