I CHAPITRE XXI
j Ministère de la justice. — M. Crémieux. — Ministère de I l’instruetion publique. — M. Carnot. — Ministère des
I travaux publics. — M. Marie. — Atediers nationaux. —
Préfecture de police. — M. Caussidière. — Mairi? de Paris. — M. Marrast.
Le gouvernement provisoire, absorbé par ses discordes intestines, par ses embarras financiers, par la crainte des insurrections populaires et par le souci des élections générales, ne donna qu’une attention médiocre à l’organisation de Injustice.
Voyant les adhésions des magistrats arriver en foule , il ne se préoccupa point de l’esprit, bon ou mauvais, qui animait la magistrature. Cet esprit, cependant, lui était singulièrement hostile. La magistrature avait subi d’une manière toute particulière l’influence du règne de Louis-Philippe. Les destitutions qui suivirent la révolution de 1830, de nombreuses nominations, dictées par une politique de plus en . plus étroite, et en dernier lieu, sous le ministère de M. Martin (du Nord), accordées au parti clé- I rical, avaient porté de graves atteintes à son ' indépendance. L’esprit d’équité et de libéralisme qu’elle opposait aux tentatives de la ' Restauration pour étouffer la presse libre s’é- ' tait insensiblement émoussé en elle. Quand 1 arriva la révolution de Février, elle se sentait I solidaire des fautes de la dynastie, à ce point, j qu’el'è estima ne pouvoir trop se racheter aux yeux du pays par des démonstrations exagé¬
rées de zèle pour la République, dont rougissaient tous les hommes intègres et fiers qu’elle comptait encore dans ses rangs. Les inquiétudes de la magistrature étaient bien concevables; le principe même de son existence, l’inamovibilité, était menacé. Il paraissait à plusieurs des membres du gouvernement incompatible avec l'état démocratique, et le.s magistrats ne pouvaient invoquer, pour fléchir la rigueur de cette opinion, des antécédents dont les républicains n’avaient pas à leur tenir compte. Mais ces inquiétudes ne furent pas de longue durée.
Le ministère de la justice était échu à un homme dont les magistrats reconnurent aisément, sous des allures qu’il cherchait à rendre révolutionnaires, le caractère inoffensif. M. Adolphe Crémieux, né d’une famille Israélite dans le Midi de la France, envoyé en 1842 à la Chambre des députés par le département dTndre-et-Loire, avocat au conseil d’Etat et à la Cour de cassation, apportait aux affaires une intelligence déliée, des connaissances étendues en matière de droit et de jurisprudence, de l’habileté, un esprit tolérant, une parole facile. Mais, quoiqu’il inspirât de la bienveillance, il lui appartenait moins qu’à beaucoup d’autres peut-être d’imposer à l’opinion et de porter la main sur les chose.?' établies. Aussi ne l’essaya-t-il pas. Non-seulement il ne prit aucune initiative importante, mais encore, soit de propos délibéré, soit par négligence, il fit tramer en longueur les travaux d’une commission qui, sous la présidence d'un républicain éprouvé, M. Martin (de Strasbourg), préparait un projet de réorganisation générale. Il ne fit qu’un petit nombre de changements et défendit en plusieurs circonstances des magistrats menacés de suspension par les commissaires de M. Ledru-Rollin. Au bout do très-peu de temps la magistrature avait repris ses allures accoutumées; elle se vengeait même de ses alarmes passagères par un redoublement de rigueurs contre l’esprit de la révolution, et bientôt elle profita du pouvoir qu’on lui laissait pour poursuivre, partout où elle
crut l’apercevoir, le progrès des idées démocratiques.
Cependant M.Crémieux, qui méconnaissait, comme la plupart de ses collègues, les véritables dispositions du peuple, imagina, pour donner satisfaction aux instincts populaires, de faire exactement ce qu’avait fait la révolution de 1830. Il décida qu’un procès serait intenté aux ministres de Louis-Philippe et chargea M. Portalis, conseiller à la cour d’appel de Paris, qu’il venait de nommer procureur général , de dresser un réquisitoire contre MM. Guizot, DuchâteL de Salvandj, Hébert, de Montebello, Trézel, Cunin-Gridaine et Jayr, inculpés de violation de la. constitution par refus des banquets et d’excitation à la guerre civile, attentats prévus par l’article 91 du Code pénal (1). La Cour d’appel, sous la présidence de M. Séguier, évoqua l’affaire et nomma deux conseillers instructeurs ; MM. Perrot de Chezelles et Delahaye. Mais l’embarras fut grand de trouver un crime palpable dans les conseils confus de cette royauté qui s’était laissé chasser sans presque se défendre, et surtout quand il s’agit de déterminer la part de responsabilité légale qui revenait à chacun des ministres.
Ni les visites faites dans les différents ministères, ni les dépositions des nombreux témoins entendus ne produisaient de charges judiciaires. Chez M. Delessert, on ne trouva de sa main que des ordres dictés par le désir d’éviter l’effusion du sang. Au ministère de l’intérieur, les papiers de M. Duchàtel, qui aurait pu être compromis parce qu’il avait été beaucoup plus déterminé que ses collègues dans l’avis d’une résistance énergique, avaient
(1) Voici les termes du réquisitoire de M. Portalis :
« Considérant que MM. Guizot, Ducliâtel, de Salvandy, Hébert, de Montebello, Trézel, Cunin-Gridaine et Jayr, en prohibant un acte non défendu par la loi et en portant sur plusieurs points de Paris des masses de troupes avec ordx-e de faire feu sur les citoyens, sont inculpés d’un crime prévu par l’article 91 du Code pénal ;
« Que cet acte, s’il est établi, doit constituer le crime d’attentat ayant pour but d’exciter les citoyens et les habitants à s’armer les uns contre les autres et à porter la dévastation, le massacre et le pillage dans la commune de Paris, requérons, etc. »
été enlevés à temps par son secrétaire. Ceux du chef de cabinet du ministre des affaires étrangères, M. Génie, ne furent point visités. Dans la volumineuse correspondance de M. Guizot et du roi, on ne découvrit pas trace d’un plan sérieux d’attaque ou de défense. Il était bien évident que la pensée djune guerre civile ne s’était pas présentée à l’esprit de ces deux grands personnages politiques. Une lettre de Louis-Philippe, en date du22février, témoignait au contraire d’une sécurité parfaite (1). D’ailleurs, on put très-vite constater que le peuple, auquel on prêtait gratuitement des désirs de vengeance, ne donnait aucune attention aux ministres, dont plusieurs étaient restés dans Paris sans se cacher beaucoup. Ni les clubs ni la presse ne songeaient à ce procès. On le ralentit de plus en plus sous un prétexte, puis sous un autre, et l’on gagna ainsi l’époque de la réunion de l’Assemblée. Celle-ci nomma une commission chargée d’examiner trois por-
tefeuilles trouvés dans les boiseries du château des Tuileries (2) et qui nécessitaient, assuraiton, un supplément d’instruction. Le rapport de cette commission se fit attendre, le temps s’écoula; enfin, vers le mois de novembre, une ordonnance de non-lieu fut rendue par la chambre d’accusation, sans que, à l’exception de quelques feuilles qui faisaient du bruit à propos de tout, personne en prît le moindre souci. La révolution, dans l’intervalle, avait de nouveau donné l’alerte; la société, à peine reconstituée, se sentait menacée de trop d’autres périls et vulnérable sur trop d’autres points pour qu’elle eût à s’inquiéter encore de condamnations rétrospectives et de chicanes constitutionnelles.
Cependant, le ministre de la justice, quoiqu’il ne voulût point faire usage de ses pouvoirs révolutionnaires pour toucher aux fon-
(1) Dans ses dernières lettres datées de février, le roi déclarait la situation excellente; il s’en félicitait avec son ministre et ne lui recommandait autre chose que de bien soigner un mal de gorge dont il soufiFrait, afin de pouvoir soutenir avec sa supériorité accoutumée le débat parlementaire.
(2) Ces portefeuilles contenaient, entre autres papiers, les Mémoires de Louis-Philippe.
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