DEUXIEME PARTIE
tE UROIT AU TRAVAIL RECrAMÉ AU GOUVERNEMENT PROVISOIRE (p. l08)
dements de la législation, fut entraîné, comme tous les autres, par l’élan donné à l’opinion; il rendit plusieurs décrets inspirés par ce sentiment supérieur de la dignité humaine qui soulevait les masses à leur insu et fondait dans la conscience publique la force et la grandeur du droit républicain (1). En matière criminelle, l’abolition de l’exposition publique, l’abrogation des lois de septembre contre la presse; en matière civile, l’abolition du serment politique, la suppression de la contrainte par corps, la diminution des frais de justice, les facilités données à la naturalisation des étrangers et quelques mesures analogues obtinrent l’assentiment général et furent vantées ostensiblement par les hommes et par les
(1) Les considérants de ces décrets, insérés au Moniteur des 2 mars, 10 mars et 13 avril 1848, témoigneront, dans l’histoire, de cette grandeur.
partis qui déjà pourtant épiaient en dessous tous les moyens de discréditer les actes et les intentions du gouvernement provisoire.
La tâche de M. Bethmont, ministre du commerce et de l’agriculture, fut beaucoup plus restreinte encore que celle de M. Crémieux. Les choses qu’en des temps réguliers on eût jugées de son ressort se trouvaient par des circonstances exceptionnelles remises en d’autres mains. Tout ce qui, dans le mouvement agricole ou commercial, touchait à la politique se discutait au Luxembourg. Le reste relevait du ministère des travaux publics, du ministère de l’intérieur, du ministère des finances, ou même, en ce qui concernait l’institution commerciale des consulats, du ministère des affaires étrangères. Aucune entreprise vaste, aucune amélioration systématique n’était pos-
D. STER
sible avec une pareille division de l’administration. M. Bethmont, dont l’esprit n’était pas, d’ailleurs, doué d’initiative, se borna à provoquer, par la formation de commissions spéciales, un ensemble d’observations et de documents sur la situation de l'agriculture, l’examen de différentes théories sur le crédit agricole et l’étude des questions particulières les plus importantes. Il envoya en mission des hommes spéciaux chargés de lui adresser des rapports sur la culture des terres vaines et vagues , sur l’élève du bétail sur l”amélioration de la race chevaline , sur la culture du ver à soie, sur le régime des- eaux ; il fit composer sous ses yeux un plan général d’instruction primaire et d’enseignement professionnel, fondé sur le principe de l’application dès sciences à l’industrie. Du 24 février au 4 mai, il créa neuf fermes-écoles, indiquant, ainsi; à ses successeurs les voies qu’il convenait d’ouvrir pour tirer Le pays de l’ignorance et de la routine où on l’avait laissé-depuis tant d’années, au grand détriment de la richesse publique, et pour améliorer l’état moral et matériel des populations rurales qui allaient peser, par le suffrage universel, d’un poids considérable dans les destinées de la France.
Le ministre de l’instruction publique et des cultes, M. Hippolyte Carnot, parut d’abord, avec M. Ledru-Rollin, le plus enclin de tous les ministres à s’abandonner au courant révolutionnaire. Son nom et ses antécédents donnaient à croire que les innovations ne lui feraient pas peur. Fils d’un homme que sa carrière scientifique avait porté au rang des Lagrange et des Laplace et que sa carrière politique conduisit en 1793 au comité de Salut public, en compagnie de Saint-Just et de Robespierre, M. Carnot, saint-simonien ardent de la première période, par son nom seul était pour le clergé et pour l’Université une véritable menace. Le choix qu’il fit de M. Jean Reynaud pour remplir les fonctions du soussecrétaire d’Etat, la nomination de M. Edouard Charton comme secrétaire général du minis¬
tère n’étaient point de nature à rassurer. L’un et l’autre, ils avaient appartenu à l’école saintsimofiienne. M. Reynaud avait été longtemps collaborateur de M. Pierre Leroux à V £ncyclo2iédie nouvelle, et les motifs de sa rupture récente avec le philosophe socialiste n’étaient pas suffisamment connus pour diminuer les préventions des catholiques et des universitaires. On s’attendait donc aux réformes les plus radicales, et les deux puissances ennemies qui s’étaient disputé depuis près d’un demi-siècle la domination des intelligences, l’Eglise et TUniversité, se troavaient tout à coup rapprochées par une même appréhension dans le seatiment d’un danger commun.
Contra toute attente, M. Carnot se donna une tàclm de conciliation. Ilifit surtout de sensibles efforts pour apaiser le clergé qu’il savait hostile à sa personne. Mais cette conciliation de l’autorité religieuse et de la liberté philosophique, dans un système d’éducation capable de satisfaire aux besoins d’une société aussi divisée contre elle-même que l’était la notre, était la plus chimérique des espérances. M. Carnot ne tarda pas à s’en apercevoir. L’animosité des deux partis, aussi longtemps qu’on le crut fort, le dédain, dès qu’on le connut faible, furent tout le fruit de ses tentatives. Quant au peuple, qui sollicitait l’enseignement d’une ardeur plus vive peut-être qu’il ne demandait du pain, il vit encore cette fois son attente trompée. Il vit ceux qui prétendaient diriger sa vie spirituelle dans l’impossibilité de tomber d’accord, ni sur le but à poursuivre ni sur le moyen d’en approcher;, de cette lutte perpétuée entre l’institution civile et l’institution ecclésiastique , il ne recueillit qu’un trouble moral plus grand, une désaffection plus complète pour ces gouvernements trompeurs qui, en le proclamant souverain, laissaient sur lui la pire des servitudes ; la servitude de l’ignorance. •
Il est certain, il est incontestable que la condition essentielle d’un établissement politique dont le suffrage universel forme la base.